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Full text of "Etude sur Alain Chartier"

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ÉTUDE 



SUR 



ALAIN CHARTIER. 



PAR 



D. DELAUNAY, 



Ancien élève de l'École normale, 



Professeur au Lycée de Bennes. 




PARIS 

ERNEST TIIORIN , ÉDITEUR 

LIBRAIRE DU COLLEGE DE FRANCE 

et de l'école normale supérieure 

7 , rue de médicis , 7 

1876. 
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AVANT-PROPOS. 



'Aperçu historique et état actuel de la question. 



Si le nom d'Alain Chartier a échappé à l'oubli profond où 
sont demeurés plus ou moins longtemps ensevelis tant 
d'autres de ses contemporains, moins dignes que lui assu- 
rément des réhabilitations entreprises par la critique moderne, 
il semble qu'il n'en soit redevable qu'à une gracieuse anec- 
dote à laquelle on serait tenté de n'attribuer d'autre authen- 
ticité que celle d'une légende; mais ce trait si flatteur pour 
la mémoire de notre auteur a pour garants des témoignages 
anciens et sérieux, dont rien, d'ailleurs, ne permet de nier 
la vraisemblance. Au temps de Marguerite d'Ecosse, et 
même plus tard, peu de nobles et honnestes dames, Fran- 
çaises de cœur comme elle, auraient hésité, nous le croyons, 
à suivre son exemple, en récompensant par un chaste baiser 
les belles et vertueuses paroles, les mois et sentences 
dorées issus de la bouche de celui qu'on appelait encore au 
XVI e siècle le Père de l'éloquence française. Il n'y avait 
là qu'un juste hommage de reconnaissance de la part des 
dames, car à une époque où tant de poètes en renom 



VI 



AVANT-PROPOS. 



n'avaient guère pour les femmes en général plus de ménage- 
ments que Jean de Meung, l'auteur principal du roman de 
la Rose, nul, sans en excepter Martin Franc, qui se donnait 
pour leur champion, n'a mieux parlé d'elles qu'Alain 
Chartier. Les louanges unanimes que lui ont prodiguées des 
connaisseurs tels que Lemaire de Belges, Jean Boucher et 
surtout Clément Marot et Pasquier, n'étaient, d'ailleurs, que 
l'écho de celles du siècle précédent, mais on peut dire que ce 
sont celles qui ont le plus contribué à donner à sa mémoire 
la poétique auréole qui l'a préservée de l'oubli. Si, en effet, 
il trouvait encore à la fin du XVI e siècle des admirateurs 
aussi éclairés que ces derniers, l'autorité de leur témoignage 
n'a pu survivre à la réaction qui, au commencement du 
XVII e siècle, a été fatale à tant de renommées littéraires si 
bien établies jusque là. 

Cette réaction avait déjà fait bien des victimes, lorsqu'un 
des premiers et des plus savants scrutateurs des sources 
diverses de notre histoire, qui lui a de grandes obligations, 
le docte et consciencieux André Duchesne, songea, au com- 
mencement du XVII e siècle, à tirer de la poussière où il les 
trouvait déjà ensevelies, les œuvres d'Alain Chartier pour 
en faire hommage au procureur général Mathieu Mole, qui 
croyait pouvoir compter les Chartier parmi ses illustrations 
de famille. Il est permis de croire que de tous les titres 
qu'André Duchesne remettait ainsi en lumière, nul n'avait 
plus de prix à ses yeux que cette histoire de Charles VII, 



AVANT-PROPOS. 



VII 






- 



qu'il met en tête de son édition sans paraître avoir eu grand 
souci des doutes qui déjà empêchaient plusieurs critiques 
de l'attribuer à Alain Chartier. Nous aborderons plus loin 
cette question, qui n'en est plus une à nos yeux. 

A partir de 1617, date de cette publication, il n'est plus 
guère fait mention de notre auteur qu'à propos delà poétique 
légende du baiser de Marguerite d'Ecosse, et le manuel de 
Brunet ne cite aucune édition complète postérieure à celle 
d'André Duchesne, qui semblait avoir dit le dernier mot sur 
ce sujet. C'est à cette source que puisent désormais tous les 
auteurs de biographies ou de dictionnaires plus ou moins 
en crédit. Charles Sorel, par exemple, dans sa Bibliothèque 
française de 1671, qui n'est plus guère recherchée que par 
un très-petit nombre de curieux, ne parle qu'en des termes 
assez dédaigneux des poésies d'Alain Chartier, qu'il trouve 
fort obscures et fort ennuyeuses. Le docte Baillet, dans 
son ouvrage sur les Jugements des savants, adopte le 
jugement de Sorel, et trouve que, pour les œuvres en 
prose, le titre de Père de l'éloquence française n'est 
justifié que par le Curial. L'abbé Goujet, qui le premier, 
de 1740 à 1756, a fait sur nos vieux auteurs des recherches 
suivies, mais entreprises sur un plan trop vaste et qu'il n'a 
pu mener à bonne fin, a donné, relativement à Alain Char- 
tier, quelques détails empruntés à André Duchesne ; il cite 
même plusieurs passages de ses poésies dans le IX e volume 
de sa Bibliothèque française, mais sans beaucoup de 



VIII 



AVANT-PROPOS. 



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discernement, comme pour tons les autres poètes antérieurs 
à Boileau. On fait généralement peu de cas de ses jugements, 
où il semble qu'il aime mieux adopter des opinions toute 
faites, quelque sévères qu'elles soient, que d'en hasarder 
une pour sou propre compte et à ses risques et périls. 
Voici, en effet, celle qu'il exprime, ou plutôt qu'il reproduit, 
au sujet de notre auteur : «■ Nous ne craignons pas de dire 
» que les poésies de Chartier ne nous peuvent presque servir 
» que de preuve de l'ignorance de son siècle et du mauvais 
» goût de nos anciens Français. Presque tout y est fade, 
» languissant, etc. (t. IX, p. 162). » La Bibliothèque 
française n'en est pas moins restée, précisément parce 
qu'elle trouve peu de lecteurs, un de ces répertoires com- 
modes où va s'approvisionner d'ordinaire, sans en rien 
dire, la science de seconde main. C'est surtout grâce à cet 
ouvrage que le nom d'Alain Chartier, omis parmi ceux 
à qui Bayle a consacré un article général, a commencé 
à prendre une meilleure place que par le passé dans les bio- 
graphies, et notamment dans le volumineux dictionnaire in-f° 
de Moréri (1770), plus satisfaisant sous ce rapport que celui 
où Rigoley de Juvigny n'a fait que reproduire en 1776, sur le 
même sujet, les courtes notices publiées presque simultané- 
ment en 1 584 par Lacroi x-Dumaine et Du verdier, en y ajoutant 
seulement une note de Lamonnoye sur ce dernier. On en peut 
dire à peu près autant de tous les autres recueils du XVIII e 
et même de la première grande biographie du XIX e siècle. 



AVANT-PROPOS. 



IX 



Voilà où en était l'histoire de notre littérature en ce qui 
concerne Alain Chartier, lorsque son nom et ses ouvrages 
attirèrent enfin, il y a quarante-quatre ans, l'attention 
d'un des maîtres les plus illustres de la critique moderne, 
mais malheureusement dans des conditions assez peu favo- 
rables tout d'abord à une réhabilitation, que l'autorité d'un 
pareil juge risquait même d'ajourner pour longtemps 
encore. En effet, dans son cours de 1829-1830 sur notre 
littérature du moyen-âge, après avoir dit, dès le début, 
avec la bonne foi la plus honorable : « Je vais parler de 
» choses que je sais à peine, que j'apprends à mesure que je 
» les dis, » M. Villemain, quand il arrive à celui qu'il 
appelle assez dédaigneusement le pêdantesque Alain 
Chartier, semble ne voir en lui, comme il le dit, qu'un 
lourd théologien. Un pareil jugement, trop conforme 
d'ailleurs à une indifférence à peu près universelle à cette 
époque, et contre laquelle ne s'était élevée pendant plus de 
deux siècles aucune protestation sérieuse, permet de 
supposer que le savant maître, rebuté sans doute par les 
interminables discussions qui remplissent le Livre des 
Quatre Dames dont il nous rend compte, avait pris à peine 
le temps de jeter pour le reste un regard rapide et quelque 
peu distrait sur le gros in-4° d'André Duchesne ; car lui- 
même, quand il put y regarder de plus près, n'a pas hésité, 
dans une nouvelle édition de son cours publié en 1855 
(t. II, p. 102 à 104), à modifier et à rétracter même en 



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grande partie, tout en le complétant sur plusieurs points 
essentiels, son premier jugement, sans faire grâce toutefois 
aux poésies, qu'il condamne d'une manière plus que rigou- 
reuse. C'était là un hommage rendu aux belles leçons de 
M. Géruzez, qui, lorsqu'il suppléait M. Villemain dans le 
cours d'éloquence française en 1835-1836, avait eu le 
premier l'heureuse fortune de reconnaître dans la lecture 
du Quadrilogue , et de signaler avec l'accent d'une légitime 
sympathie, un des côtés les plus injustement méconnus 
jusque-là de la figure littéraire d'Alain Chartier. 

Peu de temps après que le cours de M. Géruzez eût fait 
à notre littérature cette espèce de restitution, un éminent 
historien qui, partant de vues élevées et profondes, a éclairé 
d'un jour tout nouveau le côté littéraire de notre histoire, 
M. Henri Martin, dans le tableau si animé où il nous dépeint 
le mouvement patriotique qui, au commencement du 
XV e siècle, a décidé du salut de la monarchie, a très-bien 
fait voir dans le Quadrilogue l'antécédent littéraire de la 
miraculeuse mission de Jeanne d'Arc. M. Quicherat, de son 
côté, dans son importante publication sur les procès de 
condamnation et de réhabilitation de notre héroïne, a rendu 
à la mémoire de l'auteur si bien inspiré de ce même 
Quadrilogue un service dont il semble qu'il avait grand 
besoin même devant ses plus sincères admirateurs qui ne 
pouvaient s'expliquer son silence en ce qui concerne Jeanne 
d'Arc : la lettre d'Alain Chartier, inédite ou du moins 



I 



AVANT-PROPOS. XI 

restée inconnue, que nous donne M. Quicherat, peut sinon 
l'absoudre entièrement, du moins diminuer de beaucoup sa 
part de solidarité dans l'accusation d'ingratitude si justement 
intentée à Cliarles VII et à ses courtisans. 

Mais dans tout ce qui a été dit récemment au sujet de 
notre auteur, rien, nous devons l'avouer, ne nous a plus 
frappé que les pages émues qui lui ont été consacrées par 
M. Lenient dans son beau livre sur la Satire en France au 
moyeîi-âge, et nous lui en avons trop d'obligation pour qu'il 
ne nous permette pas de lui en exprimer notre reconnaissance 
après tant d'autres plus compétents que nous en pareille 
matière. Il nous permettra sans doute aussi d'ajouter que la 
dédicace d'un pareil livre a dû être une des dernières et des 
plus vives joies du docte et regrettable J.-V. Leclerc, une 
des gloires assurément les plus solides et les plus durables 
de notre Université, et que cette dédicace appelle avec tant 
de raison « le savant restaurateur de nos antiquités nationales 
» et le digne héritier des Bénédictins. » 

L'éveil étant ainsi donné désormais à l'opinion publique, 
qui ne peut manquer d'être frappée comme nous des terribles 
analogies que présente avec notre temps l'époque d'Alain 
Chartier, surtout à la date du Quadrilogue, c'était à la 
patrie de ce poète orateur, à la Normandie, que semblait 
plus particulièrement appartenir l'initiative des recherches 
nouvelles provoquées par cette espèce de mise en demeure et 
d'appel adressé au monde savant. C'est ce qu'a parfaitement 



XII 



AYANT-PROPOS. 



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compris un membre de la Société des antiquaires de cette 
province; M. Dufresne de Beaucourt, à qui le recueil de 
cette Société est redevable d'un savant mémoire sur la famille 
des Chartier, ne nous saura pas mauvais gré, nous l'espérons, 
d'avoir fait notre profit de ses recherches, décisives selon 
nous, au point de vue où il a cru, trop modestement peut- 
être, devoir se renfermer, et pour lesquelles nous lui 
témoignons une reconnaissance d'autant plus sincère qu'il ne 
nous a guère été possible pour notre compte d'en faire d'aussi 
définitives et avec un égal succès. 

En résumé, voilà où en est aujourd'hui une question dont 
les points de vue les plus importants sont loin encore d'avoir 
été traités comme ils méritent de l'être. Puisque le premier 
signal est parti de l'Université, où l'antique Sorbonne offre 
encore de nos jours les juges les plus compétents en fait et 
en droit pour prononcer un arrêt sans appel, il nous a semblé 
qu'en reconnaissant que c'est bien là le tribunal auquel 
appartient plus qu'atout autre l'enquête préalable de révision 
relative à ce procès si intéressant pour notre gloire nationale, 
et en apportant pour cette enquête le modeste tribut d'un 
travail destiné aux épreuves du doctorat, nous avions une 
double raison de dire, au nom de cette Université à laquelle 
nous tenons à honneur d'appartenir par droit de naissance, 
non moins que comme ancien élève de l'Ecole normale et 

comme professeur : 

Adhuc subjudice lis est. 



AVANT-PROPOS. 



XIII 



§ 2. — Aperçu bibliographique. 



Le manuel de Brunet, qui est naturellement le point de 
départ de toute recherche bibliographique, a été aussi notre 
premier guide ; mais nous croyons que pour le sujet qui 
nous occupe, on peut y signaler plus d'une lacune que 
réussiront à combler tôt ou tard, nous l'espérons, quelques 
chercheurs plus compétents que nous en cette matière et 
mieux favorisés par les circonstances. En attendant, nous 
remarquerons d'abord que dans la bibliothèque de Lacroix, 
Dumaine et Duverdier, éditée par Rigoley de Suvigny. 
où est reproduite, t. I er , p. 11, la mention primitive des 
œuvres, tant en prose qu'en vers, d'Alain Chartier, à la 
suite de ces mots : imprimées à Paris, chez Galliot du 
Pré, l'an 1526, on lit ceux-ci, qui suivent immédiatement : 
et depuis chez Corrozet, l'an 1583, par la diligence de 
Daniel Chartier d'Orléans, parent du susdit Chartier. 
(Cette famille, comme nous le verrons plus loin, n'était pas 
du tout celle de notre Chartier.) Il florissait l'an 1436 
à 1453. Cette seconde édition pourrait paraître la même 
que celle qui est mentionnée dans le manuel, 5'»° édition, 
t. I» 2 me partie, p. 1,815, à ces différences près : 1" que 
celle-ci porte la date de 1582; 2° que le nom de Corrozet 
y est remplacé par celui de René Chevillot; 3° que le titre 
donné par le manuel ne dit rien des poésies, puisqu'il est 







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XIV 



AVANT-PROPOS. 



1 ! 



ainsi conçu : Le Curial de maître Alain Chartier, où 
il est traité de la vie et des mœurs des courtisans, et 
des malheurs et calamités qui conviennent fort bien 
à cet aage, revu et corrigé par Daniel Chartier, sieur 
de la Boubardière ; 4° enfin, et cette dernière différence 
est capitale et décisive, cet ouvrage, selon le manuel, n'est 
pas autre chose que la traduction d'une lettre latine d'Alain 
Chartier, adressée à son frère en 1430, à laquelle Daniel 
Chartier a joint une notice historique sur la vie de son pré- 
tendu aïeul. Nous n'apprenons donc nullement par là, pas 
plus que par le manuel, quelle pouvait être l'édition d'où 
Etienne Pasquier a tiré les passages qu'il cite dans ses 
Recherches (1. 6, chap. 16, éd. d'Amsterdam, in-folio, 
t. I er , p. 583 à 586). Si, en effet, l'ouvrage publié par 
Chartier de la Boubardière n'est, comme l'assure le manuel, 
que la traduction de la lettre latine du Chartier dont il se 
croit le parent, il n'est plus permis d'y voir ni l'édition que 
Pasquier a eue entre les mains, ni même celle à laquelle 
André Duchesne assigne aussi la date de 1582 et qu'il a eue 
sous les yeux, puisqu'il dit dans sa préface qu'elle contient 
le Curial et X Espérance ensemble et sous le nom toute- 
fois de Curial seul. Enfin, ce qui laisse subsister tous les 
doutes, c'est que Pasquier, qui parle aussi du Quadrilogue 
et en cite même des passages, ne dit pas un mot du livre de 
Y Espérance, auquel sont empruntées cependant ses cita- 
tions les plus étendues et les plus remarquables. 



B 



AVANT-PROPOS. 



XV 



Nous ne trouvons pas, non plus, dans le manuel la men- 
tion de l'édition partielle qui a pour titre : Rondeaux et 
ballades inédits d'Alain Chartier, publiés d'après les 
manuscrits de la bibliothèque Méjanes (par Chenne- 
vière), Caen, Poisson, 1846, indication que nous recueillons 
dans le t. 1 er , p. 138, n° 806 du catalogue de la biblio- 
thèque de M. Félix Solar, publié chez Firmin Didoten 1860, 
par M. P. Deschamps, et dont nous regrettons qu'il ne nous 
ait pas donné la suite. 

Quant aux manuscrits autres que ceux de la Bibliothèque 
nationale et celui qui a fourni à M. Quicherat la lettre 
latine sur Jeanne d'Arc, on peut demander ce que sont 
devenus, outre beaucoup d'autres sans doute, cet exem- 
plaire de main qu'André Duchesne nous dit avoir vu en 
l'exquise et riche bibliothèque de M. le président de 
ThoUj et ce manuscrit sur vélin du livre de Y Espérance 
auquel M. Deschamps, dans le catalogue que nous venons 
de citer, donne la date approximative de 1430 (n° 802). 

Mais nous ne voulons pas pousser plus loin cette notice, 
où nous n'avons pas d'autre prétention que d'ouvrir peut- 
être la voie à de nouvelles recherches bibliographiques qui 
en valent la peine selon nous ; nous n'hésitons nullement 
d'ailleurs à reconnaître l'insuffisance des nôtres, sur la 
valeur desquelles nous ne nous faisons aucune illusion. 






XVI 



AVANT-PROPOS. 



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§ 3. — Swr l'histoire de Charles VII attribuée fausse- 
ment à Alain Chartier par André Duchesne, qui 
place cette histoire en tête de son édition de 1617. 

Pour terminer ces observations préliminaires , nous 
croyons devoir vider ici, afin de n'y plus revenir, une 
question qui semble n'en être plus une depuis longtemps, 
mais avec laquelle il est bon d'en finir une fois pour toutes, 
ne fût-ce que pour nous dispenser de démontrer la fausseté 
des dates qu'on a données comme positives sur l'époque de 
la naissance et sur celle de la mort d'Alain Chartier. 
Cette question est celle qui concerne l'histoire de Charles VII, 
qu'André Duchesne a eu le tort d'attribuer sans examen 
à Alain Chartier, malgré les invraisemblances sans nombre 
qui prouvent le contraire et auxquelles le savant éditeur ne 
paraît pas avoir donné la moindre attention. Ce qui peut 
servir d'excuse à cette complaisance, ce sont les notes dont 
il a enrichi cette histoire et qui forment avec elle près de la 
moitié du volume. La science qu'il y déploie et les curieuses 
recherches qu'elle lui a coûtées donnent une valeur histo- 
rique incontestable à son travail ; mais elles n'atténuent en 
rien les invraisemblances dont nous avons parlé. Nous avons 
d'ailleurs à ce sujet une preuve qui pourrait couper court 
à toute discussion : c'est celle qui nous est fournie par le 
savant Denys Godefroy dans les éclaircissements qu'il met 



AVANT-PROPOS. 



XVII 



à la suite de son édition de l'histoire de Charles VII, par Ju- 
vénal des Ursins (in-f, p. 41 1) . Il a trouvé, nous dit-il, en tête 
d'un ancien et authentique manuscrit de l'histoire attribuée 
à Alain Chartier , la mention suivante, qui ne laisse plus aucun 
doute sur le nom et la qualité du véritable auteur : 
« Je Berry, premier héraut du roi de France, mon naturel 
» et souverain seigneur, et Roy d'armes de son pays de 
» Berry, honneur et révérence à tous ceux qui ce petit 
» livre verront. Plaise savoir que en l'honneur de notre 
» sauveur J.-C. et de la glorieuse vierge Marie... etc., etc. ■» 
Le reste comme dans l'édition d'André Duchesne. D'après 
Denys Godefroy, Berry n'est ici qu'un surnom de l'auteur, 
dont le vrai nom est Jacques ou Gilles Le Bouvier. Ce ne 
peut être, selon nous, que par condescendance pour un 
savant tel qu'André Duchesne que Denys Godefroy , sans 
insister sur ce point, qui d'ailleurs est de peu d'intérêt 
pour lui, paraît admettre qu'après une pareille preuve on 
puisse encore sans invraisemblance attribuer l'histoire en 
question à Alain Chartier. 

Le manuscrit que Duchesne a eu sous les yeux commence 
par ces mots : « En l'honneur de notre sauveur Jésus- 
» Christ et de la glorieuse vierge Marie, » etc., etc. Les 
lignes précédentes relatées par Denys, et où se trouve le 
nom de Berry avec sa qualité de Roy d'armes, avaient donc 
disparu, on ne sait comment ni pourquoi, dans ce manuscrit. 
Mais quand bien même Denys n'aurait pas retrouvé dans le 



XVIII 



AVANT-PROPOS. 



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manuscrit authentique qu'il a eu entre les mains les lignes 
supprimées dans tous les autres, le style seul d'un pareil 
ouvrage, quand on n'aurait lu que quelques pages de la 
prose d'Alain Chartier, suffirait pour prouver qu'il n'en peut 
être l'auteur. Quoi de plus insipide, en effet, que cette série 
de bulletins commençant invariablement, soit par la date de 
l'année, soit par cette perpétuelle formule empruntée aux 
Évangiles : « En ce temps-là, » etc., etc., et dans lesquels 
les noms des personnages que l'auteur fait défiler sans 
cesse devant nous tiennent beaucoup plus de place que le 
récit des événements? Jamais Alain Chartier n'aurait pu 
écrire ainsi sans faire une violence continuelle à ses habi- 
tudes littéraires et en quelque sorte à son tempérament d'ora- 
teur. Jamais surtout il n'aurait parlé de l'Université comme 
le fait l'auteur de ces bulletins, qui, à propos de l'affaire où 
le prévôt de Paris fut condamné à faire amende, honorable 
pour avoir fait pendre deux clercs estudiants parce qu'ils 
avaient tué un homme d'assez mauvais faict, nous dit 
que Y Université avait grande puissance pour ce temps 
à Paris, tellement que quand ils mettaient la main 
à une besongne il fallait qu'ils en vinssent à bout; 
à quoi il ajoute dédaigneusement : Car se voulaient mesler 
du gouvernement du roy et d'autres choses. On reconnaît 
bien là le langage que devaient tenir sur l'Université les 
maîtres d'un hérault d'armes; mais celui qui s'appelle 
Alain Chartier n'en a jamais parlé sur ce ton. 



AVANT-PROPOS. 



XIX 



Enfin l'auteur nous apprend lui-même qu'il s'était donné 
de très-bonne heure une mission parfaitement conforme aux 
attributions d'un hérault d'armes : celle d'accompagner 
autant qu'il le pourrait, partout où il se passerait quelque 
chose d'important, les princes et seigneurs dont il recueillait 
soigneusement les noms par lui-même ou par des agents à 
son service là où il n'aurait pas pu être présent. On voit, du 
reste, qu'il n'a rien négligé pour accomplir cette mission, et 
qu'il a pu tenir constamment à jour les bulletins et les listes 
de noms qu'il nous fait connaître dans ses récits absolument 
dépourvus de vie et de couleur. Que ce travail ait son utilité, 
surtout aux yeux d'un généalogiste de profession comme 
André Duchesne qui y trouve matière à de savantes et 
longues annotations, c'est ce que peuvent admettre ceux 
mêmes pour qui la lecture d'une pareille histoire finit par 
être insupportable. Mais qu'un secrétaire du roi, qui se 
plaint d'être souvent forcé de muser ocieuœ des journées 
entières, ait pu trouver le temps de faire tant de voyages 
en toutes sortes de lieux et de rédiger un pareil journal sans 
que dans ses autres ouvrages et dans tout ce que nous savons 
de sa vie il y ait la moindre trace d'un tel travail, qui 
convient si bien au contraire à un hérault d'armes, voilà ce 
qu'on ne saurait accorder sans choquer les plus vulgaires 
vraisemblances. Il faut rendre d'ailleurs à notre hérault 
d'armes, quel que soit son nom, cette justice qu'il a fait de 
ses attributions un emploi consciencieux et tout-à-fait con- 






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XX 



AVANT-PROPOS. 



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forme à l'esprit chevaleresque, ne fût-ce que par cette invo- 
cation qui, au début de l'ouvrage, rappelle que le nom vénéré 
de la glorieuse Vierge Marie avait été consacré par la 
chevalerie elle-même sous ce beau titre de Notre-Dame 
adopté par l'Eglise. 

Nous rappellerons encore une dernière preuve empruntée 
à M. Dufresne de Beaucourt. Le frère d'Alain Cbartier, 
Guillaume Chartier, évêque de Paris, a joué dans les événe- 
ments de son temps un rôle considérable, et les deux frères 
étaient unis par une amitié que nous verrons attestée dans 
le Curial. Il est donc naturel de supposer qu'Alain, écrivant 
la vie de Charles VII, n'aurait pas négligé de faire à son 
frère la place qui lui convenait dans l'histoire, d'autant plus 
que l'amitié fraternelle se conciliait parfaitement ici avec 
l'impartialité historique. Or, dans la biographie qui nous 
occupe, nous ne trouvons sur l'évêque de Paris que quelques 
lignes qui accusent évidemment l'indifférence d'un esprit qui 
n'aimait pas plus à s'arrêter sur le rôle du clergé que sur 
celui de l'Université. 

Concluons donc de tout ceci qu'après avoir renvoyé à qui 
de droit cette utile mais indigeste histoire de Charles VII, il 
faut renoncer absolument à y chercher, comme on l'a fait 
trop souvent, la date de la naissance et celle de la mort 
d'Alain Chartier. 



A 



LIVRE PREMIER. 



La vie et les ouvrages d'Alain Chartier. 



La main de Dieu est sur nous. 
A. Chartier. 



La vie d'Alain Chartier est toute dans ses ouvrages ; à vrai 
dire, elle n'est même guère que là, et à peine en trouve-t-on 
quelques traces ailleurs. C'est donc avec ses ouvrages sur- 
tout, et en en rendant compte dans l'ordre chronologique, 
autant que possible, que nous essaierons de tracer son his- 
toire, ou du moins ce qu'ils nous en font connaître; car ils 
ne nous la diront pas tout entière, à beaucoup près, puisque 
nous ignorons la date précise de sa naissance et que nous ne 
pouvons que faire des conjectures plus ou moins probables 
sur celle de sa mort. 

Nous diviserons cette partie plus biographique de notre 
travail en quatre chapitres, dans chacun desquels nous dirons 
successivement, d'abord ce que nous apprennent quelques 
documents dignes de foi, sur sa naissance et sa famille, puis, 
ce que nous ne savons guère autrement que par ses ouvrages, 
sur sa jeunesse à la cour, sur son rôle politique, sa disgrâce 
avant l'arrivée de Marguerite d'Ecosse en France et son 
retour à la cour, enfin sur le reste de sa vie. 



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LIVRE PREMIER. 



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La vie et les ouvrages d'Alain Chartier. 



CHAPITRE P 



Sa naissance, sa famille, ses études à l'Université de Paris. 



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C'est à M. du Fresnede Beaucourt quel'on doit de connaître 
enfin d'une manière positive le Heu de la naissance d'Alain 
Chartier et sa famille. Il était fils de Jean Chartier, bourgeois 
de Bayeux, qui vivait en 1387 et 1404. Le grand-père de 
Jean Chartier est compris dès 1309 dans une liste des no- 
tables habitants de Bayeux. 

La famille d'Alain Chartier appartenait donc à la bonne 
bourgeoisie, avant d'avoir été illustrée par ses deux membres 
les plus connus, Guillaume et Alain. Un document qui se 
trouve aujourd'hui entre les mains de M. du Fresne de Beau- 
court nous apprend que les Chartier s'étaient signalés par 
leur dévouement constant à la cause de la monarchie , et 
qu'Alain Chartier avait deux frères , Thomas et Guillaume. 
Un acte authentique du 8 août 1455, que l'on peut consulter 
soit dans les pièces pour servir à l'histoire des mœurs et 
des usages du Bessin au moyen-âge (Caen, 1822, p. 30 



— 23 — 

et 31), soit dans la Revue nobiliaire (livraison de jan- 
vier 1866), prouve que Guillaume était l'aîné et parvint de 
bonne heure à une position qui dut lui permettre d'aider les 
.siens. Il sut, en effet, se distinguer à l'Université de Paris , 
où il fut premier escollier de Charles VII, alors dauphin. 

Le feu bon roy esmeu de bonne colle 

Tenoit des clers et boursiers à l'escollc : 

Et fut jadis son esoollier premit r 

Le bon evesque de Taris Charretier 

Qui en son temps fist grand fruit en lestude. 

(Les Vigilles de Charles VII, par Martial, de 
Paris, t. II, p. 27). 



En 1432, docteur déjà fameux en l'un et l'autre droit, il 
est appelé par Charles VII à l'Université de Poitiers, pour 
y professer le droit canon, et pourvu, vers la même époque, 
de la cure de Saint- Lambert, près Saumur, ainsi que du titre 
d'archidiacre de Gand, au diocèse de Tournay. 

M. du Fresne de Beaucourt établit très-bien qu'on ne 
peut, sans invraisemblance, donner à sa naissance une date 
antérieure à 1392. Il aurait alors débuté à quarante ans dans 
les fonctions de professeur de droit canon à Poitiers, et serait 
devenu évéque à cinquante-cinq ans, en 1447. Si l'acte 
du 8 août 1455, dont nous avons parlé plus haut, ne permet 
pas de douter que Guillaume n'ait été le fils aîné de Jean 
Chartier, Alain cependant ne pouvait pas avoir tout-à-fait 
deux années de moins : on ne peut, en effet, reporter sa 
naissance après 1394. Autrement il faudrait admettre qu'il 
avait à peine dix-neuf ans quand il composa son Livre des 
Quatre Dames, où l'on voit qu'elles le prennent pour juge 
de leurs débats, ce qui ferait supposer contre toute vraisem- 
blance qu'il aurait été déjà en réputation et en crédit bien 



— 24 — 



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A' 
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avant l'âge de dix-neuf ans, puisque la bataille d'Azincourt, 
qui est le sujet évidemment tout récent de cette discussion, a 
eu lieu en 1415. 

Duchesne, dans la préface de son édition qu'il dédie à 
Mathieu Mole, met Alain Quartier au nombre des ancêtres 
de cet illustre magistrat. Il compte dans la famille Chartier, 
depuis Guillaume et Alain, plusieurs personnages qui ont 
occupé des postes considérables. Deux d'entre eux se seraient 
fait remarquer au Parlement, l'un sous le règne de Louis XI, 
l'autre, Mathieu Chartier, « lumière de son siècle en juris- 
» prudence, auquel maistre Charles du Moulin et Jean de 
» Luc donnent mille belles louanges en leurs écrits. » Le 
célèbre dialogue des avocats de Loisel renchérit encore sur 
ces éloges. Enfin, la dernière personne qui ait porté le nom 
de Chartier, dame Marie Chartier, aurait épousé messire 
Edouard Mole, « très-digne conseiller et depuis président en 
» la cour du parlement de Paris, » père du procureur général 
Mathieu Mole, sous le patronage duquel Duchesne place son 
édition. On aimerait à croire qu'avant de parler ainsi au ma- 
gistrat illustre dont il cherche à se concilier la bienveillance, 
Duchesne avait consulté des titres authentiques. Cependant 
Godefroy (1) dit formellement que les avocats célèbres et les 
conseillers au Parlement rie Paris, du nom de Chartier, appar- 
tiennent à une familled'Orli'ans entièrement différente de celle 
de Guillaume et d'Alain. D'ailleurs, si ces Chartier avaient 
appartenu à la famille d'Alain, Loisel n'eût pas manqué de le 
dire dans ses conférences, auxquelles assistait Pasquier, grand 
admirateur du poète orateur. En outre, Alain Chartier ne 
dut jamais être marié; lui-même, dans le débat des deux 



(1) Godefroy, historiographe de France, né en 1615, mort en 1G08 ; 
Preuves et Observations snr les Mémoires de Comines, édition de 170C, 
t. III, p. 28. 



— '25 — 

Fortunés d'Amour, se donne le titre de clerc. Dans un ma- 
nuscrit qui contient ses œuvres, il est qualifié de « véné- 
» rable, discret et saige maistre Alain Chariier, en son 
» vivant docteur en décret. » Enfin, la lettre à Charles VI 
et le discours aux Hussites nous prouvent qu'il appartenait 
à l'Église. Il n'est pas probable, en effet, qu'on eût confié à 
un laïque le soin de parler au nom de la foi orthodoxe devant 
des hérétiques ; de plus, lui-même déclare à Charles VI, 
au début de sa lettre, qu'il est personnellement contraint 
par son devoir de défendre la liberté de l'Église. On peut 
douter s'il a été prêtre et archidiacre (l'épitaphe d'Avignon, 
dont l'authenticité est plus que suspecte, lui donne seule ce 
dernier titre); mais il est incontestable qu'il n'était pas 
homme lay, et par suite qu'il n'a pu se marier. 

On nomme encore et on cite fréquemment, comme frère 
d'Alain et de Guillaume Chartier, Jean Chartier, histo- 
riographe de France, chapelain du roi et auteur d'une 
histoire de Charles VII autre que celle dont nous avons 
parlé. Mais celui-ci n'est ni leur frère, ni même leur parent, 
quoiqu'en dise l'inscription que la Société académique de 
Bayeux a fait placer dans cette ville, sur la maison formant 
l'angle des rues Saint-Malo et du Goulet : « Ici naquirent 
» dans le xiv e siècle, Alain Chartier, poète, orateur, his- 
» torien, et ses deux frères, Jean, historiographe de 
» Charles VII, Guillaume, évêque de Paris. » Le curieux 
document de M. du Fresne de Beaucourt ne peut laisser à 
ce sujet aucun doute. Nous lisons, en effet, dans les lettres 
données par Louis XI, en faveur des Chartier ou plutôt des 
Boutin, leurs parents : « Feuz noz amez et serviteurs, 
» maistres Alain Chartier et Thomas Chartier frères, 
» notaires et secrétaires de nostre dit feu seigneur et père, 
» eulz et nostre arné et féal conseillier, l'évesque de Paris, 






— 26 



m 



» qui à présent est demeurant en notre service, etc., etc. » 
Les trois frères étaient donc Guillaume, Alain et Thomas, 
sur lequel on n'a pu jusqu'ici découvrir aucun rensei- 
gnement, et rien ne prouve que Jean Chartier ait appartenu 
à la même famille. 

Alain Chartier nous apprend lui-même qu'il avait quitté 
la Normandie pour aller à Paris faire ses études à l'Uni- 
versité (voir l'épître latine à l'Université) , où l'avait sans 
cloute précédé son frère aîné Guillaume. L'Université, qui 
formait surtout des clercs destinés à devenir des théologiens, 
des prêtres ou des professeurs in utroque jure, et qui con- 
férait surtout les grades de licencié et de docteur, en était 
encore dans son enseignementau trivium et au quadrivium, 
ce que l'on appelait les sept arts libéraux, cadre assez vaste 
d'ailleurs pour laisser une large place aux discussions de la 
scolastique, notamment à celles qui divisèrent longtemps les 
écoles en deux grands partis, celui des thomistes et celui des 
scotistes. Parmi les nombreux collèges successivement insti- 
tués sous son patronage et soumis à sa juridiction, deux 
surtout, celui du cardinal Lemoine et celui de Navarre, 
fondés au commencement du XIV e siècle, avaient acquis 
une grande importance. Le dernier était de beaucoup le 
plus célèbre et le plus florissant des deux, grâce à son ori- 
gine royale qui lui avait valu de nombreux privilèges, car 
il avait été institué par la femme de Philippe-le-Bel, Jeanne 
de Navarre. Cependant on ne trouve pas le nom des Chartier 
parmi ceux des élèves dont le docte Lannoy a recueilli les 
listes. Alain lui-même, si reconnaissant pour l'Université, 
sa mère-nourrice, aima mater, ne nous dit pas dans quel 
collège il a fait ses études. Ce n'est pas à l'Université dans 
tous les cas qu'il pouvait être redevable et qu'il avait à faire 
hommage de ses premiers succès dans la poésie française, 



— 27 — 

car l'Université s'occupait alors encore moins que de nos 
jours à former des poètes pour notre littérature. On ne 
voit pas à cette époque quelle part était faite, si même il 
y en avait une, à la langue française dans le programme 
des études. Les poètes et les écrivains français en général 
se formaient eux-mêmes dans le commerce du monde ou 
par la lecture des ouvrages français les plus en renom, et en 
suivant plus ou moins les voies tracées par l'usage, quand 
ils n'étaient pas de force à s'en ouvrir eux-mêmes de nou- 
velles, prétention que ne paraît jamais avoir eue Alain 
Chartier. Son succès n'en fut peut être que plus facile et 
plus prompt dans les premières poésies de sa jeunesse, où il 
paya son tribut aux genres légers les plus en, vogue de son 
temps, à la cour plus que partout ailleurs. Mais il n'en 
conserva pas moins de ses études du collège, où l'enseigne- 
ment religieux et les livres de l'Écriture-Sainte tenaient la 
plus grande place, un goût tout particulier pour les auteurs 
latins qu'il avait eus entre les mains et parmi lesquels son 
choix avait été fait de bonne heure. On voit, dans l'ouvrage 
intitulé Espérance ou Consolation des Trois Vertus, par 
exemple, p. 363, que ceux dont il recommande particulière- 
ment la lecture sont Homère, Virgile, Tite-Live, Orose, 
Trogue-Pompée, Justin, Flaccus, Valère-Maxime , Stace, 
Lucain. A cette liste il faut ajouter Salluste et Cicéron, qui 
évidemment avaient leur place dans sa bibliothèque, ou sa 
librairie, comme on disait alors. Le premier surtout 
fournit un certain nombre de phrases au dialogue super 
de-ploratione Gallicœ calamitatis, et l'on voit qu'il 
cherche souvent à donner à sa prose latine et française le 
mouvement et la période oratoire du second. Il est probable 
qu'il ne connaît Homère et tout ce qui concerne la guerre 
de Troie que par les pseudonymes latins Dictys de Crète et 






— 28 






■ 



■ 



I 



Darès le Phrygien. S'il cite très-souvent Aristote, mais 
malheureusement presque toujours dans ses pages les plus 
pédantesques, il n'a pu le lire sans doute que dans la tra- 
duction française, assez récente alors, de Nicolas Oresme, 
car l'étude du grec ne faisait pas encore partie du pro- 
gramme universitaire, et nous savons que, même au 
XVI siècle, lorsque, dans la lecture à haute voix d'un 
auteur latin, se rencontrait un passage grec, il était d'usage 
de passer outre en disant : « Grœcum est, non legitur. » 
On voit cependant qu'il connaissait Avicenne « qui, nous 
» dit-il (p. 317), profondément atteignit les secrets de 
» nature, et nous laissa de très-belles distinctions de phi- 
» losophie et médecine, » et son ennemi Averroès, com- 
mentateur d' Aristote. A la suite de ce dernier, on est 
étonné de trouver dans le même passage le nom de Jules- 
César, orateur et philosophe excellent, nous dit-il ; puis 
il ajoute immédiatement : « et trouvons ses orations 
» escriptes et des œuvres d'astrologie par luy amendées. » 
Ce n'est pas non plus pour l'avoir lu dans le texte grec qu'il 
appelle Démosthènes « prince de beau parler et mirouer de 
» de toute éloquence » (p. 268). Mais il a lu dans le texte 
latin le livre de Consolatione de Boèce. Il connaît également 
le Thahnud, qu'il appelle « un livre compilé de bourdes 
» contre les chrétiens (p. 344) (1). » Parmi les ouvrages 
modernes, il cite Brunetto Latini, Vincent de Beauvais 
(p. 363), et il a lu Dante et Boccace, ou du moins le livre 
de ce dernier de Casibus illustrium Virorum (p. 365). 
Mais son auteur de prédilection est évidemment Sénèque ; 
sans cesse il le cite. Séduit par ces défauts, dulcibus vitiis, 
qui avaient exercé sur la jeunesse latine une influence vaine- 



(1) Il cite aussi ïerenco. 



— 29 — 

ment combattue par le sage Quintilien, il emprunte à son 
auteur favori, en les exagérant souvent, les antithèses mul- 
tipliées, les saillies étincelantes et les formes constamment 
aiguisées de la phrase. Ces défauts, qui faisaient de Sénèque 
un modèle dangereux sans doute pour une littérature en 
décadence, étaient peut-être après tout plus profitables que 
nuisibles au progrès d'une langue encore dans son adoles- 
cence et pour laquelle il était utile de s'exercer à la préci- 
sion qui lui manquait encore. Le danger n'était donc pas, 
dans tous les cas, sans compensation. L'étude de Sénèque 
a contribué à développer le sentiment du style chez son 
imitateur, dont les lecteurs auraient été peut-être moins 
sensibles à des beautés plus naturelles. Nous verrons plus 
tard combien Pasquier lui savait gré de ces imitations, qui 
n'ont pas peu contribué à lui faire donner le titre de Père 
de l'éloquence française. S'il est redevable à l'enseigne- 
ment de son temps d'avoir eu pour maîtres, parmi les an- 
ciens, Aristote et Sénèque, c'est évidemment à ce dernier 
qu'il a les plus grandes obligations. 






LIVRE PREMIER. 






CHAPITRE II. 



Jeunesse d'Alain Chartier à la cour et ses premières poésies. 



m 

i * * 

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i 



Nous avons vu qu'il ne pouvait y avoir entre les deux 
frères Guillaume et Alain une assez grande différence d'âge 
pour que l'éclat de leur succès ne les ait pas signalés, à très- 
peu de distance l'un de l'autre, comme pouvant également 
faire honneur à l'Université de Paris, si puissante alors par 
les sujets qu'elle formait, et à la haute bourgeoisie à laquelle 
appartenait leur famille. C'est à ce double titre que durent 
s'ouvrir de très-bonne heure, pour Guillaume, l'aîné, la 
carrière de l'Église, où il devint plus tard évêque de Paris, 
et pour Alain, le plus jeune, celle de la cour, où ses talents 
allaient le placer au premier rang parmi les écrivains de 
son siècle. 

En supposant qu'il n'y eût pas même une année de 
différence entre les deux frères, c'est-à-dire qu'ils fussent 
nés l'un et l'autre en 1391 et 1392, date probable, selon 
M. du Fresne de Beaucourt, de la naissance de Guillaume, 
on voit qu'Alain pouvait avoir à peine vingt-trois ans 
accomplis à l'époque de la bataille d'Azincourt ; et cependant 



- 31 - 

le Livre des Quatre Darnes, qu'il compose à ce sujet et 
sous l'impression encore récente de ce grand événement, 
n'est certainement pas une œuvre de début. Outre que c'est 
le plus étendu de ses poèmes, pour être choisi comme arbitre 
par ces dames qui plaident si longuement leur cause devant 
lui, il fallait que sa réputation eût depuis quelques années 
au moins parfaitement justifié sa compétence dans ces 
délicates questions de l'honneur et de la galanterie. Quels 
avaient donc pu être l'éclat et la rapidité de ses succès pour 
avoir effacé si vite les préventions qui durent accueillir à la 
cour l'entrée d'un si jeune homme, osant y prendre comme 
notaire et secrétaire du roi la place d'un poète tel 
qu'Eustache Deschamps, dont le nom était alors dans toutes 
les bouches, à la cour comme à la ville, où il s'était fait 
beaucoup d'ennemis, mais où il trouvait encore plus 
d'admirateurs? M. Lenient, dans un portrait tracé de main 
de maître et plein de ces traits étincelants qui lui sont 
familiers, a remis dans sa véritable lumière historique et 
littéraire la figure de ce poète qui avait apporté à la cour 
le franc-parler de la bourgeoisie et son énergique langage. 
Censeur impitoyable du temps présent, Eustache Deschamps 
ne cessait d'y opposer comme une leçon de plus en plus 
importune l'image d'un passé auquel il devait l'éclat et la 
popularité de son nom, et dont il gardait, ainsi que Christine 
de Pisan, son élève, et bien d'autres encore, un pieux 
souvenir. Sa persistance dans ce rôle courageux et hono- 
rable avait même fini par amener pour lui une disgrâce 
dont rien ne pouvait le relever, surtout auprès des dames 
qu'il ménageait de moins en moins (M. Lenient, p. 238). 
C'était donc de ces dames, au contraire, que le jeune Alain, 
en venant prendre comme secrétaire la place d'un censeur 
importun et grondeur, devait attendre des ménagements 



32 



S 



I 



adressés bien plus à ses talents poétiques qu'aux agréments 
de sa personne et de son extrême jeunesse. C'est ce qu'il 
comprit de bonne heure et ce qui fut évidemment la première 
cause de ses succès, comme on peut le voir dans le Lay de 
Plaisance (p. 537), où il recommande de fuyr mélancolie 
en faisant appel à tous les gays esbatements de l'amour et 
de la jeunesse, aux jeux et aux danses sous les frais 
ombrages, aux sons des harpes et vielles, aux galants 
propos, aux balades nouvelles, en un mot à tous les jeux 
d'esprit et à tous les genres d'exercices qui selon lui font le 
charme de la vie et sont également profitables a l'âme et 
au corps (page 541). 

Dans cette sorte de programme des fêtes qui dégénéraient 
trop souvent en orgies funestes à Charles VI et aux deux 
premiers dauphins, le jeune secrétaire ne manquait pas de 
mêler, comme il le fait presque partout, une plainte per- 
sonnelle sur le peu de succès de ses galants hommages aux 
dames, moins sensibles aux amoureux soupirs de son cœur 
qu'aux charmes et aux ressources inépuisables de son esprit. 
Il excellait, en effet, dans cet art de la gaie science dont 
ne s'était guère souciée l'humeur de plus en plus chagrine 
de son prédécesseur, Eustache Deschamps. C'est par là qu'il 
était toujours le bienvenu dans toutes les fêtes, où les dames 
et demoiselles le faisaient asseoir à leur table, et où leur 
courtoisie le retenait tout un jour en plaisantes et belles 
paroles, comme il le dit, par exemple, dans le Lay de la 
Belle-Dame Sans-Mercy (p. 504). Mais s'il aime à parler 
des manèges et du doux propos des intrigues galantes, ce 
n'est presque jamais sans un triste retour sur lui-même et 
sans quelques plaintes, toujours exemptes d'amertume 
cependant, sur le peu de cas que les dames paraissent faire 
des hommages de son cœur amoureux. Il ne s'en prend 



— 33 — 

qu'à lui seul de ses disgrâces, et nous dit dans le Livre des 
Quatre Dames, par exemple (p. 601 ) : 

Je suis 

Celuy qui à moi-mesme nuis 

Par mon malheur, n'oncques depuis 

Mon enfance n'eus fors ennuis, 

Et en amours, 
Courte joye, longues douleurs. 

Sans dame suis, dit-il dans le Lay de Plaisance 
(p. 537), onc ne me fut donnée. 

Loyale amour jusqu'à celle journée, 
Car je n'ay pas sens pour y labourer ; 
Ainsi me f ault tout seulet demeurer. 
Dame qui soit ne sera huy pénée 
Pour m'estrener ; n'est pour moi dame née. 



Cet aveu prouve qu'il lui fallut pendant quelque temps 
payer ainsi les frais de sa mauvaise mine, car Dieu ne lui 
avait donné force de corps ne usage d'armes, comme il 
nous l'apprend lui-même à la fin du Quadrilogue (p. 453), 
et c'est là une condition indispensable de ce que l'on appelle 
les bonnes fortunes. Il en possède cependant au plus haut 
degré la théorie comme la pratique, et personne n'a mieux 
décrit que lui les causes qui, dans tous les temps, ont présidé 
aux triomphes et aux déceptions des intrigues amoureuses. 

Tel est, en effet, le sujet de l'ouvrage, qui est, après le 
Livre des Quatre Lames, le plus long de ses poèmes, 
puisqu'il ne contient pas moins de treize cents vers. André 
Duchesne lui donne pour titre : le Débat des deux Fortunés 
d'Amour, d'après le manuscrit qu'il a eu sous les yeux, et 
il a raison de préférer ce titre à celui de Débat du Gras et 



I 



— 34 — 



il 



■ 



du Maigre que portent, on ne sait trop pourquoi, toutes 
les vieilles éditions, sous prétexte, sans doute, du contraste 
que fait avec la bonne mine du chevalier à bonnes fortunes 
la triste figure du chevalier moins heureux. André Duchesne 
paraît croire que les quatre vers suivants, qui terminent ce 
poème, lèvent toute espèce de doutes sur son authenticité 
(p. 581) : 

Cet livret voult dicter et faire escripre 
Pour passer temps sans courage villain, 
Ung simple clerc que l'on appelle Alain, 
Qui parle ainsi d'amours pour oyr dire. 

ce qui ne serait peut-être pas une preuve décisive, puisque 
ces vers n'ont été ajoutés qu'après coup au manuscrit, si 
l'on ne reconnaissait là parfaitement la manière et les idées 
habituelles d'Alain Chartier à cette époque de sa jeunesse. 
Il y a là une espèce d'inventaire assez complet et d'une vérité 
pratique de tous les temps, des biens et des maux dont 
l'amour est la source, des manèges ordinaires de la galan- 
terie, de ses triomphes et de ses déceptions. L'optimisme du 
chevalier fortuné l'amène à cette conclusion que, tout bien 
considéré, l'amour étant le mobile le plus puissant de tous 
les êtres animés, rend tous les sentiments généreux. On lui 
doit, par conséquent, plus de joie que de douleur (p. 566). 
Une conclusion toute contraire ressort du tableau qui est 
la contre-partie du précédent, et tout aussi exact et complet 
au point de vue pratique. C'est la doctrine du pessimisme, 
exposée longuement et avec force antithèses, mais sans 
amertume, comme toujours, par le chevalier malheureux, 
vestu de noir, assez sur Vescollier, nous dit le poète qui 
a bien l'air de parler là pour son propre compte, et ce triste 
plaidoyer se termine ainsi (p. 577) : 



— 35 — 



Pour ce maintien 
Et pour esbattre à ceste fois soutien, 
L'onneur gardant que des dames je tiens 
Qu'en amours a plus de mal que de bien. 



y 



Après que les deux chevaliers ont pris de nouveau la 
parole pour défendre et maintenir leur conclusion dans une 
double réplique, les débats sont clos par les dames, entre 
lesquelles les avis sont partagés, lorsque l'une d'elles propose 
de déférer le jugement de ce procès au bon comte de Foy, 
l'héritier de ce Gaston Phébus si admiré de Froissart, son 
hôte, qui semble voir en lui le type par excellence de la 
chevalerie féodale. Cet avis est adopté (p. 580), et l'auteur, 
ou, comme on disait alors, Y acteur, qui semble n'avoir fait 
en tout ceci que l'office de greffier, seul clerc présent 
escoutant par derrière, nous dit-il (p. 581), nous apprend 
que l'on est convenu d'envoyer à ce noble comte un procès- 
verbal de la séance et de soumettre la décision à son 
jugement. 

Il n'est pas inutile de remarquer que dans cette longue 
énumération des faits les plus minutieux du commerce de la 
galanterie, il n'est pas question une seule fois de ces prouesses 
chevaleresques, de ces tournois et de ces belles expertises 
d'armes, si chères aux dames chargées de couronner le 
vainqueur ou de consoler le vaincu qui portaient leurs 
couleurs. Il n'est pas question davantage de ces beaux 
dèduiz de la chasse qui tenaient tant de place dans les 
splendeurs de la vie féodale, et dont parle avec tant d'enthou- 
siasme ce brillant Gaston Phébus, le père, qui, nous dit-il, 
s'est tout son temps délité par espécial en trois choses : 
l'une est en armes, l'autre est en amours, et l'autre si 
est en chasse (Tissot , Leçons et Modèles de littérature 



i 






— 36 — 



■ 



française, t. I, p. 34), mais qui prétend n'être passé maître 
que dans la dernière. 

Étaient-ce là des souvenirs trop effacés à cette époque, 
ou bien tout ee beau train d'amour, comme disait un 
siècle plus tard François I er , qui s'efforça d'en rétablir les 
traditions, était-il trop peu de la compétence d'un jeune poète, 
bourgeois d'esprit et de race, comme maître Deschamps, son 
prédécesseur, pour qu'il lui fût permis d'en parler? Christine 
de Pisan n'en a pas parlé non plus peut-être par le même 
motif. Mais il y avait à la cour plusieurs grands seigneurs 
qui, comme le jeune Charles d'Orléans, par exemple, 
cultivaient fort la poésie et aimaient à en parler le langage 
aux dames. Or, dans le recueil de leurs oeuvres qui porte le 
nom du prince parce qu'il y eut la principale part et qu'il 
a été, en quelque sorte, le centre de ce commerce des beaux 
esprits de cour, leur silence ne peut plus, avoir le même 
motif que pour un âls de la bourgeoisie, et ce silence est 
complet en ce qui concerne les grands coups de lance et 
surtout la chasse, qui, il est vrai, n'était guère permise à un 
prisonnier ; mais tous les correspondants de Charles d'Orléans 
n'étaient pas des compagnons de sa captivité. En revanche, 
l'amour est le sujet à peu près exclusif de toutes leurs inspi- 
rations poétiques, et il s'en faut de beaucoup qu'ils le 
comprennent et le décrivent comme notre poète bourgeois 
à qui son bon sens et l'humeur tant soit peu narquoise de sa 
race ne permettent pas de prendre au sérieux les afféteries 
toujours plus ou moins quintessenciées de leur langage. 

Ces considérations, sur lesquelles nous reviendrons plus 
tard, parce qu'elles appartiennent à l'histoire des mœurs et 
de la littérature, nous semblent pleinement justifiées par le 
Débat du Réveille-Malin, et plus particulièrement encore 
par le Lay de la Belle-Dame Sans-Mercy, qui, comme 



— 37 — 

nous allons le voir tout-à-1'heure, fît événement et presque 
scandale à cette époque, auprès des dames de la cour les 
mieux disposées en faveur du jeune poète. 

Le Débat du Réveille-Matin est un dialogue nocturne 
d'un ton assez leste et dégagé, et même tant soit peu ironique, 
nullement sentimental d'ailleurs, à quelques banalités près, 
entre deux jeunes compagnons couchés dans le même lit, et 
dont l'un dort de bon appétit, tandis que l'autre, tourmenté 
par d'amoureux soucis, après avoir pendant quelques instants 
respecté le paisible sommeil de son voisin, finit par l'éveiller 
pour lui faire ses confidences et lui demander conseil sur les 
pensées qui l'obsèdent et le tiennent éveillé malgré lui. Celui- 
ci ne se prête pas sans répugnance à un pareil entretien, car 
il aimerait bien mieux dormir, et le ton de ses réponses aux 
questions de son camarade se ressent évidemment de cette 
disposition. Les unes et les autres peuvent, en effet, se ré- 
sumer dans ce peu de mots : Tâchez donc de dormir et d'ou- 
blier vos peines jusqu'à demain ! 

Oar il languist qui ne repose. 
(P. 494.) 



Je ne pourrais être content 
Quant à moi de ne dormir point. 
Qu'avez vous, quelle mouche vous point/ 
(P. 495.) 

Mais si celle que vous aimez a autant de belles qualités que 
vous le dites, elle ne peut manquer de finir par être touchée 
de votre amour. Continuez donc votre doux servage, 

Et puis quand ell' vous sentira 
Humble, secret et bien amant, 
Par Dieu son cueur s'adoulcira. 
Dame n'a pas un cueur d'aimant. 
(P. 500.) 



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— 38 - 

Sachez dans tous les cas attendre patiemment : 

Bien attendre n'est pas muser. 
— Oui, mais tant qu'en loyauté me tiens, 
Peult survenir autre servant 
Et me reculer de ses biens 
Que j'ai pourchassez par avant. 
(IUd.) 

— S'il plaît mieux que vous et sait mieux se faire aimer, 
vous n'avez pas le droit de vous plaindre ; ne l'essayez même 
pas, 

Car il convient que les dons voisent 
Aux sainctz à qui ilz sont vouez. 
Ceulx qui n'en ont si s'en appaisent. 

Voici enfin la conclusion qui sert comme de moralité pra- 
tique à cette petite pièce : 

Celuy est bien sot qui se assert 
Pour venir à si grant dangier, 

Que son service et loyer pert; 

C'est assez pour vif enragier. 

Les trois strophes de huit vers chacune qui terminent 
ce dialogue sont ajoutées au manuscrit, comme Duchesne 
a soiu de le faire remarquer. 

Ce n'est assurément pas sur ce ton qu'il est jamais parlé 
de l'amour dans les poésies de Charles d'Orléans. Il y a dans 
ce petit dialogue une certaine pointe de gaîté et de gaillar- 
dise gauloise en quelque sorte, qui semble permettre de le 
compter au nombre des débuts poétiques de notre jeune 
auteur , d'autant plus qu'on n'y trouve nulle trace des 
tristesses personnelles dont presque toutes ses autres pièces 
portent plus ou moins l'empreinte. Ce n'est pas, d'ailleurs, 
de l'exactitude rigoureuse de la chronologie que nous avons 
à nous préoccuper en ce moment. Il nous suffit de savoir 



— 39 — 

que les œuvres dont nous parlons appartiennent au temps 
de sa première jeunesse à la cour. Or, parmi ces œuvres, il 
n'y a que le Livre des Quatre Dames qui porte par lui- 
même une date assez précise, très-peu postérieure évi- 
demment à celle de la bataille d'Azincourt. C'est aussi le 
plus long des poèmes de notre auteur, puisqu'il ne contient 
pas moins de 3,600 vers. Nous en parlerons plus particu- 
lièrement ci-après. 

Nous ignorons si les dames de la cour ont approuvé ou 
blâmé sérieusement les petites gaîtés légèrement malicieuses 
du Réveille-Malin et l'espèce d'innovation dont il donnait 
l'exemple en fait de galantes discussions ; mais il est certain, 
ou du moins plus que probable, car le témoignage de notre 
poète sur ce point n'est pas une pure fiction, qu'elles crurent 
devoir se montrer plus sévères pour le Lay, ou plutôt le 
petit poème en six cent cinquante-huit vers de la Belle- 
Dame Sans-Mercij, dont l'apparition, comme nous venons 
de le dire, fit presque scandale à la cour. Celle que le poète 
appelle la belle dame sans merci a bien l'air, selon nous, 
d'une femme spirituelle, mais honnête et sensée, de la bour- 
geoisie, plutôt que d'une grande dame de la cour. Elle 
prête volontiers l'oreille aux protestations passionnées de son 
adorateur, auxquelles elle n'oppose que le persifflage de ses 
réponses. A cela près, la pièce remplit pour le mieux et dans 
le meilleur style du temps toutes les conditions imposées 
pour la poétique de la galanterie. Elle commence par des 
plaintes assez touchantes sur la mort qui a tolli à l'auteur 
sa maîtresse : 

Il f ault que je cesse 

De dicter et de rimoyer, 

Et que j'abandonne et délaisse 

Le rire pour le larmoyer. 

(P. 503.) 



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■ 

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Cependant deux amis viennent l'emmener à une fête qui 
avait lieu dans un verger voisin. C'est un dîner suivi de 
danse et égayé par un ménétrier. L'entrée du nouveau con- 
vive est accueillie avec joie par les dames et demoiselles 
qui le tindrent Mec tout le jour 



En plaisans parolles et belles, 
Et en très gracieux séjour. 



(P. 504.) 



Au moment où le ménétrier donne le signal de la danse, 
le poète, à qui sa tristesse ne permet pas d'y prendre part, 
se tient à l'écart et reste spectateur mélancolique et obser- 
vateur silencieux d'une scène qu'il nous décrit et qui semble 
n'être qu'une réminiscence du gracieux tableau que nous a 
tracé Froissard des amours du prince Novi et de la comtesse 
de Salisbury (Froissard, t. I er , p. 93 et 107) ; mêmes pré- 
ludes de la passion timide, mais profonde et 'silencieuse, qui 
se trahit d'abord chez un chevalier tout vestu de noir, par 
des regards jetés à la dérobée, mais avec persistance, sur la 
belle dame sans merci ; puis celle-ci finit par s'apercevoir de 
ce manège, et finit par prêter l'oreille aux doux propos, bien 
moins pour les encourager que pour se donner le malin 
plaisir de les réfuter. Soupirs langoureux, protestations 
d'une fidélité à toute épreuve, rien ne peut vaincre l'incré- 
dulité toujours un peu railleuse de la belle dame, qui n'admet 
pas que l'on puisse mourir du mal d'amour (p. 517), et qui 
ne paraît pas disposée à user du privilège qu'ont les dames 
de faire la blessure et de la guérir. Voilà des rigueurs qui 
semblent dépasser un peu la commune mesure. 

Cependant, jusque là, tout est bien peut-être au gré des 
dames les plus difficiles à satisfaire. Toutes, en effet, même 



— 41 — 

les plus inflexibles, permettent plus ou moins à un galant 
d'espérer, de leur dire même 

Belle Philis on désespère 
Alors qu'on espère toujours ; 

toutes enfin, aujourd'hui peut-être tout aussi bien qu'alors, 
aiment assez qu'il bénisse son martyre, mais non pas qu'il 
en meure autrement que par métaphore. Mais c'est la mort, 
une mort très-réelle, qui seule met fin au martyre du pauvre 
chevalier éconduit; il meurt véritablement du mal d'amour. 
Là est le tort qui rend tous les autres impardonnables. Aussi 
les dames se révoltèrent-elles au point de fulminer contre 
le téméraire novateur une accusation formelle du crime de 
lèse-galanterie, dans une requête en règle, où elles lui re- 
prochent d'avoir dressé des embûches et plus d'un guet 

apens en la rjaste forest de longue attente en ung 

pays qui se nomme dure responec où ont esté plusieurs 
destroussez dejoge et desers de liesse par les brigans 
et soiddoyers de refus; d'avoir enfin encloz soubz un 
langaige affaitè les commencemens et ouvertures dé- 
mettre rigueur en la court amoureuse, et rompre la 
queste des humbles servans, et à tollir Veureux nom 
de pitié qui est le parement et la richesse de leurs 
autres vertus, etc., etc... (p. 523-524.) Cette requeste 
est dûment signifiée au prévenu, à qui on donne deux mois^ 
pour préparer sa défense (p. 525). 

Il la présente, en effet, dans unepièce intituléeExcusation, 
d'un meilleur style que l'étrange prose des actes de cette 
procédure. Est-ce par ironie qu'il en a reproduit et mul- 
tiplié comme à dessein, en les chargeant outre mesure, les 
formules pédantesques et le grotesque amphigouri? Ou 
n'est-ce là qu'une concession, très-passagère Dieu merci, 







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à des habitudes de langage que nous retrouverons encore 
en plein XVII e siècle dans les fictions analogues de la Carte 
de Tendre ? Cette forest de longue attente par exemple 
est bien la même que celle qui est désignée par le même nom 
dans plusieurs des rondeaux de Charles d'Orléans, qui 
l'appelle aussi la forest d'ennuyeuse tristesse. 

L'attente et la tristesse pour le pauvre prisonnier semblent 
n'être que celles de l'amour; mais c'est bien certainement 
aussi le regret de la liberté qu'il attendit pendant vingt- 
cinq ans. Ces idées et ce langage déjà un peu surannés, mais 
qu'imposent peut-être encore aux gens de lettres les grands 
airs de cour, ne sont pas heureusement dans les habitudes 
les plus constantes de notre poète; il n'en conserve que l'abus 
des symboles, des personnifications, des métaphores à ou- 
trance, poussées dans l'allégorie jusqu'à une sorte de maté- 
rialisme poétique, toutes choses qui, remarquons-le en 
passant, n'ont jamais pu prendre racine dans la bourgeoisie 
et bien moins encore dans la classe populaire ; car il n'y en 
a pas trace dans Olivier Basselin et dans Villon par exemple. 
C'est, en effet, sous la forme d'une allégorie que le poète 
accusé présente sa défense dans YExcusation. 

Il a vu, dit-il, moitié dormant, moitié veillant , l'amour 
en personne qui lui a reproché vivement son crime, et lui 
a dit en le menaçant d'une de ses flèches : 



Tu mourras de ce péché quitte, 
Et se briefment ne t'en desdiz, 
Prescher te feray hérétique, 
Et brasier ton livre et tes ditz. 
(P. 526-527.) 



Il se dédit en effet, après avoir essayé humblement 
d'expliquer et d'atténuer sa faute : 



— 43 — 

Je suis (dit-il), aux dames ligement. 
Car ce peu qu'onequés j'euz de bien, 
D'onneur et de bon sentement, 
Vient d'elles, et d'elles le tien. 
(P. 529.) 

Cette protestation est suivie d'une longue énumération 
des mérites du beau sexe, auquel il consacre désormais, 
dit-il, 

Cueur, corps, sens, langue, plume et bouche. 

(IMd.) 

Cette soumission apaise enfin la colère de l'amour qui 
remet au carcas la flesche dont il l'avait menacé, en 
lui disant : 

Puisqu'à ma court tu te réclames, 
J'en suis content, et tant t'en di 
Que je remetz la cause aux dames. 

Or, les dames avaient assurément trop bon cœur pour ne 
pas pardonner enfin à un de leurs plus fidèles serviteurs, qui 
ne leur avait jamais donné d'autre sujet de plainte plus 
sérieux que celui-là. 

Lui-même avait fini par éprouver qu'elles ne sont pas 
toutes sans merci, et qu'un vieux proverbe dit avec raison : 

Au pays d'amour il n'est mie 
Ni laid amant, ni laide amie. 

Le triste obstacle de la laideur physique n'existait que de 
son côté sans doute, quand sa fidélité au culte des dames lui 
en fit rencontrer enfin une disposée à agréer l'hommage de 
son cœur et à lui faire espérer le don d'amoureux merci. 
Elle lui a imposé pour toute épreuve, nous dit-il, une année 






_ 44 - 

de silencieux et discret servage, condition qu'il a dû accepter 
sans discussion, car il déclare lui-même 






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Qu'amant doit estre ung an en crainte , 
Sans oser descouvrir la plainte 
De quoy sa pensée est attainte. 
(lAvre des Quatre Dames, p. 681.) 

Est-ce avant le terme de cette épreuve que la mort lui 
tollit celle qu'il appelle sa dame et sa maîtresse? Ce qu'il 
nous apprend seulement, c'est que ce malheur est postérieur 
au Livre des Quatre Dames, puisque c'était à celle-là 
qu'avait été déféré le jugement de leur procès. 

Cette perte, dont il ne parle jamais que dans des termes 
vraiment touchants et profondément sentis, finit par l'at- 
trister au point de le faire renoncer pour jamais à toutes 
joyeuses écritures. Il faut, en effet, ce nous semble, placer 
à peu près à cette date, c'est-à-dire peu de temps après la 
bataille d'Azincourt, la résolution qu'il prit, et dans laquelle 
il persista, de dire adieu pour jamais aux poésies qui avaient 
été jusque-là le texte exclusif, en apparence du moins, de 
ses compositions. Telle est la résolution qu'il exprime dans 
les seize derniers vers de sa complainte sur la mort de sa 
dame : 

Si prens congié et d'amours et de joye 
Pour vivre seul à temps que mourir doye, 
Sans moy jamais trouver en lieu n'en voye 
Où liesse ne plaisance demeure. 
Les compaignons laisse que je hantoye. 
Adieu chansons que voulentiers chantoye, 
Et joyeulx ditz où je me délectoye I 
Tel rit joyeulx qui après dolent pleure. 
Le cueur m'estraint, angoisse me court seure. 
Ma vie fait en moy trop long demeure, 
Je n'ay membre qu'à mourir ne labeure 
Et me tarde que jà mort de dueil soye. 



— 45 — 

Rien ne m'est bon, n'autre bien n'assaveuro 
Fors seulement l'attente que je meure, 
Et me tarde que briefment viengne l'heure 
Qu'après ma mort en paradis la voye. 

(P. 536.) 



Est-il besoin de dire qu'en prenant, comme nous l'avons 
fait jusqu'ici dans les poésies mêmes d'Alain Chartier, les 
détails biographiques que nous venons de donner sur cette 
première époque de sa vie à la cour, nous n'avons pas eu un 
seul instant la crainte de ne faire en tout cela qu'une histoire 
purement imaginaire? Ses poésies sont, d'ailleurs, de tous 
ses ouvrages, le seul où il se mette directement en scène. 
Dans tous les autres, et particulièrement dans ceux où il est 
question des affaires publiques, quelle que soit la part qu'il 
y ait prise, il ne nous parle presque jamais de lui, pas plus 
que des personnages qui y figurent, si ce n'est pour nous 
rendre compte de ses impressions personnelles et des pensées 
philosophiques ou religieuses dont elles sont pour lui le 
sujet. Il n'y a à peu près rien à en tirer pour l'histoire pro- 
prement dite. Quant à cette partie de la biographie que nous 
faisons avec ses poésies, outre que nous n'avions pas à notre 
disposition d'autre source historique que celle-là, dont rien 
d'ailleurs ne démontre l'invraisemblance, c'est une histoire 
qui n'est pas plus imaginaire que celle de Froissard, telle 
que nous la font connaître ses poésies et ses chroniques, 
dont la véracité, toujours sincère même dans ses erreurs, n'a 
jamais été mise en doute par personne, pas plus que sa con- 
stante et naïve bonne foi , et qui sont acceptées à peu près 
unanimement comme une image de sa vie et du monde 
auquel elle a été consacrée tout entière. Que ces détails, 
fournis par notre auteur seul sur sa jeunesse à la cour, 
soient d'ailleurs vrais ou fictifs, en partie peut-être, mais 



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non certes en totalité, ils n'en sont pas moins, comme chez 
Froissard, une assez fidèle peinture de ce monde à part, où 
s'est écoulée la première période de la vie de notre jeune 
poète, celle des joyeuses écritures auxquelles nous venons 
de voir qu'il a dit adieu pour jamais. Toute discussion sur 
la sincérité de son témoignage à cet égard serait donc pure- 
ment oiseuse, ce nous semble, puisque nous savons que rien 
ne vient le démentir d'aucun autre côté , et que nul autre 
que lui, après Eustache Deschamps, ne fait mieux revivre 
pour nous une époque. qui est pour notre littérature, dans 
cette partie de son histoire, suivant l'heureuse expression 
de Bossuet (Discours de réception à l'Académie) , celle des 
jeux de V enfance, dont notre langue n'est pas encore tout- 
à-fait sortie, à beaucoup près. L'ardeur d'une jeunesse 
emportée (ibidem) n'éclatera guère de ce côté qu'un siècle 
plus tard, mais elle ne s'est déjà malheureusement que trop 
fait sentir dès ce moment, dans un monde tout autre que 
celui de la pure littérature et de la poésie française, dont 
nous nous sommes exclusivement occupés jusqu'ici. 

Arrêtons-nous un instant devant l'étrange contraste que 
présente avec toutes ces frivolités le spectacle des événe- 
ments politiques , qui semblent n'apporter aucun de leurs 
échos dans ces gynécées de cour où se sont renfermées jus- 
qu'ici nos recherches biographiques. Quelles sinistres pages 
dans notre histoire que celles où se déroule le terrible drame 
de la guerre civile et de la guerre étrangère ! L'Anglais ap- 
pelé en France par un prince du sang royal, un duc de Bour- 
gogne ; les fureurs de la multitude déchaînées à l'envi par les 
Armagnacs et les Bourguignons et par ces grands seigneurs 
féodaux qui, au XVI e siècle, appelleront cela lâcher la 
grande levrière; manifestes hypocrites ou incendiaires de 
tous les chefs de partis; déclamations furibondes à l'Hôtel- 



— 47 - 

de- Ville, appelé alors le Parloir aux bourgeois, ou sur la 
place publique et jusque dans les chaires ; attentats criminels 
sous les yeux mêmes d'un fils du roi ; proscription des sus- 
pects ; pillages dans les villes et dévastations dans les cam- 
pagnes par tous les partis tour à tour ; meurtres de princes du 
sang royal tombant sous les coups de gens de leur famille ou 
de leur caste; massacres dans les prisons, rien enfin n'y 
manque de tous les antécédents les plus sanguinaires de nos 
discordes civiles et du régime à jamais maudit de la Terreur, 
et si la vie des rois y est épargnée par la multitude, qui garde 
encore un respect traditionnel pour leur personne, parce 
qu'elle voit encore en eux l'image de la France, ils restent 
cependant sous le coup des doctrines menaçantes du régicide, 
prêchées audacieusement au nom de la religion, par le théo- 
logien Jean Petit, l'odieux apologiste de cet assassin de race 
royale, qui s'appelle Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, et 
qui périt lui-même au pont de Montereau, d'une mort triste- 
ment semblable à celle de Louis d'Orléans, sa victime. 

On se demande comment, au milieu de toutes ces crimi- 
nelles saturnales, il pouvait y avoir à la cour, auprès du roi 
et en même temps aussi à la brillante cour des ducs de Bour- 
gogne, si riche en beaux esprits de tous les genres, où s'éta- 
lait le luxe ruineux des fêtes chevaleresques les plus fas- 
tueuses, comment, dis-je, il pouvait y avoir des hommes et 
des femmes capables de prêter l'oreille et de goûter quelque 
plaisir à des frivolités du genre de celles dont sont remplies 
des poésies telles que le Lay de Plaisance, les Deux For- 
tunés d'Amour, le Lay de la Belle-Dame Sans-Mercij et 
même le Livre des Quatre Dames, qui se ressent bien peu 
assurément des grandes douleurs publiques d'Azincourt. La 
tristesse du poète y est sensible, sans contredit; elle est 
même assez touchante dans la complainte sur la mort de 



48 — 



sa dame, par exemple, qui est évidemment postérieure au 
Livre des Quatre Dames ; mais si, dans cette complainte , 
il dit adieu pour jamais à toutes les joyeuses escritures, les 
malheurs de la France semblent n'y être absolument pour 
rien , puisqu'il n'en dit pas un mot, et ne donne dans cette 
pièce, pas plus que dans toutes les autres du même genre, 
d'autre motif à sa douleur que la perte de sa dame et maî- 
tresse. Sans doute, ce n'était ni le lieu, ni le moment de faire, 
comme on dit aujourd'hui, de la politique ; mais rien n'em- 
pêchait de paraître attristé par les malheurs publics, sans 
froisser aucun parti. Et cependant le poète, dès cette époque, 
avait déjà depuis quelque temps pris dans les événements une 
part très-active et digne assurément d'un serviteur dévoué 
de la royauté et de la France, comme nous allons le voir. 

Dans tout ce que nous avons vu jusqu'à présent, le Livre 
des Quatre Dames est le seul où il soit fait mention des évé- 
nements , et du plus terrible de tous assurément , car le 
désastre d'Azincourt semblait mettre le comble aux malheurs 
de la France et consommer sa ruine ; et cependant, dans les 
trois mille vers dont se compose ce poème, à peine est-il 
question de la France et du coup mortel qui vient de la 
frapper. Il s'agit seulement de savoir laquelle est la plus à 
plaindre des quatre dames, bien plus touchées du sort de leurs 
amants que des maux du pays. Encore le poète n'aborde-t-il 
le sujet qu'après une longue description des charmes de la 
campagne, où il promène ses rêveries attristées au milieu de 
toutes les riantes images de la vie champêtre qui le réjouissent 
sans le consoler. Tandis qu'il contemple, en soupirant, les 
amours des bergers et bergères dont le bonheur lui fait envie, 
les quatre dames s'offrent par hasard à sa rencontre, et c'est 
alors seulement, c'est-à-dire après un préambule de trois 
cent quatre-vingt-cinq vers environ, que commence le débat 



— 49 — 



dans lequel elles le prennent pour juge, quand frappé de leur 
tristesse il leur en a demandé la cause. La première dame 
pleure la mort du guerrier qu'elle aimait, et qui a succombé 
en cette très-dure et maudite journée d'Azincourt (p. 607) , 
après avoir vaillamment combattu de hache et de lance, et 
sa douleur, ses plaintes et son désespoir s'épanchent en plus 
de cinq cent trente vers. 

L'amant de la seconde dame a été fait prisonnier préci- 
sément comme Charles d'Orléans, et peut-être est-ce pour 
cela que cette plainte est la plus longue de toutes, puisqu'elle 
comprend plus de huit cent trente vers. La troisième soutient 
que son sort est plus triste encore, car elle n'a aucune 
nouvelle de son amant, et c'est ce qu'elle croit démontrer en 
cinq cent soixante-cinq vers. Enfin, et par une gradation 
où il est facile de voir quel côté incline déjà la pensée du 
juge, la quatrième dame prétend établir que son malheur 
est le plus déplorable; il semble en effet qu'elle ait raison, 
car son amant n'a pu échapper à la mort et à la captivité 
que par une fuite honteuse; il vit, mais déshonoré pour 
jamais. On peut donc admettre à la rigueur que ce plaidoyer 
ne soit pas moins long que les trois autres et atteigne le 
chiffre de six cent quatre-vingt-quinze vers environ. Le 
plus long de tous après, celui de la deuxième dame, n'a que 
, cent quarante vers de plus. Or en jugez, dit la troisième 
dame qui à ce moment prend de nouveau la parole, et 
abrégez le débat. La recommandation semble un peu 
tardive peut-être, mais elle ne saurait venir plus à propos 
pour engager les parties à ne point abuser du droit de 
réplique. Le juge ou Y acteur n'a pris part à tous ces longs 
discours que par quelques mots de sympathie ou de 
consolation adressés à chacune des plaignantes en réponse 
à leurs plaidoiries. 



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— 50 - 

Si l'on était tenté de nous reprocher comme un peu puéril 
le soin minutieux en apparence avec lequel nous avons 
relevé les chiffres que nous venons de relater et qui prouvent 
combien notre auteur, ainsi que presque tous nos vieux 
trouvères, ignorait ce précepte : 



r 



l 



Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire, 

nous répondrions qu'il ne faut pas se contenter de voir là une 
de ces aberrations que l'on met trop facilement sur le compte 
de la barbarie si longtemps reprochée au moyen-âge, mais bien 
plutôt un des traits caractéristiques des mœurs littéraires 
de cette époque. Joinville nous apprend que dans les circons- 
tances les plus critiques, les chevaliers s'occupaient fort de 
ce qu'on pourrait dire d'eux en chambres des dames. Il 
n'en était pas tout-à-fait de même au temps de Charles VI, 
et l'on semble y avoir trop peu parlé à la cour du désastre 
de Nicopolis par exemple, où l'islamisme en avait fini pour 
jamais avec les derniers restes des croisades ; mais les esprits 
les plus frivoles ne peuvent manquer d'être frappés par un 
événement tel qu'Azincourt, et les questions agitées par 
les quatre dames ne sont pas autre chose après tout que les 
quatre cas dont toutes les batailles dans tous les temps 
offrent le plus d'exemples. C'étaient certainement ceux dont 
il devait être le plus fréquemment parlé en chambres des 
dames, à l'occasion comme toujours de ce qui est pour elles 
l'intérêt par excellence, c'est-à-dire de la galanterie, et il 
appartenait à leur poète en faveur dans le moment de leur 
fournir d'amples matériaux pour le texte inépuisable de 
leurs discussions. Voilà pourquoi, sans doute, elles ne 
durent pas se plaindre comme nous de sa prolixité. Ces 
chambres des dames d'ailleurs, comme plus tard les salons, 



— 51 — 

donnaient évidemment le ton au bel esprit; c'était là que le 
poète de cour trouvait des juges et souvent des rivaux, 
tels que le jeune Charles d'Orléans par exemple. 

Ce que nous ne saurions trop faire remarquer cependant, 
c'est qu'à toutes ces interminables plaidoiries ne se mêle 
presqu'aucune pensée autre que celles qui concernent 
l'amour et ses exigences à l'égard des dames et des devoirs 
qu'elles imposent aux chevaliers qui recherchent leurs 
bonnes grâces et ne peuvent se passer de leurs suffrages. 

Voilà, selon nous, la seule excuse de notre auteur pour un 
défaut qui lui est commun avec tous ses contemporains et 
dont nous ne prétendons nullement l'absoudre; mais pour ne 
pas y tomber nous-mêmes en cherchant à le justifier, 
hâtons-nous de le suivre sur un autre théâtre où sa justifi- 
cation sera plus complète parce qu'elle repose sur des titres 
bien autrement sérieux, et que les éloges qu'ils lui ont valu 
au XV e et au XVI e siècle méritent, nous le croyons, de 
trouver de l'écho au XIX e . 



1 



LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE III. 



Rôle politique d'Alain Chartier, tel que nous le font 
connaître ses ouvrages latins en particulier. — Lettres 
à Charles VII, à l'Université de Paris, de detestatione 
belli Gallici et suasione pacis, Dialog^ls familiaris amici 
et sodalis. 



g ier # _ Lettres a Charles VII et a l'Université 
de Paris. 

C'est surtout et presque exclusivement par ses ouvrages 
latins qu'Alain Chartier nous fait connaître d'abord le rôle 
qu'il a joué dans les événements politiques de son temps, et 
ce rôle, comme nous allons le voir, ne lui est imposé par 
personne ; il n'est l'agent d'aucun parti ; il n'y en a même 
pas un qu'il désigne par son nom ou par celui du chef qui le 
dirige à la cour ou à la ville ; pour lui, il n'y a pas d'autre 
parti que celui de la France personnifiée par la royauté. 
Dans tout ce qu'il écrit, comme dans tout ce qu'il fait, on 
voit qu'il n'obéit qu'à la voix de sa conscience d'honnête 
homme, de bon Français et de penseur sérieux et indépendant. 
Si tout d'abord il parle rarement des affaires publiques dans 
une antre langue que le latin, quoique pas un ne soit meilleur 



— 53 — 



Français que lui de cœur et de langage, c'est qu'il n'écrit pas 
pour le peuple proprement dit, non assurément par manque 
de sympathie pour ses misères, mais parce qu'il le croit très- 
mauvais juge de ses propres intérêts, comme ne l'avaient que 
trop démontré les fureurs des Cabochiens. Ces intérêts, 
selon lui, ne sont bien compris que par les classes éclairées 
de la société, où le latin est le langage de l'Eglise, de 
l'Université, de la Législation, de la Science, la langue 
universelle en un mot de toutes les grandes affaires civiles 
et religieuses ; et cependant cette langue française, qui était 
déjà, dans la prose surtout, en possession d'une sorte d'uni- 
versalité, personne de son temps ne l'a mieux parlée que lui ; 
personne n'en a mieux connu le vrai génie, quand l'éloquence 
du patriotisme lui inspire, comme nous le verrons, les plus 
beaux mouvements oratoires peut-être dont les annales de 
notre littérature aient conservé la trace avant Bossuet. — 
C'est à la nation tout entière qu'il s'adresse alors, dans un 
langage plein de vérités sévères sans doute, mais qui ne 
peuvent éveiller dans les consciences honnêtes qu'un seul 
sentiment, que toutes doivent s'accuser d'avoir plus ou moins 
oublié jusque là, l'amour de la France, de la patrie. Il a plus 
que personne le droit de parler ainsi avec quelque autorité, 
car c'est ce même sentiment qui, comme nous allons le voir, 
a été la règle constante de sa conduite. 

Elève reconnaissant de cette Université de Paris qui lui 
a ouvert la route de la fortune et de la gloire, et qu'il 
appelle sa mère, aima mater, il comprend par ce qu'elle 
a fait ce qu'elle peut, ce qu'elle doit faire encore dans 
l'intérêt de la royauté et de la France. On sait quelle était 
alors et depuis longtemps la puissance de ce corps où 
l'élément laïque entrait pour une part presqu'égale à celle 
de l'élément ecclésiastique, et qui formait tant de sujets 



- 54 



§ 
I 



illustres pour l'État et pour l'Église. Cette légion d'écoliers 
que l'Université avait sous ses ordres, et qui lui venaient de 
toutes les parties du monde chrétien pour ainsi dire, formait 
comme une armée turbulente qu'elle pouvait lancer comme 
elle voulait dans les mouvements populaires. C'était pour elle 
une force que les seigneurs eux-mêmes les plus puissants 
ne bravaient pas impunément, et il lui suffisait de suspendre 
ses leçons pour tenir en échec la cour et la ville, et amener 
l'autorité publique à composition. 

Depuis que Philippe-le-Bel avait compris qu'elle pouvait 
être pour lui un auxiliaire utile dans ses démêlés a,vec 
Boniface VIII, elle avait toujours conservé une part plus 
ou moins active ou directe dans les affaires publiques. Cette 
part, sous le règne orageux de Charles VI, devint plus 
considérable peut-être qu'elle ne l'avait jamais été jusque-là. 
Mais si les Gerson, les d'Ailly, les Clémengis, et les auteurs 
de la belle ordonnance de réforme, malheureusement 
éphémère, de 1413, nous en montrent les beaux côtés, les 
mouvements populaires des Cabochiens, auxquels se mêlaient 
ses écoliers, et qui mirent un instant la vie de Gerson lui- 
même en danger, prouvent qu'il lui était plus facile de 
soulever cette milice turbulente que de la diriger. Elle avait 
d'ailleurs pour défenseurs les gens les plus éminents de la 
classe moyenne, et particulièrement les gens de lettres, ses 
anciens élèves, qui sous le titre de clercs, sans avoir besoin 
de la tonsure et souvent même sans cesser d'être laïques, 
participaient, grâce à son patronage, aux immunités et aux 
privilèges qui lui étaient communs avec l'Église. Ainsi le 
jeune Alain, quoiqu'il n'eût pas embrassé comme son frère 
Guillaume la carrière ecclésiastique, conservait à la cour le 
titre de clerc, et aurait pu même, comme Froissard et sans 
plus de scandale, se faire attribuer, sans obligation de 



— 55 — 

résidence ni d'aucun changement à son genre de vie, les 
revenus de quelque bonne cure et de quelque grasse pré- 
bende. Il semble cependant s'être contenté de défendre selon 
son pouvoir les intérêts de l'Université, sa mère et nourrice, 
en fils honnête et dévoué. Quoi qu'il en soit, une lettre 
inédite que nous publions pour la première fois dans notre 
appendice, bien qu'elle ne soit pas un de ses meilleurs titres 
littéraires, permet de supposer, par les termes dans lesquels 
elle est rédigée, que son titre de clerc n'était pas purement 
honorifique. Le langage de cette lettre a en effet quelque 
chose d'officiel en quelque sorte. Il s'agit non pas d'un 
remerciement, comme le titre l'annonce à tort, mais 
seulement, ainsi qu'on peut le voir, d'une humble requête 
adressée au roi pour qu'il maintienne les libertés gallicanes 
et les immunités de l'Église. Elle pourrait bien d'ailleurs 
avoir été plutôt dictée au jeune secrétaire par ses chefs 
universitaires que rédigée tout entière par lui seul. 

Une lettre plus connue, et dont il est évidemment seul 
l'auteur, est celle qui se trouve dans l'édition de Duchesne, 
p. 490, et qui est adressée à l'Université de Paris. Là ce 
n'est plus un clerc qui parle, ni même un secrétaire du 
roi. On y reconnaît sans doute l'écolier qui croit devoir tenir 
à sa mère le langage de rhétorique pédantesque qu'elle lui 
a enseigné ; mais la manière dont il cherche à lui faire 
comprendre les devoirs qu'elle n'a pas toujours religieuse- 
ment observés dans l'exercice de l'autorité dont elle est 
investie, ne rappelle que trop bien les excès dont ses 
écoliers l'ont rendue responsable dans les mouvements 
populaires. Quoique, suivant sa coutume, il ne désigne 
jamais formellement ni les personnes, ni les événements, si 
l'on s'en rapporte au titre de cette lettre, elle aurait été 
écrite au moment où le .roi (on voit dans le texte même que 



- 5G — 



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■ 



c'est Charles VI) quittait Paris laissant la multitude en 

proie aux discordes civiles et aux luttes des deux partis, 

populi in alterutrum exaspérait multitudo (p. 490). Au 

milieu de tant de douleurs et de hontes, qui font de la France 

la fable de l'étranger, fabulam regni externi, quand on 

ne voit plus partout, dit-il, que des fureurs sauvages 

(feritas) qui déchirent le pays au lieu de le défendre, ou 

des lâchetés pusillanimes (pusillanirnitas ) qui acceptent 

son asservissement, qui donc pourrait relever les courages 

abattus ou calmer les esprits et les rallier à l'intérêt 

commun (communem causam) par des paroles de paix et 

de conciliation, si l'Université elle-même, oubliant ses enfants 

et son antique gloire, reste muette comme la justice et les 

lois? Elle craint sans doute que la main de Dieu ne soit sur 

nous, ne sit matins Dei super nos (p. 491), pour nous 

punir de nos fautes. Mais jadis, quand cette main châtiait 

son peuple, elle ne tardait pas à lui susciter un sauveur pour 

le relever et le ramener à celui qui l'avait frappé. Le moment 

approche peut-être qui sera celui du salut ou de la mort. Si 

l'on veut être sauvé, il faut prendre une résolution, boire la 

coupe amère, amaras potiones hauriemus. Il y a un 

sauveur que Dieu a voulu maintenir en réserve (ses trois 

frères sont morts en effet à ce moment, le dernier en 1419 : 

donc la lettre est postérieure à cette date) , c'est le fils de 

notre roi et son unique héritier ; ne le laissons pas accabler 

et réduire en servitude sous nos yeux. N'abandonnons pas 

le lieu qui l'a vu naître à un étranger orgueilleux qui le 

foule aux pieds et triomphe de nos ruines. Ici nous ne faisons 

presque plus que traduire l'auteur, qui s'écrie dans un beau 

mouvement oratoire : « temps de perdition et de malheur, 

» contagion à jamais déplorable qui répand sur la gloire 

» d'un illustre royaume une tache d'infamie telle que 



— 57 — 

» l'histoire n'en contient pas de pareille depuis l'établisse- 
» ment de la monarchie! pense, mère vénérée, à ces enfants 
» qui sont ta postérité; pense aussi à tes pères, à tes fon- 
» dateurs qui t'ont donné au centre de ce royaume une terre 
» plantureuse pour y pousse^ des racines comme une plante 
» vigoureuse, et y produire, grâce à d'heureux privilèges 
» institués pour ta protection et ta défense, des fruits et 

» des semences inépuisables de vérité Paye aujourd'hui 

» la dette de la reconnaissance (reddewœm, tarda tamquc 
» longa bénéficia recogita), et ne permets pas au malheur 
s> de les frapper de stérilité (Ut non advcrso tempore 
s> marcescant). Cette paix que prétend nous donner un 
» parti, ce n'est la paix que pour quelques-uns, ce n'est 
» qu'une image mensongère de la véritable paix, de celle 
» qui peut seule assurer le salut de nos âmes. Là est le vrai 
» remède de tous nos maux, si la parole de vérité, si la 
» fermeté d'âme ne sont pas pour l'esprit humain de vains 
» fantômes de la charité qui le trompent pour l'apaiser. .. . 
» Voilà l'œuvre à laquelle il faut travailler, voilà le seul 
» langage par lequel ta force près de défaillir puisse relever 
» les courages, le seul qui puisse leur faire comprendre la 
» véritable paix. Fais cela pour tes enfants, fais comprendre 
» à tous ce que c'est que la paix à laquelle tous aspirent, 
» une paix utile sans déshonneur. Ah ! puisse cette œuvre 
» réussir! Puisse l'auteur de toute paix te donner à ce prix 
» une glorieuse récompense, assurer notre salut et rester 
» ton guide dans la voie du progrès ! » 

Nous avons cru devoir traduire à peu près littéralement 
cette éloquente péroraison, parce qu'il était impossible, ce 
nous semble, de faire sentir plus nettement et avec moins 
d'amertume à l'Université la honte de son adhésion au 
traité de Troyes, et à tous la nécessité de la guerre 



— 58 — 

à outrance pour conquérir la seule paix capable de les 
sauver, celle que donne la victoire. N'est-ce pas là le cas de 
dire à ce sujet, comme Beaumarchais, et pour une cause bien 
autrement grave que celle qu'il défend dans ses fameux 
mémoires : « Si ce n'est là de l'éloquence, je ne sais plus 
» quel est ce don du ciel si rare et si précieux? » 

Ainsi c'est la plus noble des passions humaines, c'est 
l'amour de la patrie qui a fait du jeune poète de cour, du 
rimeur de dictiez et de joyeuses ballades un véritable 
orateur ; et c'est à la cour même, au milieu de princes et de 
seigneurs en proie aux plus criminelles passions, que celle-là 
s'est allumée dans le cœur d'un enfant de la bourgeoisie, plus 
dévoué qu'aucun d'eux à la royauté ! Belle et patriotique 
inauguration assurément de cette éloquence de la parole 
écrite, à laquelle l'imprimerie va donner bientôt des ailes, 
en même temps qu'elle créera pour la pensée humaine une 
tribune bien autrement puissante que ne le furent jamais 
Yagora et le forum dans l'antiquité. 

§ 2. — Lettre de detestatione belli Gallici et suasione 

pacis. 



Le jeune poète, qui a senti s'éveiller en lui le génie ora- 
toire, ne s'en tiendra pas là désormais. Il vient de faire 
entendre à l'Université, qui est la mère et la nourrice de son 
intelligence, mais sur la jUelle pèse plus que sur tout autre 
la honte du traité de Troyes, une voix trop méconnue par 
elle, celle de la patrie. Ce n'est plus à l'Université seule, 
c'est à tous les honnêtes gens qui sentent et pensent comme 
lui, qu'il va faire entendre cette voix, dans sa lettre latine 
intitulée de detestatione belli Gallici et suasione pacis> 
lettre à laquelle nous serions tenté de donner, parce qu'il 






— 59 — 

n'y est pas question de la guerre à outrance comme der- 
nière ressource, une date antérieure à celle de la précé- 
dente; mais la date contraire et conforme à la place que 
nous lui donnons ici, est attestée par le contenu de la lettre 
elle-même, où il est parlé de la mort du roi d'Angleterre, 
frappé par la main de Dieu : Virgam furoris tui, Hen- 
ricum illum, Gallicœ genti tremendum, confregisli 
(p. 483). La question chronologique n'est pas d'ailleurs ici, 
nous l'avons déjà dit, d'une grande importance. Il n'y a pas, 
en effet, de meilleure étude, selon nous, du talent oratoire 
que celle qui en cherche avant tout la mesure en quelque 
sorte dans un premier essor tout- à-fait spontané comme 
celui que nous venons de voir, et non dans les fautes et les 
écarts que le faux-goût du temps et de trop nombreux 
exemples rendent presque inévitables pour la libre ré- 
flexion. Or, ces fautes et ces écarts abondent, il faut en 
convenir, dans les prolixités souvent pédantesques et décla- 
matoires de la lettre en question, et en paralysent les meil- 
leurs mouvements oratoires, comme nous allons le voir dans 
l'analyse sommaire de cette interminable mais éloquente 

Philippique. 

L'auteur s'adresse à tous les princes français, à Charles VII 
lui-même : c'est sa cause qu'il plaide (tua causa agiiur); 
ce sont ses droits qu'il veut faire triompher, parce qu'en lui 
se personnifient l'indépendance nationale et l'autorité légi- 
time, aux prises avec la servitude et l'usurpation. « Jusques 
» à quand, invincibles princes français, et vous, peuples 
» écrasés par de longs désastres ; jusques à quand prolon- 
» gerez-vous les guerres civiles (p. 477) ? » Tel est le 
début qui rappelle l'exorde de la première Catilinaire. 

L'orateur passe ensuite en revue les ruines accumulées 
depuis cette journée fatale qui vit succomber les plus braves 



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■ 









60 - 



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1 

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II 







des chevaliers français. Azincourt est pour lui une de ces 
dates néfastes qui marquent d'un caractère tout nouveau le 
mouvement des choses humaines et les destinées d'une 
nation. Il accuse les princes d'entretenir, par leur ambition 
et leur jalousie, les troubles intérieurs qui ne profitent qu'à 
notre ennemi et finiront par les entraîner eux-mêmes dans la 
ruine de la France. Une passion généreuse, un vrai souflîe 
d'éloquence, animent toute cette rhétorique, plus pédantesque 
pour nous que pour les contemporains d'Alain Chartier, et 
peuvent encore, aujourd'hui même, en atténuer les plus 
graves défauts. 

Dans les guerres civiles, la victoire même est également 
funeste aux vainqueurs et aux vaincus ; les Romains n'ac- 
cordaient pas les honneurs du triomphe pour des succès de 
cette espèce. La France n'est en proie à cette calamité, si 
redoutée de tous les peuples, que parce qu'elle l'a méritée 
par la corruption des mœurs. C'est Dieu qui a suscité contre 
elle comme un fléau, Henri, le dernier roi d'Angleterre, 
terrible par sa cruauté, sa rigueur inflexible, sa cupidité. 
Mais Dieu, sans doute, ne veut pas encore que la France 
succombe pour toujours : il a sauvé la personne du souve- 
rain légitime en le dérobant aux coups dirigés contre lui ; 
il vient de briser dans les mains mêmes du roi Henri la 
verge dont il se servait pour nous frapper. Ce n'est pas 
seulement par le bras de ses enfants, c'est surtout par la 
puissance divine que la France se relèvera. 

La guerre civile avait pour conséquence non seulement 
l'épuisementdes forces matérielles, mais encore une décadence 
morale de plus en plus générale et profonde dans toutes les 
classes de la société. Aussi la lettre qui nous occupe est-elle 
un pressant appel à la concorde, un véritable manifeste 
politique en faveur de Charles VII, autour duquel l'auteur 



— 61 — 

aurait voulu voir se grouper tous ceux qui jusqu'alors 
n'avaient été que les instruments plus ou moins aveugles des 
chefs de parti. 

Pourquoi donc, dit-il, tarder à faire la paix? La nature 
et le temps, Dieu surtout, ramèneront ceux qui s'y refusent 
encore ; la guerre et ses désastres auront raison des autres, 
ou bien la verge divine ne cessera pas de nous frapper comme 
toutes les nations qui veulent la guerre (p. 483). La paix est 
la seule chose durable, c'est le but de la guerre elle-même. 
Mais souvent, tout en l'appelant de ses vœux, on se laisse 
emporter par les passions à méconnaître les conditions qui 
seules peuvent l'assurer. 

Evidemment Alain Chartier a en vue à la fois la paix avec 
l'ennemi étranger et la paix à l'intérieur : mais celle-ci doit 
venir avant l'autre, et c'est d'elle surtout qu'il s'occupe. 
Pour qu'elle soit solide et sincère, il faut qu'elle s'établisse 
dans les esprits avant tout : « Il est absurde, dit-il, de 
» chercher la paix sans renoncer à la conduite, aux mœurs 
»qui ont amené la guerre » (p. 484). C'est donc une 
réforme morale qu'il demande : « Il faut, dit-il, que la paix 
» ait pour base l'amour du bien public, l'oubli des passions 
» qui aveuglent les esprits, un pardon généreux, l'ordre 
» établi par le gouvernement du souverain légitime. Si la 
» paix est la tranquillité fondée sur l'ordre, si un pouvoir 
» fondé sur l'ordre est le moyen le plus sûr pour y arriver, 
» la série des éléments qui constituent l'ordre sera la consé- 
» quence de ce principe commun , et la pluralité sera 
» ramenée à l'unité, c'est-à-dire au prince, au roi : Si est 
» paa, ipsa tranquillitas ordinata, si adpacem ordinata 
» potestas vires habeal prœcipuas , ubuno illius ordinis 
» séries effluet, et ad union caput, ut principem atque 
» regem ordinata multitude) necessario reducetur. » 



— 62 — 






Cette forme du langage scolastique n'était pas plus pédante 
assurément que l'argumentation syllogistique h laquelle le 
Dante avait eu recours dans la fameuse querelle entre le 
pape et l'empereur, et la classe de lecteurs à laquelle Alain 
Chartier parlait en latin devait avoir conservé les goûts de 
ceux qui avaient lu le livre de Monarchia. (Villemain, 
liv. XII, p. 394-395.) 

C'est en Charles VII que la France doit trouver cette 
unité de gouvernement qui l'arrachera aux tiraillements 
perpétuels des Armagnacs et des Bourguignons; aussi 
l'orateur s'adresse-t-il à lui directement pour lui rappeler ses 
devoirs. L'interpellation est courte, il est vrai, et se renferme 
dans des idées, sinon banales, du moins très-générales : 
Alain Chartier est retenu sans doute par le respect et par la 
.crainte de déconsidérer maladroitement, en lui faisant la 
leçon, cette puissance qu'il veut élever au-dessus de toutes 
les autres. L'appel aux princes est à la fois plus développé et 
plus pressant : au nom de la Sainte- Vierge, au nom de 
l'amour qu'ils doivent avoir pour la maison royale d'où 
ils sont sortis (les plus considérables s'y rattachaient en 
effet par les liens d'une étroite parenté), au nom de la 
patrie qui les a nourris, il les adjure « de tourner leurs 
» pensées vers la paix et d'employer contre l'ennemi ces 
» forces qu'ils usent contre la France. » (P. 486.) 

« Si Dieu punit si sévèrement les conquérants qui portent 
» la guerre chez l'étranger, quels tourments, quel opprobre, 
» quelle fin misérable ne doit-il pas réserver à ceux qui 
» ruinent sans remords leur pays natal? » Le peuple aussi 
a des devoirs à remplir, il faut qu'il apprenne à reconnaître 
son maître naturel, à souffrir la paix : « la misère l'attend 
» comme un châtiment légitime, s'il se laisse entraîner au 
» gré des révolutions et des tyrannies terrestres. » (P. 487.) 



_ 63 — 

L'ouvrage se termine par une éloquente apostrophe à Pa- 
ris, « la gloire et la tête du royaume. » C'était là surtout 
que s'étaient étalés dans toute leur atrocité les horreurs 
de la guerre civile, les crimes des plus hauts seigneurs 
et les fureurs de la populace conduite par des bouchers et 
des bourreaux. Paris exerçait déjà, non seulement sur la 
France, mais sur le monde civilisé tout entier, une sorte de 
suprématie constatée par Alain Chartier avec moins d'en- 
thousiasme assurément que par Montaigne, quoique dans 
des circonstances analogues. On voit, en effet, qu'il n'aimait 
pas la grande ville : « Ne va pas, lui dit-il, te prostituer 
» à un maître étranger. Ne te fais pas appeler dans l'avenir 
» la cité criminelle, toi qu'on vantait jadis dans l'univers 
» comme le modèle de la justice et la source de la vérité. » 
La misère l'avait, en effet, dégradée. Quand Henri V fit son 
entrée dans Paris avec Charles VI, après le traité de Troyes 
(6 décembre 1420), on l'accueillit comme on eût accueilli 
la paix elle-même : le clergé, le Parlement, l'Université 
rivalisèrent d'empressement sorvile envers le vainqueur, et 
pendant longtemps la capitale resta en dehors du mouvement 
qui rétablit, avec le souverain légitime, l'indépendance du 

pays. 

Quand une nation est tombée aussi bas, la sagesse 
humaine ne suffit plus pour la sauver : aussi, après avoir 
exposé les conseils que lui suggèrent sa raison et son 
patriotisme, Alain Chartier s'arrête-t-il sur une pensée 
religieuse ; il invoque les patrons do la France, Saint Denis 
et ses compagnons, ainsi que la Sainte-Vierge : « Nous 
» vous en conjurons dévotement, leur dit-il : cette paix que 
» le monde ne peut nous donner, obtenez-la pour nous de 
» Dieu, l'arbitre de la paix, non pas en vertu de nos mérites, 
» mais en vertu de sa miséricorde. » C'est une prière qui 






— 64 — 

sert ainsi de conclusion à un manifeste politique inspiré 
surtout par la foi religieuse. 

Si nous avons parlé un peu longuement peut-être de cet 
ouvrage qui, dans l'édition de Duchesne, n'a pas moins 
de 11 pages in-4°, c'est qu'à travers les défauts à peu 
près inévitables de l'époque, on y sent d'un bout à l'autre 
l'âme d'un honnête homme, d'un véritable Français plein de 
confiance dans la justice divine qui ne châtie la France que 
parce qu'elle ne cesse pas de la protéger. 



§ 3. — Dialogus familiaris aniici et sodalis, super 
deploratione Gallicœ calamitatis. 



Lui-même aurait pu, comme tant d'autres égoïstes, tels 
qu'il s'en trouve à toutes les époques dans des circonstances 
analogues, accepter tacitement et trouver commode pour 
ses intérêts et son repos la situation politique créée par le 
traité de Troyes. Sa fortune et sa position sociale à ce 
moment, loin d'être atteintes par les malheurs publics, 
semblaient mieux assurées que jamais. Il jouissait de la 
faveur des grands en général et de l'estime de tous, et 
semblait n'avoir d'autres ennemis que ceux de la France. 
Il n'était attaché aux affaires publiques et à la cour, qui 
d'ailleurs était alors à peu près dispersée, par aucun lien 
qu'il ne lui fût pas permis de rompre. Sa nature de poète 
devait même lui faire sentir mieux qu'à tout autre le charme 
des loisirs tant vantés par Horace, et il lui suffisait, pour en 
jouir à son aise, de se tenir prudemment à l'écart, de se 
croiser les bras en face des événements et d'en rester spec- 
tateur sinon indifférent, du moins capable de n'en être pas 
trop sérieusement affecté. Tel était, en effet, le conseil que 
lui donnaient quelques amis, et entre autres un de ces 



— 65 — 

égoïstes dont nous venons de parler. C'est à celui-ci et contre 
cette thèse plus lâche que véritablement épicurienne que 
semble s'adresser le dialogue intitulé : Amicus et sodalis ; 
et il est facile de voir que le sodalis n'est autre qu'Alain 
Chartier lui-même. Toutes les idées de la lettre précédente 
y sont reproduites avec des développements deux fois plus 
longs encore, qui ne remplissent pas moins de vingt et une 
pages in-4° ; mais elles sont discutées surtout au point de 
vue des devoirs politiques et religieux, d'une manière géné- 
rale et toujours avec le même soin d'éviter les personnalités 
blessantes pour qui que ce soit. Ce sont les devoirs religieux 
qui doivent être la règle de tous les autres, et ces devoirs 
semblent tracés par Dieu lui-même, dont la main vient de 
briser l'instrument dont elle s'était servie pour châtier la 
France ; c'est cette main qui vient de frapper l'orgueilleux 
vainqueur d'Azincourt, au plus fort de sa puissance. Il 
meurt l'esprit plein de doutes sur la durée de sa conquête, 
car il laisse à un enfant qui vient à peine de naître la lourde 
tâche d'achever et de consolider son œuvre. Que la France 
comprenne donc que c'est par un retour sincère à la foi re- 
ligieuse, aux vertus et aux bonnes mœurs qui en découlent, 
qu'elle verra la fin du châtiment que Dieu lui a infligé et 
de l'épreuve cruelle qu'elle n'a que trop mérité de subir. 
— L'ami, sans nier précisément que tout cela soit vrai, 
trouve cependant que le sodalis ferait mieux de laisser les 
choses suivre leur cours et la volonté de Dieu s'accomplir, 
que de prendre tant à cœur comme il le fait, aux dépens de 
son repos, des malheurs dont il n'est pas cause et auxquels 
d'ailleurs rien ne pourrait le soustraire, ni lui, ni la France, 
quelle qu'en doive être l'issue. Est-il sage de s'en tourmenter 
ainsi, au lieu de jouir tranquillement et dans une modeste 
retraite des faveurs dont l'a comblé la fortune ? — Mais qui 

5 









— 66 - 

donc, répond le sodalis, qui donc, s'il n'a pas un cœur de 
fer ou s'il n'a pas sucé le lait d'une bête sauvage, pourrait 
ne pas être ému des malheurs publics? Quis adeo ferrei 
cordis, aut ferino lacté nutritus, publicos casus non 
doleat (p. 457)? — Soit, dit l'ami, mais si la France doit 
périr, qu'y peut-il faire après tout, sinon de périr avec elle? 
— Avec elle? Non, répond vivement le sodalis, Dieu veuille 
que ce soit plutôt pour elle! Viinam pro ea, non cum ea 
peream (p. 460) . Cri sublime du véritable amour de la patrie, 
et qui, selon nous, mérite que l'on pardonne à l'auteur bien 
des longueurs et parfois un peu de déclamation ! On ne peut 
pas dire d'ailleurs que toutes ses prolixités, résumées sous la 
forme syllogistique la plus barbare (p. 453), qui passait 
alors pour le dernier mot en quelque sorte de la démons- 
tration, soient jamais de pures divagations, car l'on n'y 
perd pas de vue un seul instant l'idée de la paix qui domine 
toutes les autres, et que l'auteur ne croit pas impossible, 
quoiqu'il la désire, dit-il, plus ardemment qu'il n'ose l'es- 
pérer. Mais cette paix n'est pas celle dont il a déjà parlé dans 
les manifestes précédents ; ce n'est pas celle qui n'est que 
l'asservissement des partis comprimés sous un même joug, 
la paix de quelques-uns, singularibus , comme iLl'a dit 
plus haut : c'est la paix qui naîtra de l'union de tous dans 
une même pensée à la fois religieuse et patriotique, c'est- 
à-dire de la vraie piété, source divine de toutes les vertus 
qui seules mettent fin à la guerre et en rendent le retour 
impossible, parce qu'elles en inspirent le dégoût et l'horreur 
et qu'elles donnent aux âmes la haine invincible qui doit 
finir tôt ou tard par la repousser. Cette paix, c'est celle qui 
rétablit la concorde dans les esprits, et par suite l'ordre dans 
les affaires. Telles sont les idées qu'il développe trop 
longuement, on ne saurait le nier, mais toujours cependant 



— 67 — 

avec l'accent d'une sincère conviction ; et quand son inter- 
locuteur lui demande quand pourra jamais venir une pareille 
paix, et s'il espère vivre assez longtemps pour en être 
témoin: Ah! s'écrie-t-il de nouveau, dans un mouvement 
oratoire comparable à celui que nous venons de citer, 
« puisse, oui puisse Dieu permettre que ma mort soit 
» différée jusqu'au jour où descendra du ciel cette paix que 
» nous ne connaissons pas encore ! Si elle est trop loin de 
» nous, je demande comme une faveur que le jour présent 
» soit le dernier pour moi et que mes yeux ne voyent pas 
» ce que mon âme pressent! » Vtinam atque utinam 
mihi protrahatur mens quousque jam incognito, pax 
e cœlo deveniet! Si autem longe sit a nobis , pro munere 
idpostulo uthœc mihi dies proxima sit, et quod médi- 
tations prœcogito, oculis non videam (p. 471)! N'est-ce 
pas d'ailleurs, comme il l'a fait remarquer à son inter- 
locuteur, le moment ou jamais de tenter un suprême effort 
contre l'usurpateur à qui la victoire n'a guère coûté moins 
cher qu'aux vaincus, puisque des quarante mille hommes 
avec lesquels avait commencé l'invasion, il lui en reste 
à peine six mille (p. 474) ? 

Qu'importent, encore une fois, des fautes de goût et des 
longueurs qui ne pouvaient fatiguer les contemporains 
autant que nous, quand la conviction la plus sincère parle 
avec une pareille éloquence? Qu'importe aussi, nous le 
répétons, la recherche laborieuse d'une date précise, plus 
ou moins contestable pour chacune de ces Philippiques écrites 
en latin, c'est-à-dire dans la langue universelle des hommes 
instruits qu'il importait le plus de convaincre d'abord pour 
entraîner tous les autres, quand il est évident qu'aucune 
date probable ne peut être ni de beaucoup antérieure à 1418, 
année où Charles VI sortit de Paris peu de temps après son 



m 






68 



* 



fils, le dernier dauphin, ni postérieure incontestablement à 
cette année 1422, si fortement marquée dans l'histoire par 
la mort presque simultanée du roi anglais, qui avait usurpé 
la couronne de France, et du roi français, dont la longue 
démence, cause principale et permanente de toutes les 
guerres civiles, l'avait, bien plus encore que la victoire, 
remise entre ses mains? 

La main divine qui frappait ce double coup ne semblait- 
elle pas avertir par là même que là était le terme de l'ex- 
piation marquée par la ruine désormais irréparable ou par 
le salut? Le peuple avait pleuré sur la France, sur la monar- 
chie dont il semblait mener le deuil aux funérailles de son 
malheureux roi ; la reine Isabeau de Bavière elle-même, 
méprisée ou abhorrée de tous, avait pleuré en voyant passer 
sous ses fenêtres ces funérailles ; « le dauphin Charles, nous 
» dit Monstrelet, était en un petit chatel nommé Espallé, 
» proche le Puy-en- Auvergne (en Vêlai), lorsque lui furent 
» portées les nouvelles du trépas du roi son père ; il en eut 
» au cœur grande tristesse et pleura très-abondamment. » 
(H. Martin, t. VI, p. 86.) Quel homme de cœur à la Cour, 
dans le peuple, dans la noblesse et dans le clergé n'avait 
pas dû pleurer également? Or, il s'est trouvé en ce moment 
là même un véritable orateur pour donner aux gémisse- 
ments de tous la voix partie d'un cœur profondément 
français, dans le plus beau langage français de cette époque. 
Cet orateur, c'est Alain Chartier; ce langage, c'est celui du 
Quadrilogue invectif. 






LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE IV. 



Suite du rôle politique. — Ouvrages français et 
ouvrages latins à ee sujet : le Quadrilogue, le Lay de 
paix au duc de Bourgogne, Missions diplomatiques en 
Allemagne et en Ecosse, le Livre de l'Espérance ou 
Consolation des Trois Vertus, la Lettre latine sur Jeanne 
d'Arc. 









§ I er . — Le Quadrilogue (1). 

Il n'y a pas d'exagération à dire qu'avant la satire Mé- 
nippée , notre littérature n'offre pas un seul ouvrage fran- 
çais dont l'auteur ait mieux mérité de la patrie que celui du 
Quadrilogue, et nous pouvons, à ce sujet, en appeler au 
témoignage de tous ceux qui l'ont lu, même avant les dou- 
loureuses analogies qui de nos jours en ont renouvelé l'in- 
térêt. Peu nous importe que l'auteur ait recours à la fiction 
banale d'un songe, pour mettre en scène et faire parler tour 
à tour les quatre personnages de ce Quadrilogue, si chacun 
de ces personnages représente bien une partie de la nation 

(1) Quadrilogue , comme le porte l'édition Duchesne et comme le veut 
l'analogie , et non pas Quadriloge. On ne dit pas monologo , dialoge ; pour- 
quoi dirait-on quadriloge ? 



! 






iUï 



— 70 — 

dont il s'agit de peindre les cruelles douleurs. Ces person- 
nages sont, en effet, d'abord la figure de la royauté, image 
vivante et personnification de la patrie, puis celle du peuple, 
puis celle du chevalier, personnification de la noblesse féo- 
dale, puis enfin celle du clergé, qui est quelque chose de plus 
encore, car il représente l'Église, commune patrie de toutes 
les nations chrétiennes, et peut parler à toutes au nom de la 
religion ; mais ici, c'est à la France qu'il s'adresse plus par- 
ticulièrement, parce que la main de Dieu est sur elle en 
ce moment. Ainsi, c'est la nation tout entière qui est mise en 
scène, au plus fort d'une crise redoutable d'où dépend sa 
destinée. Quelle âme vraiment française pouvait ne pas 
ressentir profondément la pitié qu'il y avait alors au 
royaume de France, suivant l'expression de Jeanne d'Arc, 
en contemplant dans ce lugubre tableau la plus saisissante 
image de cette pitié dont tous les cœurs étaient pénétrés? 
Nous essaierions vainement d'en donner une idée plus exacte 
et plus touchante que ne l'a fait M. Lenient dans les pages 
suivantes, que nous prenons la liberté de lui emprunter sans 
y rien changer, parce qu'elles répondent si bien à nos im- 
pressions qu'il nous serait impossible, nous l'avouons, d'en 
parler autrement sans les affaiblir : 

« On est profondément ému, nous dit-il, dans son beau 
» livre de la Satire en France au moyen-âge (p. 245), 
» par l'image de cette France dolente et èplorée, se dressant 
» sur une terre en friche , et gardant encore au milieu de 
» cette désolation les marques de sa grandeur passée. Ses 
» beaux cheveux, blonds comme de l'or, flottent en désordre 
» sur ses épaules ; sa tête est chargée d'une couronne qui 
» penche et va tomber. Son manteau allégorique, couvert 
» d'emblèmes, comme le bouclier d'Achille et d'Énée, est 
» froissé, déchiré ; les fleurs de lis qui le parsèment, effacées 



— 71 



ou ternies. Le visage trempé de larmes, elle jette autour 
d'elle un regard inquiet, « comme désireuse de secours 
et contrainte par le besoin. » Elle aperçoit alors trois de 
ses enfants, l'un debout, armé et appuyé sur une hache, 
l'air découragé et rêveur, c'est le chevalier ; l'autre en 
vêtement long, sur un siège, de côté, se taisant et prêtant 
l'oreille, sans doute pour écouter les voix du ciel, peut-être 
aussi celles de la terre, c'est le clergé ; le troisième, cou- 
vert d'un misérable vêtement, renversé sur la terre, 
plaintif et langoureux, c'est le peuple. Elle leur adresse 
la parole, et d'une voix entrecoupée de sanglots déplore 
son piteux état, leur rappelant à tous l'amour de cette 
terre qui les repaît et les nourrit vivants, et les reçoit 
en sépulture entre les morts. Elle gourmande les che- 
valiers, qui crient aux armes et courent à l'argent ; le 
clergé, qui parle à deux visages et vit avec les vivants ; 
le peuple , qui veut être franc et en sûre garde et ne peut 
souffrir d'autorité. Querez, querez, Français, les ex- 
quises saveurs des viandes, les longs repas empruntez 
de la nuit sur le jour. . . Endormez-vous comme pour- 
ceaulx en l'ordure et viltez des orribles péchez . Plus 
vous demourerez, plus approchera le jour de votre 
extermination. 

» A cette voix de la mère indignée, qui répond le 
premier? Le plus pauvre, le plus souffrant, et aussi le plus 
dévoué des trois enfants, le peuple, triste moribond, à qui 
ne reste plus que la voix et le cri : Çà! mère jadis 
habentante et plantureuse de prospérité.... Je suis 
• comme l'âne qui soustient le fardel importable.... 
■ Le labour de mes mains nourrit les lasches et les 

> oyseux... Je soutiens leur vie à la sueur et travail 

> de mon corps, et ils guerroyent la mienne par leurs 






— 72 — 

oultrages... Ils vivent de moyetje meurs par euloc. — 
On lui reproche ses rébellions et ses murmures. Mais ces 
rébellions, qui les a causées, si ce n'est l'insupportable 
tyrannie des gentilshommes? Ces murmures étaient 
comme le cri des mouettes annonçant l'orage ; pourquoi 
ne les avoir pas écoutés? Qu'on prenne garde de déchaîner 
une nouvelle tempête, une autre Jacquerie. — Si le peuple 
a commis des fautes, c'est aux clercs qu'il faut s'en 
prendre : ceux qui devaient l'éclairer ont mis d'obscures 
ténèbres dans son esprit. — Peut-être en écrivant ces 
lignes, l'auteur se rappelait-il les prédications séditieuses 
et antinationales qui retentissaient dans toutes les églises 
de Paris, l'apologie de l'assassinat par le cordelier Jean 
Petit sur le parvis Notre-Dame, et cet indigne trafic de la 
parole de Dieu mise au service des passions humaines : 
honteux scandale qui s'est renouvelé plus d'une fois au 
milieu de nos guerres civiles et religieuses ? La noblesse 
à son tour prend la parole. Elle reproche au peuple de ne 
pas savoir souffrir la paix, de la troubler par ses mur- 
mures, et d'attirer ainsi sur lui et sur les autres les 
calamités de la guerre. De quoi se plaint-il après tout? 
Est-il donc seul à souffrir ? La vie est-elle si douce pour 
le chevalier obligé de guerroyer le casque en tête, sous le 
vent et la pluie, de se ruiner pour les frais de son équi- 
pement, tandis qu'un gras bourgeois compte ses deniers 
faute d'autre besogne, ou qu'un riche chanoine passe la 
plupart du temps à manger et à dormir? Attaqué des 
deux côtés, le clergé cherche moins encore à se justifier 
qu'à rejeter le blâme sur ses adversaires. Il fait bientôt 
remarquer avec raison que toutes ces récriminations sont 
inutiles, et qu'au lieu de disputer, il vaut mieux tirer au 
collier et prendre vigoureusement le frein avec les 



— 73 — 

» dents. Trois vertus seules peuvent tirer le royaume 
» d'embarras, savence (sagesse) pour les clercs, chevance 
» (loyauté) pour les nobles, obéissance pour tous. A ce sujet 
» il entame un long sermon dans lequel il semble au moins 
» aussi pressé de montrer sa science que de guérir les maux 
» du royaume. Chaque ordre entreprend de répliquer : la 
» France intervient et finit le débat par un appel à la con- 
» corde, à l'espérance, à l'oubli du passé, à l'union de tous 
» les bras et de tous les cœurs pour le salut commun. En 
» terminant, elle charge l'auteur qui va bientôt s'éveiller 
» d'aller porter ses conseils aux Français : puisque Dieu 
» ne t'a donné force de corps, ne usage d'armes, sers la 
» chose publique de ce que tu peux. — Dans ce tribut 
» d'efforts et de dévouement que la France réclamait de ses 
» enfants, le faible, le chétif écrivain, petit de corps, mais 
» grand de cœur, apportait loyalement son écot : plût au 
» ciel que les nobles maisons d'Orléans, d'Alençon et de 
» Bourgogne l'eussent payé de même! Ainsi finit le 
» Quadrilogue invectif, triste inventaire des hontes et des 
» misères nationales, acte d'accusation écrasant surtout 
» pour les classes privilégiées, pour ceux qui devaient à tous 
» l'exemple du sacrifice et ne savaient que se laisser prendre 
» à Azincourt ou se vendre à l'étranger. Aujourd'hui 
» encore on ne peut se défendre d'un douloureux serrement 
» de cœur en feuilletant, même après quatre siècles, ces 
» pages saignantes de toutes les blessures de la France. » 

Malgré ce titre & invectif ajouté à celui de Quadrilogue, 
il n'y a dans ce manifeste rien qui réponde exactement 
à l'idée de la satire proprement dite. M. Lenient n'en a pas 
moins eu raison, ce nous semble, de lui donner une place 
dans son histoire de la satire en France au moyen-âge, ne 
fût-ce qu'à cause des frappantes analogies qu'il présente 



74 — 



Ri 



avec la harangue de d'Aubray dans la satire Ménippée, 
comme l'a fait justement remarquer M. Géruzes. L'effet 
n'en fut pas moins puissant sur l'esprit public, surtout 
dans les provinces où l'on répandait partout, comme nous 
l'apprend M. Henri Martin (t. VI, p. 88), cette espèce de 
pamphlet politique. C'est en effet le pamphlet dans la plus 
haute et la plus noble acception du mot, aux mêmes titres 
assurément que la satire Ménippée. 

Ce cri de ralliement adressé à tous les esprits aveuglé3 
jusque-là par les passions de la guerre civile, au moment 
même où la mort de deux rois, à six semaines à peine de 
distance, semblait frapper d'un même coup décisif le vain- 
queur et le vaincu, et marquer ainsi pour la France la fin 
prochaine de la crise redoutable qu'elle subissait depuis si 
longtemps ; tant de vérités de l'ordre le plus élevé, exprimées 
dans la plus belle prose oratoire de l'époque, étaient bien 
propres à préparer la réaction qui devait aboutir au salut 
par un miracle providentiel, et l'on peut dire que sous ce 
rapport, le Quadrilogue est bien l'antécédent littéraire de la 
mission de Jeanne d'Arc. La foi dans la monarchie n'avait 
jamais manqué au peuple proprement dit, même au milieu 
de ses plus déplorables aberrations, et c'est par une fille du 
peuple qu'elle devait définitivement triompher. Mais la voie 
ouverte de ce côté à une salutaire réaction, était loin encore 
de l'être d'une manière semblable et dans des conditions 
aussi favorables, à beaucoup près, du côté de la noblesse, 
de la bourgeoisie, de la classe moyenne en général et de la 
cour elle-même, où l'héritier de la couronne semblait s'aban- 
donner lui-même, plus encore que ne l'abandonnait la for- 
tune. Là cependant était le seul point de ralliement de toutes 
les forces dont la France pouvait encore disposer, et aux- 
quelles l'auteur du Quadrilogue faisait un si éloquent 



— 75 — 
appel. Ce manifeste eut du moins pour résultat de lui donner 
dans les affaires publiques un rôle plus actif et plus direct 
que celui de la parole écrite, qu'il avait si dignement rempli 
jusqu'alors. Personne, en effet, n'avait mieux mente que 
lui la confiance qui lui valut l'honneur de faire partie des 
deux missions diplomatiques dont nous allons parler, après 
avoir dit un mot de la pièce de vers intitulée le Laij de 
Paix. 



,2. 



Le Lay de Paix adressé au duc de Bourgogne. 



Si la ruine de la France avait pu paraître consommée pour 
jamais, c'était, sans nul doute, à l'époque du traite de 
Troyes, où son abaissement avait été si lâchement accepte 
par ceux à qui leur position sociale imposait plus rigoureu- 
sement qu'à tout le reste de la nation le devoir de sacrifier 
leur fortune et leur vie même à sa défense. Le double coup 
providentiel qui, en 1422, ne laissait plus pour rival à 1 hé- 
ritier légitime de la royauté qu'un enfant de cinq mois 
à peine, livré aux mains d'un régent abhorré, semblait 
annoncer à la France que l'heure était venue de sortir enfin 
de son abaissement. Malheureusement, dans ce moment ou 
tous les regards de ceux qui ne désespéraient pas encore du 
salut de la France se tournaient vers le seul survivant des 
fils de Charles VI, rien dans la personne de ce jeune prince, 
dans son caractère pas plus que dans ses antécédents, ne 
paraissait propre à exciter dans les esprits un mouvement 
énergique et spontané en sa faveur. Il était encore sous le 
coup de l'horreur qu'avait inspirée le crime du pont de 
Montereau, horreur habilement entretenue contre lui parla 
politique anglaise, quoique rien ne prouvât qu'il en fût 
réellement coupable. C'était, pour un grand nombre au 






— 76 — 



r 



m 



moins, une cause d'hésitation, et hésiter dans une occasion 
de cette importance, c'est en perdre tout le fruit. Cependant 
les affaires publiques, quoique rien n'en précipitât le mou- 
vement, n'en prenaient pas moins une marche de plus en 
plus favorable, en général, à la cause delà royauté légitime. 
Le duc de Bedfort, conformément aux dernières volontés du 
roi Henri Y, avait offert la régence au duc de Bourgogne 
(H. Martin, t. V, p. 94), qui, soit par pudeur, soit par 
crainte de s'engager trop avant dans l'alliance anglaise, 
avait refusé. On pouvait donc conserver quelque espoir de 
le détacher tôt ou tard de cette alliance, et c'était là aussi 
un perpétuel sujet d'inquiétude pour Bedford, outre ce 
qu'il avait sans cesse et déplus en plus à craindre du côté de 
la Bretagne, de la Lorraine, de l'Anjou, du Languedoc (1) 
et des provinces du Midi en général. Quand le duc Jean de 
Bretagne vint à Saumur, en 1425, faire hommage de son 
duché à Charles VII, et mettre à sa disposition les forces de 
la province, le moment avait paru favorable aux partisans 
du roi légitime pour faire auprès du duc de Bourgogne une 
tentative suprême de réconciliation, appuyée par ses con- 
seillers les plus fidèles, par la plupart de ses feudataires, 
ainsi que par le duc de Nevers et le comte de Richemont. 
Le pape Martin V lui avait même écrit en ce sens, et du 
fond de sa prison de Pomfred, le duc Charles d'Orléans, 
qui n'attendait plus que de lui son retour en France, lui 
adressait de touchantes ballades et obtenait des réponses 
propres à l'encourager. Philippe-le-Bon, qui aimait la 
poésie et savait au besoin en parler la langue, ne pouvait 
manquer, sans doute, d'être plus particulièrement touché de 



(1) Le comte de Foix, gouverneur du Languedoc, avait déclaré que sa 
conscience l'obligeait à reconnaître Charles VII comme le roi légitime. 



— 77 — 

la manière dont ses secrètes sympathies étaient exprimées 
et en quelque sorte devinées par un poète dont, depuis 
longtemps, il avait été plus à même que tout autre d'appré- 
cier le caractère non moins que le talent. Le Lay de Paix 
que lui adresse Alain Chartier, est en effet un pressant appel 
à tous les sentiments par lesquels sa naissance, les intérêts 
de sa fortune et de son honneur, l'horreur des guerres 
civiles, qui ne profitent qu'aux méchants et aux ennemis de 
la France et des fleurs de lys, et qui ont déjà amassé tant 
de ruines, doivent lui faire éprouver le besoin de rompre 
enfin tous les liens qui jusqu'alors l'ont empêché de rendre 
à la royauté tous les services qu'elle est en droit d'attendre 
de lui. 



lui dit-il, 



o Quel plaisir et quel liesse, » 



» Quelle honnorable richesse 

» Ou quel renom de proesse 

» Vous peult il d'ailleurs venir 

» En souffrant mal advenir 

» A ce dont vostre haultesse 

» Et tout vostre bien vous vient ? » 

« Est il serment ne promesse 
» Faict par ire ou par tristesse » 



(P. 516.) 



qui puisse vous faire hésiter? Autrement, ajoute-t-il, 

» Que cuydez vous devenir 
» Ne quelle seurté tenir? 
» Car qui soy mesmes se blesse 
» D'autruy dénié se tient. » 

(P. 547.) 
« Ennemis espient 
» Tousjours, quoy qu'ilz dient, 
o A vous décevoir. » 

(Ibid.) 






— 78 — 

« Toute ire et fureur cassez, 
» Oubliez les temps passez. 

» Donnez au peuple allégeance 
» Et à Dieu obéyssance. 
» Vous en avez fait assez 
» Pour devoir estre lassez. 
» Eelaissez luy la vengeance. 

» Montrez que estes nez de France. » 

(P. 548.) 

La pièce se termine par une péroraison en vers de dix 
pieds, qui ne sont qu'un appel au sentiment religieux par 
tous les lieux communs relatifs à la nécessité du salut des 
hommes en général. Ces vers, il faut en convenir, sont loin 
de s'élever à la même hauteur que la prose du Quadrilogue. 
Le moment ne semblait pas encore venu pour Philippe-le- 
Bon de répondre à cet appel par une rupture ouverte avec 
l'alliance anglaise. Une condition essentielle manquait, 
d'ailleurs, à toutes les tentatives faites pour la cause de 
Charles VII, c'était l'impulsion énergique qui, partie direc- 
tement de lui, aurait pu tout entraîner. Mais, livré à d'in- 
dignes favoris, il semblait, au contraire, s'abandonner lui- 
même et se résigner au titre de roi de Bourges que lui 
donnaient par dérision ses ennemis. Les vrais amis de la 
royauté ne se décourageaient pas cependant et continuaient 
à agir, en faveur de sa cause, contre le régent anglais, dont 
les alliances déjà fort ébranlées au dedans du royaume 
étaient habilement attaquées au dehors. On avait résolu de 
travailler dans ce sens auprès de l'empereur Sigismond, en 
essayant de renouer avec lui une tentative d'alliance qui 
avait échoué une première fois, lors de son passage à Paris, 
en 1416, où après avoir paru disposé à prendre le rôle d'ar- 
bitre conciliateur entre les Armagnacs, les Bourguignons et 






- 79 — 

le roi d'Angleterre, il avait fini par signer un pacte d'al- 
liance avec lui contre la France. Une députation lui fut 
envoyée pour entreprendre de nouvelles négociations avec 
lui , et Alain Chartier en fit partie. 

§ 3. — Mission diplomatique en Allemagne. 

Ce fait si important dans la vie d'Alain Chartier a été 
longtemps ignoré de tous ses biographes. Il n'y en a pas 
trace dans les documents recueillis par André Duchesne et 
qu'il a publiés en tête de son édition, et le silence absolu de 
l'auteur lui-même, qui ne fait nulle part la moindre allusion 
même indirecte à ce sujet, non plus qu'aucun de ses 
contemporains, explique facilement l'ignorance de ses 
biographes. On peut regretter qu'en général il nous ait 
trop peu parlé de lui, même pour des actes dont il lui était 
certes permis, comme pour celui-ci, de se glorifier sans 
vanité; mais c'est là aussi un mérite dont il serait injuste 
de ne pas lui tenir compte, d'autant plus que le fait dont il 
s'agit, généralement oublié ou passé sous silence par les 
historiens, n'est pas moins intéressant pour notre histoire 
qu'honorable pour l'écrivain qui ne s'en est jamais vanté. 
Nous en pouvons à peu près déterminer la date et les prin- 
cipales circonstances d'après les trois discours latins inédits 
que nous publions dans notre appendice, avec les deux 
autres pièces latines dont nous devons également la connais- 
sance aux indications de M. du Fresne de Beaucourt. 

Au moment où les sages conseillers de Charles VII lui 
cherchaient, comme nous venons de le dire, des appuis en 
dehors de la France et avaient déjà réussi à lui assurer 
celui de la Castille et de l' Aragon, l'empereur Sigismond 
semblait être, dans le Nord, le seul allié sur lequel pût 



1 






— 80 - 



1 
I 



encore compter l'Angleterre, et bien que la guerre qu'il 
avait à soutenir dans la Bohême contre les Hussites, dont 
le terrible chef, Jean Ziska, lui avait déjà détruit plusieurs 
armées, ne lui permît guère alors de s'occuper d'autres 
affaires que des siennes, sa puissance n'en restait pas moins 
assez grande dans les Etats de l'Allemagne et de l'Italie, 
pour que la France eût le plus grand intérêt à renouer avec 
lui les liens politiques et de famille qui avaient si longtemps 
uni les deux royaumes. 

Le premier des trois discours que nous publions parle de 
l'avènement de Charles VII comme tout récent, et de la 
naissance du dauphin Louis. La députation est donc posté- 
rieure au 4 juillet 1423, ce qui permet d'en porter la date 
soit vers la fin de cette même année 1423, soit tout au plus 
dans le cours de l'année suivante, époque où le redoutable 
Jean Ziska était entré en négociation avec Sigismond, à qui 
il avait fait prêter serment de fidélité par les Hussites, 
moyennant des conditions déshonnêles, dit ^Eneas Sylvius, 
pour la majesté impériale et pour la république chré- 
tienne. Jean Ziska lui-même était mort de la peste le 
14 octobre 1424, au moment où il se rendait auprès de 
l'empereur pour lui donner des assurances personnelles de 
sa fidélité. Cette situation, qui, d'ailleurs, ne devait pas 
durer longtemps, était cependant favorable à une combi- 
naison politique qui eût renouvelé l'ancienne alliance de la 
Bohême et de la France; et dans ce cas, la suspension 
momentanée d'une guerre qui avait déjà fait couler tant de 
sang, permettait de discuter avec quelque sang-froid les 
questions politiques et religieuses qui l'avaient soulevée et 
qu'elle n'avait pu résoudre. Ce n'est donc ni avant 1424, 
ni beaucoup après, qu'on peut placer la date des négocia- 
tions dont il s'agit. Nous trouvons à la fin du discours 



— 81 — 

prononcé une première fois à Prague, en l'absence de 
l'empereur, les noms des trois envoyés français, parmi les- 
quels Alain Chartier ne figure qu'en seconde ligne. C'était 
évidemment pour complaire à l'empereur qu'on avait mis 
à la tête de la députation Guillaume de Saignet ou Signet, 
qui lui rappelait à la fois les honneurs dont on l'avait comblé 
lors de son passage à Paris en 1416 et cette séance solennelle 
du Parlement (1) où il avait, en pleine audience, armé che- 
valier ce même Saignet à qui ce titre fit gagner un procès 
d'une assez grande importance. Mais si le nom d'Alain 
Chartier ne figurait qu'en seconde ligne, c'était lui cepen- 
dant qu'on avait chargé de porter la parole au nom du roi de 
France, comme le plus capable sans doute de se faire écouter 
avec intérêt par un souverain dont on vantait le savoir et 
que ses sujets appelaient la lumière du monde. On peut 
supposer d'ailleurs que le nom seul d'un orateur qui faisait 
tant d'honneur à l'Université de Paris devait exciter une 
grande attente à Prague, qui avait aussi son université de 
création récente, formée sur celle de Paris, modèle de toutes 
les autres à cette époque. On peut du moins s'expliquer 
ainsi, ce nous semble, l'étrange et pédantesque langage par 
lequel débute cette harangue d'apparat, démesurément 
longue, et par laquelle l'orateur croyait sans doute répondre 
dignement à l'attente générale dont il savait être l'objet. Si, 
comme le dit Bossuet, c'est l'auditeur qui fait le prédicateur, 
il est permis de mettre sur le compte de ceux qui l'écoutaient 
un pareil abus de la parole. Comment pourrait-on com- 
prendre autrement, par exemple, qu'ayant à parler de 
l'impression qu'avait laissée dans l'esprit du jeune Charles, 
alors âgé de treize ans à peine, la vue seule de l'empereur 

(1) Voir les détails de cette séance dans Pasquier, liv. VII, ch. xxxviii. 

G 



1 



■ 



I 



I 






— 82 - 

à son passage à Paris en 1416, il ait cru devoir citer ce que 
dit Aristote, le chef des pèripatèticiens, sur les effets 
sensibles des images transmises par les yeux, qui sont, 
dit-il, les fenêtres de l'âme; sur leurs quatre mouve- 
ments : sursum, deorsum, dextrum et sinistrum, et sur 
la forme sphérique du globe de l'œil, qui est la plus parfaite 
de toutes les figures? Rien de plus pédantesque assurément, 
et ce qui ne l'est pas moins, c'est la division même de cette 
interminable harangue en trois parties : 1° ralionabilis, 
2" concupiscïbilis, 3° irascibilis. Et cependant, il se 
dégage de tout ce fatras des considérations qui ne sont pas 
sans valeur et qu'anime parfois une véritable éloquence. 
Telles sont, par exemple, celles qui rappellent à l'empereur 
l'image des désordres dont il a été témoin, lors de son 
voyage en France, et dont on avait espéré qu'il voudrait 
bien être l'arbitre conciliateur. Les malheurs de la France 
sont, dit-il, un châtiment que lui inflige la Providence : 
Est enim hœc nostra adversitas, non maliens extermi- 
nans, sed virga castigans. La preuve que Dieu n'a pas 
décidé sa ruine, c'est qu'il laisse au roi qui vient de mourir 
un successeur pour défendre sa maison et qu'il vient de 
donner à celui-ci un fils pour héritier ; c'est qu'il reste 
encore à la France des âmes courageuses, des vertus for- 
mées par de rudes épreuves, de riches contrées, des villes 
opulentes, des camps et des places de guerre bien fortifiées, 
tandis que les ressources de l'ennemi sont épuisées par ses 
victoires mêmes. La faiblesse actuelle de la France n'est 
donc pas telle qu'elle ne puisse encore, comme elle l'a fait 
si souvent, aider un prince son allié à repousser une 
injuste agression. Sa cause, d'ailleurs, est celle de tous les 
rois, et par conséquent, de l'empereur lui-même, qui ne 
peut souffrir que des sujets entreprennent de déshériter le 



— 83 — 

fils de leur souverain légitime et de lui ravir le sceptre qu'il 
tient de la main de Dieu, en vertu de l'onction sacrée et 
d'une transmission héréditaire non interrompue. L'orateur 
croit devoir rappeler à Sigismond que lors de son voyage en 
France en 1416, il s'était déjà offert comme arbitre conci- 
liateur entre la France et l'Angleterre ; or, la paix qu'il 
désirait alors, cette paix qui, pour un souverain, est le plus 
précieux de tous les biens, il dépend de lui, en ce moment 
plus que jamais, de la donner au monde par l'union de deux 
empires qui sont pour l'Église les deux colonnes sur les- 
quelles repose sa liberté, et qui deviendront ainsi puissants 
par-dessus tous les autres (prœter cœteros et super 
cœteros). Ce n'est pas là assurément de la vaine rhétorique. 
Mais sans multiplier davantage les citations de ce genre, 
hâtons-nous d'arriver au second discours, où nous ne 
trouvons plus noyées, pour ainsi dire, dans le même fatras, 
les considérations que l'orateur avait à faire valoir en 
faveur de sa mission. 

Les raisons exposées dans ce second discours sont au fond 
à peu près les mêmes que celles du discours précédent et ne 
pouvaient guère en différer essentiellement; mais elles 
gagnent beaucoup au langage dans lequel elles sont déve- 
loppées. On sent que l'orateur, n'ayant plus à se préoccuper 
des exigences de l'usage et de ce qu'on pourrait appeler 
l'étiquette d'une harangue d'apparat, donne un plus libre 
cours au mouvement naturel de sa pensée et va plus droit 
au but qu'il se propose. Son éloquence, en effet, affranchie 
des entraves d'une scolastique pédantesque , y retrouve 
souvent des accents dignes de l'auteur du Quadrilogue. On 
peut trouver quelques longueurs et le ton d'un moraliste 
plutôtque d'unorateur, dans les idées générales par lesquelles 
débute le discours sur les devoirs de l'amitié en général et 






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— 84 — 

sur celle des rois en particulier. Ce ne sont là que des lieux 
communs qui se ressentent, il est vrai, de la lecture de 
Sénèque, ce qui n'est pas là un très-grave défaut ; mais ce 
qui vaut mieux encore, c'est qu'on n'y trouve plus la moindre 
trace des subtilités ordinaires de la scolastique, et qu'au lieu 
des vaines déclamations de la rhétorique, on y rencontre 
plus d'une fois des mouvements d'une véritable éloquence. 
Quand, par exemple, après avoir démontré que la justice et 
la foi des traités sont menacées de périr dans la ruine de la 
France ; que l'abandonner dans le malheur, c'est renoncer 
à la défense de la foi chrétienne, pour laquelle elle a été 
évangélisée; que c'est pour cela qu'elle a toujours repoussé 
les persécutions du Christ et est demeurée pure de l'hérésie, 
il s'écrie, en parlant de l'attentat criminel qui a pour but 
de renverser du trône l'héritier légitime : « triste spec- 
» tacle! crime dont l'exemple est pernicieux pour les 
» royaumes et pour les rois, si un vassal peut impunément 
» braver la Majesté royale et briser tous les liens de l'o- 
» béissance ! Pensez-y, ô rois ! pensez aux périls qui vous 
» menacent et raffermissez vos trônes, en frappant de 
» terreur les coupables et en leur faisant expier par un 
» grand exemple leur impiété; et toi, pieux roi (pie rex), 
> qui t'es fait par-dessus tous les autres un glorieux renom 
» d'équité et d'amour de la paix, prête le secours de ta 
» puissance à la justice et aux droits du sang. » 

Les qualités solides de l'art oratoire et de la prudence di- 
plomatique se font mieux sentir encore dans le discours quj 
fut prononcé à Prague par l'envoyé français, qui n'y traite 
que de la question religieuse et des intérêts de la Bohême 
dans ses rapports avec l'Église. Ici, sauf un seul passage tiré 
de la politique d'Aristote, qui recommande l'obéissance des 
sujets à leurs rois comme le plus strict des devoirs, toutes 






— 85 — 

les citations ne sont empruntées qu'à Y Écriture sainte et 
surtout à l'apôtre saint Paul, dont on sait que le nom servait 
déjà de bannière aux précurseurs de la Réforme. L'orateur 
n'hésite pas à attribuer aux désordres du clergé et à la cor- 
ruption des grands les maux que le grand schisme cause 
à l'Église. « Voilà, dit-il, qu'un royaume puissant et que la 
» paix avait rendu heureux pendant des siècles est accablé 
» par l'insolence de ses propres enfants et oublie les bienfaits 
» divins pour se tourner contre lui-même. Rome nous offre 
» l'exemple d'un coup porté bien moins par la main des 
» hommes que par un jugement de Dieu. Après avoir vaincu 
» le monde, elle- est vaincue par le luxe et par l'abondance 
» des délices, et peut-être nous-mêmes qui parlons, subis- 
» sons-nous en ce moment l'épreuve du châtiment : Et 
» forsannos ipsi qui loquimur etiam hujus in nobis 
» divinœ corrcctionis eœperimcntiim liabemus. » 

Le sentiment sur lequel il insiste le plus, et avec raison, 
dans tout le cours de cette harangue est l'humilité qui est, 
dit-il, « la pierre fondamentale de l'Édifice du Christ; c'est 
» elle qui nous rend dignes de la grâce et capables de nous 
» bien conformer aux ordres divins. Car Dieu résiste aux 
» superbes et accorde sa grâce aux humbles : Quoniam 
» Deus superbis résistif, humilibus autem dat gra- 
» tiam. » Rien de plus vrai, en effet, que l'absence de 
l'humilité et de la charité chrétienne dans les guerres 
religieuses en général et, en particulier, dans celle qui 
avait ensanglanté la Bohême. N'est-ce pas là ce qui a le 
plus manqué à ces orgueilleux inventeurs de nouveautés 
qui, dit l'orateur, « voulant être plus que sages et ne sa- 
» chant pas l'être avec sobriété, volentes sapere plus 
» quam sapere, neque scientes sapere ad sobrietatem, 
» se perdent eux-mêmes et perdent avec eux le peuple, 



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— 86 — 



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II 
II 



» dont ils égarent la fragilité dans les ténèbres de la pas- 
» sion, de l'ignorance et de l'envie. » Ils se donnent, dit-il, 
le titre de docteurs de la loi et ne sont que de vains par- 
leurs (vaniloquium) qui ne comprennent pas eux-mêmes 
ce qu'ils disent. La Bohême, selon lui, ressemble à un 
homme qui, dans un accès de délire furieux, méconnaissant 
ses parents et ses proches, déchire à belles dents les membres 
de son propre corps. Des sectes contraires divisent le 
royaume : il y en a autant que d'hommes, et tous, sous 
prétexte de réforme, soulèvent dans la multitude des tem- 
pêtes qui sont la mort des âmes et la désolation de la patrie. 
Au milieu des maux qui affligent l'Église et dans la ruine 
de toute autorité temporelle, il ne reste plus à la Bohême 
qu'à déclarer que chacun est libre de faire ce qui lui plaît : 
Nihil restât... nisi unicuique licere quod libeat ; signe 
fatal de la ruine prochaine d'un État, aux yeux des doctes 
et des sages : Quod et ruinœ et extermina prœsagium 
apud doctos facile judicatur. Quand il s'agit de connaître 
la vérité sur les choses sacrées, c'est à la prière, au jeûne et 
aux pieuses pratiquesque les chrétiens ont recours d'ordinaire, 
mais non au sang et au meurtre, car notre loi est une loi 
de miséricorde, fondée sur la charité envers le prochain ; 
employer le glaive dans ce cas, c'est agir comme des païens. 
Si le peuple de la Bohême est irrité des désordres du 
clergé et de la corruption des grands, il devait combattre 
l'iniquité par la vertu et chercher la réforme par l'autorité 
et par la sagesse, non par les tumultes et la ruine. Le mal 
était réel, sans doute, et le pauvre peuple avait le droit de 
s'en plaindre ; il devait cependant non pas donner lui-même 
le remède, mais le demander; remédia peter 'e, non dure 
debuerat. Autrement, son intention, quelque bonne qu'elle 
eût été primitivement, devenait condamnable; et à qui 



— 87 — 

fallait-il le demander, sinon à la clémence de son roi, à 
César, dont l'autorité est stable comme celle de l'Eglise 
dont elle représente la puissance et la divine majesté? Voilà 
ce qu'enseigne l'Écriture sainte, 'et quand on peut puiser 
à cette source sacrée de salutaires doctrines, voudra-t-on 
prêter l'oreille à des hommes de chair (vins carnalibus) 
qui ne prêchent que tumultes et séditions, et parmi lesquels 
éclatent déjà de violents dissentiments sur les nouveautés 
qu'ils veulent introduire? Il ne veut pas entrer dans 
l'examen des divers articles de leurs disputes, car il ne 
songe qu'à les plaindre. C'est à l'Eglise seule qu'il faut s'en 
rapporter, et à ses décisions, au-dessus desquelles il n'ap- 
partient à nulle âme de s'élever. S'il n'est pas possible 
d'effacer ou d'oublier le passé, le sage, du moins, peut 
réparer le mal pour l'avenir. Saint Augustin dit avec 
raison que pécher volontairement est un mal, que persé- 
vérer dans le péché en est un pire encore, mais que c'est le 
mal le plus grand, c'est-à-dire un péché mortel, que de se 
refuser au repentir. — Prenez cela en bonne part, dit 
l'orateur en terminant, et écoutez la charité plus que la 
colère ; nous remplissons ici un devoir d'amitié, et s'il y a 
dans notre langage quelques mots qui vous blessent, pensez 
moins à cette blessure involontaire de notre part qu'au zèle 
qui nous anime. « La blessure faite par celui qui vous 
» aime, dit Salomon, vaut mieux que le baiser perfide de 
» celui qui vous hait. » Nous aimons mieux combattre 
par les paroles que par les armes ; et plût à Dieu que les 
armes n'eussent été pour rien dans cette cause ! Ne vous 
laissez pas entraîner par des doctrines étrangères et qui 
varient sans cesse. Il n'y a de bon que la stabilité de la 
grâce. — Après avoir cité à ce sujet divers passages de 
l'épître de saint Paul aux Hébreux, il termine en disant : 



- 88 — 






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« Montrez-vous dignes d'être dirigés par des conseils de 
» salut, pour mériter de l'être par Dieu lui-même. Quod si 
» feceritis, neque errasse sponte voletis, neque in 
» posterum errare poteritis. Valete, si consiliis obtem- 
» peratis non perituri. » 

Tant de sages pensées, exprimées avec convenance et 
modération, dans un langage dont la concision et la netteté 
étaient assez rares à cette époque, et qu'on regrette de ne 
pas trouver plus souvent à un pareil degré dans Alain 
Chartier lui-même, devaient faire une impression d'autant 
plus favorable au rapprochement des bons esprits dans les 
deux partis, que dans le moment où nous supposons que ce 
discours dût être prononcé, et toute supposition contraire nous 
paraît absolument invraisemblable, l'accord de Sigismond 
et de Jean Ziska avait dû produire dans cette cruelle guerre 
de Bohême une trêve qui permettait aux sages de faire 
entendre la voix de la raison. Cette trêve, il est vrai, ne fut 
pas de longue durée, et peu après la mort de Jean Ziska, 
les deux Procope rallumaient avec une nouvelle violence la 
guerre qui ne prit fin qu'au concile de Bàle, en 1434. C'est 
ce qui explique pourquoi la négociation n'eut pour la France 
aucun des résultats immédiats qu'on en avait pu attendre. 
Il n'en reste pas moins pour notre orateur l'honneur d'avoir 
plaidé avec un incontestable talent la cause de l'Eglise, et 
tel fut sans doute l'avis de Sigismond lui-même, qui voulut 
que ce discours qu'il n'avait pas entendu fût prononcé de 
nouveau en sa présence. Il n'est pas possible, du moins, de 
donner un autre sens à ce barbarisme de rorata (évi- 
demment pour iterum orata), présente Cesare que nous 
lisons dans le titre du manuscrit. 



- 89 - 

g 4. — MISSION DIPLOMATIQUE EN ECOSSE. 

Alain Chartier, à son retour d'Allemagne, avait trouvé 
les affaires du roi dans un état assez peu prospère. Les plus 
puissants secours que la France, à cette époque, pût tirer 
du dehors, lui venaient de l'Ecosse, où une antipathie natio- 
nale contre l'Angleterre avait rendu populaire la cause du 
roi de France. C'était à la valeur des troupes écossaises 
qu'était due la victoire de Beaugé, qui, en 1421, avait, 
pour la première fois, relevé les affaires du dauphin et 
ranimé les espérances des partisans de la monarchie légi- 
time. Mais les suites de cette victoire avaient coûté cher à 
nos fidèles alliés, à qui les Anglais l'avaient fait cruellement 
expier par la fureur avec laquelle ils immolèrent les soldats 
écossais dans les deux défaites successives de Crevan (1423) 
et de Verneuil (1424), où périrent, avec l'élite de leur 
armée, le comte de Douglas, que Charles VII avait fait 
connétable, et un grand nombre de princes et de seigneurs 
français. Cette perte, faiblement compensée pour le parti 
du roi par la victoire de Gravelles, vers la même époque, 
n'avait nullement arrêté en Ecosse l'espèce d'émigration 
qui continuait à amener sans cesse de nouvelles recrues 
à l'armée française, malgré les efforts du roi d'Angleterre 
qui avait cru calmer les Écossais en leur rendant leur roi 
Jacques. Tandis que Charles VII, livré à d'indignes favoris, 
paralysait les efforts de ses plus vaillants défenseurs et per- 
dait même l'appui tout récent du duc de Bretagne par la 
disgrâce du connétable de Richemont, son frère, le duc de 
Bedfort, dans l'année 1428, faisait de grands préparatifs 
pour porter le dernier coup à la cause du roi légitime par 
le siège d'Orléans, dont la prise l'aurait rendu maître de 



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— 90 — 

tout le cours de la Loire et des villes riveraines. La résis- 
tance ne semblait plus possible que par un suprême appel 
à toutes les forces dont la France pouvait encore disposer 
au dedans et au dehors, et c'est alors que l'on songea 
à resserrer par un lien solide et durable l'alliance du roi de 
France avec l'Ecosse, dont on avait déjà tiré de si puissants 
secours. Une députation, dont Alain Chartier faisait partie, 
fut envoyée au roi Jacques pour lui demander l'envoi d'un 
corps d'armée auxiliaire et lui proposer d'unir d'avance, 
par un projet de mariage, sa fille Marguerite, qui n'avait 
encore que trois ans, et le dauphin Louis, qui en avait cinq 
à peine. On lui promettait à ce prix la cession du duché de 
Berry ou du comté d'Evreux, à son choix, après la déli- 
vrance du royaume (H. Martin, t. 6, p. 121). Le comte 
d'Evreux lui-même et l'archevêque de Reims accompa- 
gnaient Alain Chartier dans cette mission ; mais c'était lui 
qui, sans doute, était chargé de faire les premières ouver- 
tures des négociations, puisqu'il partit et fut admis un peu 
avant eux auprès du roi. Quoi qu'il assure que leur arrivée 
n'a été que retardée par un pur hasard et qu'il ne s'attribue 
à lui-même qu'un rang secondaire, et semble ne se donner 
que pour l'agent confidentiel du roi de France dans cette 
ambassade, rien ne répond moins à cette idée que le ton de 
la pièce latine que nous publions dans notre appendice. Il 
eût été difficile, en effet, même à cette époque, de pousser 
plus loin l'abus des formes pédantesques que l'usage et l'é- 
tiquette imposaient à l'orateur dans les harangues d'apparat. 
Le roi d'Ecosse passait, il est vrai, pour un connaisseur en 
fait d'art et de littérature ; mais on peut dire que le bon 
goût ne lui faisait pas moins défaut qu'à l'empereur Sigis- 
mond, s'il a pu prendre, comme lui, quelque plaisir au 
prodigieux fatras par lequel notre orateur semble avoir 



I 






— 91 — 

cherché à se surpasser lui-même dans cette circonstance. 
Dès les premiers mots de cette étrange pièce, dont le texte, 
comme nous le verrons plus loin, est des plus incorrects et 
plein d'obscurités et de lacunes, on se demande si c'est là 
véritablement une harangue; si ce n'est pas plutôt une 
lettre ou même un simple projet dicté à un secrétaire igno- 
rant qui, en écrivant, ne s'en rapporte qu'à son oreille, et 
non aux règles de l'orthographe dont il paraît n'avoir ni 
souci, ni connaissance. Toutes ces suppositions, en effet, 
sont admissibles à un certain degré, car si l'exubérance 
oratoire annonce une harangue d'apparat, la mention qui 
termine le manuscrit lui donne aussi le titre de lettre, 
puisqu'elle est ainsi conçue : Eospliciunt Alani epistole 
(sic) cujus anima requiescat in pace. 

Pour toutes ces raisons, nous croyons devoir nous borner 
à donner tel qu'il est le texte de cette pièce, qui ne nous 
apprend, d'ailleurs, rien de nouveau et qui ne fut publié, 
par un copiste des plus inhabiles évidemment, qu'après la 
mort d'Alain Chartier, comme l'annonce la mention finale 
que nous venons de citer. Nous renvoyons pour le reste 
aux notes et aux observations dont elle est le sujet dans 
notre appendice. Il nous paraîtrait peu juste, dans tous les 
cas, de faire sérieusement le procès à l'auteur, sur une pièce 
posthume aussi défectueuse. Il suffira de rappeler que 
l'ambassade eut tout le succès qu'on pouvait en attendre, et 
si ce n'est pas au talent de l'orateur officiel qu'on peut faire 
honneur de ce succès, que rien, du reste, ne pouvait rendre 
douteux, il faut du moins y voir une nouvelle preuve de 
l'estime qu'inspiraient son caractère personnel et son 
talent, et de la confiance dont l'honorait particulièrement 
Charles VII. Cette confiance même pouvait cependant de- 
venir un danger pour lui, comme elle l'était à cette époque 



— 92 — 

pour tous ceux que la sincérité de leur dévouement en ren- 
dait dignes aux mêmes titres. 



* 



■ 



§ 5. — du livre intitulé esperance ou consolation 
des Trois Vertus et de la Disgrâce qu'Alain Chartier 
appelle son Dolent Exil. 

Il y avait, en effet, à ce moment là même où la monarchie 
avait plus que jamais besoin du concours énergique de tous 
ceux qui ne voulaient pas désespérer de son salut, un écueil 
contre lequel venaient échouer les plus sages combinaisons 
de la politique et les plus patriotiques efforts des hommes de 
cœur. Cet écueil, c'était la déplorable faiblesse du monarque 
lui-même, dont la volonté, incapable de toute initiative per- 
sonnelle , était entièrement à la merci de celle d'un favori 
qui semblait jouer auprès de lui le rôle d'un véritable traître. 
Personne, en effet, n'a jamais peut-être plus mérité d'être 
qualifié ainsi que cet indigne La Trémouille, qui n'avait pas 
de plus grand souci que d'éloigner de son maître tous ceux 
qu'il jugeait capables de lui disputer la direction de cette 
faible volonté dont il avait su se rendre maître. Le conné- 
table de Richemont avait cru s'emparer de cette direction, 
dont il était d'ailleurs plus digne que tout autre par ses ser- 
vices, en frappant impitoyablement les favoris qui la lui dis- 
putaient, sans paraître craindre de s'aliéner par là un maître 
qui les lui abandonnait aussi facilement qu'il les avait pris, 
et il lui en avait donné un de son choix et tout à son ser- 
vice, dans la personne de La Trémouille; mais il avait été 
lui-même victime de celui-ci, qui voulait éviter le sort de 
ses prédécesseurs. La disgrâce du connétable, outre qu'elle 
privait la cause royale d'un de ses plus fermes soutiens, avait 
entraîné la défection du duc de Bretagne, son frère ; et La 



— 93 — 
Trémouille, dont la coupable jalousie n'épargnait aucun des 
serviteurs les plus dévoués de son maître, ne pouvait guère 
ménager Alain Chartier, qui avait plus de titres que beaucoup 
d'autres à sa confiance et à sa faveur. Ce serait alors le cas 
de placer à cette date de 1428 le commencement de ces dix 
années d'exil dont parle le prologue du Livre de V Espé- 
rance , que quelques-uns intitulent aussi le Livre de VExiL 
exil ou disgrâce qui aurait pu naturellement cesser lors de 
l'arrivée de Marguerite d'Ecosse en France. Nous dirons plus 
loin, en parlant de cet ouvrage, le plus considérable de tous 
ceux de notre auteur, les raisons qui nous ont fait longtemps 
hésiter à adopter cette supposition, à laquelle cependant nous 
croyons devoir nous arrêter décidément, bien que les raisons 
contraires ne nous paraissent pas absolument dépourvues de 
vraisemblance. Si, en effet, on reconnaît dans les vers 
suivants la plainte légitime d'un serviteur dévoué, frappé 
comme tant d'autres par une injuste disgrâce, il semble diffi- 
cile d'admettre ce que disent les trois derniers sur l'état de 
la France après la miraculeuse mission de Jeanne d'Arc : 

Las ! nous chétifs et de maie heure nez 

Avons esté à naistre destinez ! 

Quant le hault pris du Royaume dechiet 

Et nostre honneur en grief reprouche chiet ; 

Qui fut jadis franc, noble et bien heure. 

Or est faiet serf, confus et espeuré ; 

Et nous fuitifs, exiliez et dispers, 

Avons tous maulx esuyez et expers ; 

Et tous les jours en douleurs gémissons, 

Povres, chassez, à honte vieillissons 

Desers, despiz, nuz et déshéritez 

Pour droit suyvir et amer véritez. 

Portans en cueur dur regret et remors 

Du temps perdu, pays conquis, amis mors, 

En l'avenir que penser ne savons 

Fors que petit d'Espérance y avons 






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— 94 — 

Quant nous voyons ainsi France déchoir 
Et à nous tous du dechiet mescheoir, 
(P. 262.) 

L'année même de cette mission, le cours des événements 
avait, il est vrai, forcé le roi de rappeler auprès de lui le 
eonnetablede Richemont, malgré La Trémouille, mais sans 
mettre fin pourtant à la disgrâce de tous les autres servi- 
teurs punis par lui de leur fidélité. Cependant, malgré le 
miracle lui-même et le parti qu'en avait habilement tiré le 
eonnétable, aidé de Danois et de plusieurs autres illustres 
guerriers, la marche des affaires du roi n'avait pas été 
à beaucoup près aussi rapide que le mouvement qui l'avait 
amené à Reims à travers les Anglais, pour y recevoir 
1 onction sainte. L'enthousiasme irrésistible causé dans le 
premier moment par ce prodige n'avait été sérieux et 
profond que dans le peuple, mais non à la cour qui semblait 
vouloir en effacer l'impression, et elle n'y avait que trop 
réussi depuis le supplice de Jeanne d'Arc, dont la mémoire 
nen restait pas moins populaire. Le seul résultat politique 
un peu important qu'il eût contribué à produire était la paix 
d'Arras qui n'était pas un véritable dénouement, puisqu'elle 
ne mettait fin qu'à la guerre entre la maison de France et 
celle de Bourgogne, mais non à la domination des Anglais, 
tout en leur portant un coup dont ils semblaient ne pas 
pouvoir se relever. La misère était grande en France, où 
une longue guerre avait ruiné les villes non moins que les 
campagnes et épuisé les dernières ressources. Paris, dont le 
connétable avait pu reprendre possession en 1436, n'était 
plus que l'ombre de lui-même. Rien enfin n'annonçait 
comme prochaine encore l'heure de la délivrance définitive. 
Des bandes d'aventuriers, que l'appât du pillage attirait 
dans l'armée du roi et que les paysans appelaient écor- 



— 95 



cheurs, ne faisaient qu'accroître la dévastation par des 
brigandages dont ils partageaient les profits avec un grand 
nombre de grands et de princes, leurs complices. Le roi, qui 
était enfin sorti de sa torpeur accoutumée pour marcber 
contre un de leurs cbefs les plus redoutés, avait réussi un 
instant à les réprimer, et après avoir payé de sa personne 
à la prise de Montereau, il avait fait à Paris sa rentrée 
solennelle le 12 novembre 1437, mais sans pouvoir porter 
remède à la misère publique, qui là, plus qu'ailleurs, avait 
accumulé les ruines et amené la désertion des principaux 
habitants. Cette misère, en 1438, dépasse tout ce qu'on 
avait éprouvé depuis vingt ans. La famine et les maladies 
épidémiques décimaient la population. Le Bourgeois de 
Paris assure dans son journal qu'il mourut dans le cours 
de l'année environ cinq mille personnes à l'Hôtel-Dieu et 
plus de quarante mille dans la ville. Paris, ajoute-t-il, 
était si désert et si désolé que les loups qui y venaient 
la nuit y étranglèrent et y mangèrent plusieurs per- 
sonnes dans les rues détournées. Enfin Richemont lui- 
même, découragé, semblait prêt à déposer les pouvoirs 
dont il était revêtu. En présence d'un pareil spectacle, 
Alain Chartier, qui, dans les méditations de la solitude 
à laquelle le condamnait une disgrâce très-probable selon 
nous, et qu'il pouvait appeler son Exil, cherchait les 
consolations de la philosophie et de la religion, ne sem- 
blait-il pas avoir bien des raisons de dire qu'il avait peu 
d'espérance dans l'avenir? Voilà pourquoi nous croyons 
pouvoir placer entre 1428 et 1438 les dix années de ce 
Dolent ExiL date que semble d'ailleurs confirmer un passage 
du livre même de Y Exil (p. 311), où il est dit que les maux 
de la France, qui durent depuis si longtemps, ne font que 
s'accroître depuis vingt ans. Rien n'est plus vrai de 1418 









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à 1438, et il n'en pourrait être tout-à-fait de même de 1408 
à 1428. C'est aussi pour cela que nous croyons devoir 
supposer que le grand ouvrage qu'il avait commencé à ce 
sujet n'est resté inachevé que parce que sa rentrée à la cour, 
qu'on ne pouvait sans doute refuser à Marguerite d'Ecosse, 
ne lui laissa plus les loisirs nécessaires pour le continuer. 
Nous consacrerons d'ailleurs un chapitre à part à l'étude 
spéciale de cet ouvrage, où l'on peut dire qu'il a mis toute 
son âme. 

Nous ne voulons pas cependant oublier ce que nous avons 
dit plus haut de la vraisemblance des raisons contraires à 
l'hypothèse à laquelle nous nous sommes arrêté. La plus 
grave de toutes ces raisons, et, à vrai dire, la seule objec- 
tion bien sérieuse contre la date que nous donnerons à ce 
Livre de l'Exil, c'est le silence complet de l'auteur sur un 
événement tel que la mission de Jeanne d'Arc, qui répondait 
si bien à cette idée sur laquelle il revient souvent : la main 
de Dieu est sur nous. Comment concilier un pareil silence 
avec la foi dans la Providence divine, dont il y avait là 
une si éclatante manifestation? Quoi de plus triste, quoi 
de plus contraire à ce que nous avons dit jusqu'ici des 
sentiments d'Alain Chartier, que de supposer qu'un scru- 
pule de courtisan avait pu lui fermer la bouche sur un 
événement qui avait si profondément remué et remue encore 
de nos jours, après plus de quatre siècles, tous les cœurs 
français? Si d'ailleurs, cet ouvrage qui contient, comme 
nous le verrons, tant de nobles et fortes pensées sur la 
religion, a été écrit pendant la disgrâce dont parle le pro- 
logue, l'auteur qui met cette disgrâce au nombre des 
malheurs du temps, n'avait, ce semble, aucune raison de 
ménager par un silence aussi prudent sur ce point, l'ou- 
blieuse ingratitude d'une cour dont il était banni. 



— 97 — 

Il faut répéter ici cependant ce que nous avons déjà dit plus 
haut, la foi à ce grand miracle n'était entière et profonde que 
dans le peuple. Il s'en fallait de beaucoup qu'elle le fût 
à un degré égal dans l'Église elle-même qui, loin de songer 
un seul instant à canoniser la sainte héroïne, ne voulut pas 
même désavouer l'odieuse conduite de l'évêque Cauchon 
à son égard (1) ; il est plus que probable enfin que cette foi 
n'existait pas bien fermement chez les Richemont, les Uunois 
et les autres chefs, qui étaient portés à ne voir dans cette 
fille du peuple qu'un instrument dont ils auraient su habi- 
lement tirer parti. Des doutes avaient donc pu pénétrer dans 
quelques bons esprits, et notamment dans celui d'Alain 
Chartier, plein d'un si profond respect pour l'autorité de 
l'Église, qui avait bien plus contribué à les entretenir qu'à 
les dissiper. De plus, et cette considération peut, ce nous 
semble, atténuer l'accusation d'ingratitude qui pèse sur la 
mémoire de Charles VII et de ses conseillers, au moment 
où la paix d'Arras, après de si longs efforts et au prix de 
tant de concessions plus ou moins humiliantes, ramenait 
enfin auprès de lui le duc de Bourgogne, c'eût été plus 
qu'une faute politique d'éveiller, par le nom seul de Jeanne 
d'Arc, le souvenir de l'odieux marché qui l'avait livrée aux 
Anglais et qui reste, pour cette orgueilleuse maison de 
Bourgogne, une honte à jamais ineffaçable. Alain, qui avait 
tant et si longtemps travailléà la réconciliation accomplie enfin 
par le traité d'Arras, et qui d'ailleurs, comme nous l'avons 
déjà remarqué, évitait avec le plus grand soin les personna- 



(1) La vérité cependant finit par se faire jour, et il serait injuste de faire 
peser sur l'Église la responsabilité du crime d'un prélat indigne : en 1155 , 
la Cour de Rome rendit un jugement qui proclamait l'innocence de Jeanne 
d'Arc, et tout récemment la Pucello d'Orléans a trouvé, dans M* 1 Dupanloup, 
un éloquent panégyriste. 

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— 98 — 

lités blessantes, pourrait donc paraître plus qu'excusable de 
n'avoir pas voulu évoquer un pareil souvenir, ni même y faire 
la moindre allusion. Qu'elle qu'eût pu être, d'ailleurs, sa foi 
dans le miracle, son silence à ce sujet ne portait aucune atteinte 
à celle qu'il avait dans l'action de la Providence divine. 

Une dernière considération enfin, dont il ne faut pas 
oublier de tenir compte, c'est que ce Livre de l'Exil, que 
nous supposons écrit en 1438, c'est-à-dire trois ans au plus 
après le traité d'Arras, n'est pas terminé. Des trois personnes 
mises en scène, outre Entendement, qui n'est là évidemment 
que pour donner la réplique, deux seulement ont pris plus 
ou moins longtemps la parole, Foi d'abord, puis en dernier 
lieu Espérance, sa sœur, à qui l'auteur donne pour point 
de départ cette belle pensée de l'épître aux Hébreux : Fides 
sperandarum substantiam rerum, dont elle développe 
longuement diverses applications plus ou moins importantes, 
mais sans les épuiser toutes à beaucoup près, et sans conclure, 
car elle s'arrête lorsqu'elle avait encore beaucoup à dire. Dans 
tous les cas, il restait à entendre Charité, la troisième sœur, 
que l'auteur n'a pas mise en scène pour ne lui rien faire dire. 
On ne peut donc tirer de son silence sur les choses dont il 
n'a pas encore parlé aucun argument sérieux contre lui. 

C'est le moment, selon nous, de produire dans cette 
discussion une autre pièce des plus importantes, qui paraît 
avoir été inconnue aux biographes d'Alain Chartier, ou 
négligée bien à tort par eux, et que nous croyons devoir 
joindre à celles de notre appendice, bien qu'elle ait été 
publiée une première fois dans un recueil où elle a pu passer 
inaperçue, et en dernier lieu, dans le savant ouvrage de 
M. Quicherat, sur le double procès de Jeanne d'Arc (t. V, 
p. 131), où elle est enfin dans la lumière et à la place qui lui 
convient. 



— 99 



§ 6. — Lettre sur Jeanne d'Arc. 



Cette pièce, qui ne nous apprend rien de nouveau, 
puisqu'elle ne contient que les faits les plus connus, et qui, 
par conséquent, a moins d'importance pour l'histoire pro- 
prement dite que pour la mémoire d'Alain Chartier, est une 
lettre dans laquelle il fait, sans se nommer lui-même, à un 
personnage qui le lui avait demandé, mais qu'il ne nomme 
pas non plus, le récit, très-succinct et qui semble n'être que 
son attestation personnelle, des choses merveilleuses accom- 
plies par Jeanne d'Arc jusqu'au sacre de Reims inclusivement, 
auquel s'arrête la relation. C'est une date qui nous oblige, 
on le voit, à revenir sur nos pas, puisque la discussion 
à laquelle nous avons consacré le paragraphe précédent 
nous avait conduit jusqu'à l'année 1438 et qu'il s'agit 
maintenant de ce qui s'est passé en 1429. Mais cette lettre, 
sans date, sans signature et sans désignation précise et 
nominale du personnage auquel elle est adressée, peut pro- 
voquer quelques doutes sur chacun de ces trois points : 
1° Quant à la date, le doute disparaît aisément, pour peu 
qu'on fasse attention au ton même, qui est celui de l'im- 
pression toute récente d'un vif enthousiasme excité par le 
miracle dont le sacre de Reims venait d'être le merveilleux 
dénouement. Elle est donc postérieure à ce grand événement, 
mais de bien peu probablement, puisque c'est là que s'arrête 
la relation. L'auteur, qui ne fait que reproduire et confirmer 
par son témoignage les circonstances merveilleuses sur 
lesquelles l'interrogeait son correspondant, aurait-il gardé le 
silence, comme il le fait, sur la trahison et sur le supplice, 
si l'un et l'autre avaient eu lieu déjà au moment où il écrivait? 






Il 






— 100 — 

C'est ce qui nous semble absolument inadmissible. 2° Il est 
vrai qu'il ne se nomme pas et ne nous donne aucune indica- 
tion précise sur sa personne. Mais peut-il être autre qu'Alain 
Chartier ? Ici le doute, nous en convenons, peut paraître plus 
admissible que pour la date. M. Quicherat ne paraît pas 
considérer comme décisive la preuve tirée de ce que les deux 
manuscrits de la lettre en question se trouvent également 
dans deux recueils de lettres d'Alain Chartier. A cette preuve, 
qui a pourtant, on ne saurait le nier, une valeur incontes- 
table, et qui a suffi pour établir l'authenticité de la pièce 
relative à la mission d'Ecosse, nous en ajouterons une autre 
que nous pouvons dire intrinsèque, et qui, pour les deux 
pièces également, fait disparaître toute espèce de doute : 
c'est la preuve que nous fournit le style même de cette lettre, 
où l'on reconnaît non seulement un imitateur de Sénèque 
dans des antithèses telles que celles-ci par exemple : fœmina 
cum viris, indocla cum doctis, sola cum multis, infima 
a multis despecla, mais aussi un rhéteur qui sait placer 
à propos les figures les plus recommandées par les maîtres, 
telles que la suivante : Quid eorum est quœ habere duces 
in bellis oportet quod puella non habeat? An pru- 
dentiam miiitarem? Habet mirabilem. An fortitu- 
dinem? Habet animum excelsum superque omnes. An 
diligentiam? Vincit super os. An justitiam? An virtu- 
tem? An felicitatem? Et his prœter cœteros est ornata. 
Remarquons en passant que cette figure, ainsi que l'emploi 
de tous les verbes au présent, prouve d'abord que la Pucelle 
existe encore au moment où l'auteur écrit, et ensuite qu'elle 
est dans tout l'éclat de son prestige si vivement ressenti par 
Charles VII lui-même. L'auteur a dit plus haut, en parlant de 
l'entretien secret du roi avec Jeanne : Quid locuta sit, nemo 
est qui sciât illud. Tamen manifestissimum est regem 



— 101 — 

relut spiritu (1) non mediocri fuisse alacritate per- 
fusum. On sent enfin, dans tout le cours de ce récit généra- 
lement simple et exact, et qui ne relate que des faits bien 
connus, quelque chose de mieux qu'une vaine rhétorique. Le 
ton en est sincèrement animé d'un bout à l'autre, et l'espèce 
de péroraison qui le termine rappelle les plus beaux des 
mouvements oratoires que nous avons déjà cités dans Alain 
Chartier. Ne cherchons donc pas à contester à notre auteur 
un titre littéraire dont il est digne à tous égards. 

3° Enfin, quant au nom du personnage qui avait fait 
demander la relation authentique par l'abbé de Saint-Antoine 
ou par l'archevêque de Vienne (de Reims, suivant Lami), 
c'est bien, comme l'affirme Lami, nous le croyons malgré 
l'affirmation contraire de M. Quicherat, l'empereur Si- 
gismond lui-même, qui avait les plus fortes raisons pour 
préférer à tout autre le témoignage d'Alain Chartier, qu'il 
avait connu et apprécié lors de sa mission en Allemagne. 
M. Quicherat n'oppose à l'assertion de Lami qu'une seule 
objection, dont nous avouons ne pouvoir comprendre la 
valeur. C'est, dit-il, « qu'un secrétaire du roi de France, 
» écrivant à l'empereur d'Allemagne, ne l'aurait pas appelé 
» illustrissime princeps. » En quoi donc ces expressions 
pourraient-elles être moins admissibles que les suivantes : 
Rexclementissime,serenissime Cœsar, tuaserenitas, et 
autres du même genre que nous lisons dans les deux discours 
adressés à l'empereur? Si M. Quicherat ne les trouvait 
pas assez respectueuses, il n'en pourrait dire autant de 
celles-ci, qui se trouvent quelques lignes plus loin dans 



(1) M. Quicherat préfère avec raison ce mot du manuscrit de Pans 
à celui de spretum qu'on lit dans l'édition de Lami, et qui serait une assez 
grosàère inconvenance. 






Il; 



— 102 - 

l'exorde de la lettre en question : Splendore ac magni- 
tudine vestri commotiis . . . 

De toute cette discussion il nous est donc permis de 
conclure : 1° que la date de la lettre est postérieure, mais 
de très-peu, à la cérémonie du sacre de Reims, et antérieure 
à la trahison et au supplice ; 2° que l'auteur ne peut pas 
être autre qu'Alain Chartier ; 3° que le personnage auquel 
la lettre est adressée sur sa demande est bien, comme le dit 
Lami, l'empereur Sigismond. 

Nous ne parlerons pas du texte de cette lettre, qui a eu le 
même sort que les autres documents insérés dans les 
recueils manuscrits des lettres d'Alain Chartier, transcrites, 
probablement sous la dictée, par des copistes aussi inhabiles 
qu'ignorants. Le latin, souvent plat, est aussi incorrect et 
aussi obscur en maint endroit que la lettre ou harangue au 
roi d'Ecosse dont nous avons parlé plus haut. L'autorité 
d'un savant aussi compétent en pareille matière que M. Qui- 
cherat est plus que suffisante, selon nous, pour que l'on s'en 
tienne, sauf découverte ultérieure de manuscrits plus satis- 
faisants que ceux de la bibliothèque de Florence ou de notre 
Bibliothèque nationale, au texte qu'il a tiré de la compa- 
raison de ces deux manuscrits, et qu'il a publié dans le 
cinquième volume des deux procès de Jeanne d'Arc. C'est 
du moins celui que nous avons cru devoir adopter sans 
aucun changement dans notre appendice. 

Ainsi tombent et doivent disparaître toutes les pré- 
ventions défavorables auxquelles donnait lieu contre Alain 
Chartier son silence sur Jeanne d'Arc, préventions dont 
nous n'avions pu nous défendre nous-même, et qui n'ont 
cédé qu'à une assez longue discussion, comme on vient de le 
voir. 11 a ressenti en véritable Français et exprimé dans 
un langage digne de lui ce qu'il y avait de merveilleux et de 



— 103 — 

visiblement providentiel dans la mission de la jeune 
Lorraine. Qu'il l'ait fait alors qu'il était en disgrâce, il n'en 
a que plus de mérite; mais c'est, nous en convenons, un point 
sur lequel sa lettre ne donne aucun éclaircissement, et qui, 
en attendant mieux, reste une hypothèse. Ce qui n'en est plus 
une, c'est la position de notre auteur à la cour à partir 
de 1638 : nous allons en parler dans le chapitre suivant. 



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LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE V. 



Alain Chartier à la conr après l'arrivée en France de 
Marguerite d'Ecosse. La Lettre à un Ami ingrat, le 
Curial; le Bréviaire des Nobles, la Ballade de Fougères, 
fin de la partie biographique et du premier livre. 



■ 



§ 1. — Retour a la cour, faveur dont il y jouit, 
malgré quelques inimities attestees par la lettre 
a un Ami ingrat. 

L'apparition de Jeanne d'Arc sur la scène historique, 
les circonstances aussi merveilleuses qu'incontestables qui 
accompagnent sa mission et en assurent le succès, la réunion 
la plus complète et la plus authentique que l'on connaisse 
de tous les caractères qui constituent ce que l'on appelle un 
miracle, tout enfin, jusqu'à ce triste dénouement qui est 
comme la passion de la sainte victime, avait si profondément 
remué les esprits qu'il n'est pas un seul écrivain, poète ni 
prosateur, pas un seul historien qui n'en ait parlé avec 
émotion, même parmi ceux qui ne voulaient pas reconnaître 
là le signe d'une intervention providentielle, soudaine et 
directe en faveur de la France. Jamais la mystérieuse 



— -105 — 

puissance de la simplicité et de la pureté, ces deux ailes 
par lesquelles, nous dit l'Imitation, la piété élève l'àme au- 
dessus du monde, ne s'était mieux fait sentir que dans 
toutes les actions et les paroles de cette jeune fille si 
naïvement héroïque, et qui ne demandait qu'à se retirer 
loin du monde après l'avoir sauvé. Si, en présence d'un 
pareil spectacle, le doute ne semblait guère possible chez 
un homme sincèrement religieux et ami de son pays, le 
silence absolu d'un secrétaire du roi sur un pareil prodige 
était peut-être moins pardonnable qu'à tout autre, et le 
rendait solidaire de l'ingratitude de son maître et de toute 
la cour. Ce grief disparaît heureusement devant la lettre 
que nous venons de citer, et qui contient des paroles tout-à- 
fait dignes de la gracieuse récompense de Marguerite. On 
ne peut pas dire non plus, ce nous semble, que ce soit une 
conjecture hasardée que d'attribuer, en grande partie du 
moins, à cette jeune et malheureuse princesse la rentrée en 
grâce de son poète favori, qui paraît dès ce moment avoir 
passé à la cour le reste de sa vie. 

S'il put y rendre des services, il ne devait pas manquer, 
par conséquent, d'y faire aussi des ingrats. C'est ce que 
prouve du moins la lettre intitulée : Invectiva contra 
ingralum amicwn, dont il semble naturel de reporter la 
date à l'époque de sa faveur. L'ingratitude est le vice le 
plus ordinaire et en quelque sorte le plus inévitable de la 
vie de cour. C'est là surtout qu'elle est d'autant plus 
grande que les devoirs de la reconnaissance sont plus im- 
périeux. Ces devoirs étaient réciproques, à ce qu'il paraît, 
et fondés primitivement sur des services mutuels entre notre 
auteur et l'ami dont il se plaint. En quoi consistaient ces 
services? La lettre ne le dit pas clairement et nous ne 
croyons pas qu'il soit important de le rechercher. On voit 



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— 106 — 



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seulement que la rupture entre les deux amis a pour cause, 
comme toujours, la fortune de l'un devenue bien supérieure 
à celle de l'autre, et engendrant chez le plus favorisé 
l'orgueil et le dédain envers celui qui l'est moins, parce qu'il 
n'a pas hésité à faire le sacrifice de ses propres intérêts à 
ceux de son faux-ami ; c'est ainsi que tous les ingrats ont 
coutume de payer la dette de la reconnaissance. Ils s'en 
affranchissent, il est vrai, mais ne réussissent pas également 
à s'affranchir du mépris qu'ils méritent, et Alain Chartier 
exprime le sien dans des termes assez vifs, mais toujours 
dignes ; d'une latinité souvent fort incorrecte, il est vrai, 
quoique non dépourvue d'une certaine élégance de diction, 
mais où le tour de la phrase accuse plus que partout ailleurs 
l'imitation de Sénèque : « Ce que je t'écris, lui dit-il en 
» terminant, n'est pas pour te ramener aux devoirs de 
» l'amitié, ni dans la moindre intention de représailles. Il 
» me suffit de te faire voir que je connais ton caractère et 
» que je sais ce qu'exige ma dignité. » (P. 489.) Il trouve 
moyen, enfin, de lui décocher un dernier trait à la manière 
de Sénèque, dans cette formule finale : Voie, ut decet viros 
qui sibi solis valent. 

Malgré la date que nous avons cru devoir donner approxi- 
mativement à cette lettre, nous ne nous dissimulerons pas 
qu'il est possible de lui en assigner une autre plus reculée, 
et de la compter par exemple parmi les causes qui ont 
amené la disgrâce que notre auteur appelle son exil, et 
que nous avons attribuée à La Trémouille, devenu si puissant 
lui-même par son ingratitude envers Richemont. Quelques 
phrases de la lettre pourraient même justifier cette conjec- 
ture ; les suivantes entre autres : In causa es, quia egenus 
sim, nec parum temporis aut facultatis modicum tibi 
concessij aut, verius dicam, in te consumpsi 



I 






— 107 — 

Quœ tua fœdifraga ingraiitudine delurpasti intus, 
habeas. Maneant, ego ad me reductus vivam, et in hoc 
gloriabor a te segregaius, quod infractam meam fidem 
reporto, tuam violatam relinquo. In me de cœtero nihil 
vindices. Vive tecum, et cum his quibus amicitiam 
simulare industria est, amicitiœ caristia carituris. 
C'est là, en effet, la morale des favoris de la trempe de La 
Trémouille. Notre seul motif de préférence pour la date que 
nous avons adoptée, c'est qu'il nous semble voir dans le 
style de cette lettre une maturité de talent plus sensible 
que dans les autres ouvrages latins d'une date antérieure. 
C'est ce que nous remarquons aussi dans la pièce française 
du Curial, dont nous allons parler. 



§ 2. — Le Curial. 

Au point de vue littéraire, nous n'hésitons pas à dire que 
l'auteur n'a rien écrit de plus achevé, rien qui se ressente 
moins de ses défauts les plus ordinaires, que ce morceau, le 
plus concis sa-ns contredit et le plus court de tous ses ou- 
vrages en prose, bien qu'on puisse signaler encore plus 
d'une longueur et d'assez fréquentes redites. L'imitation de 
Sénèque, dont il cite d'ailleurs un passage tiré de ses tra- 
gédies, ne s'y fait pas moins sentir que dans la Lettre à un 
Ami ingrat, par la multiplicité des antithèses et le tour 
aiguisé de la phrase, comme dans la suivante, par exemple : 
« Si tu me demandes que c'est que vie curiale, je te répons, 
» frère, que c'est une pauvre richesse, une habondance 
» misérable, une haulteur qui chiet, un estât non estable, 
» ainsi comme un pillier tremblant et une moureuse vie 
» (p. 399). » Quant aux idées qui en constituent le fond, 
ce sont des lieux-communs, si l'on veut, mais de ces lieux- 






— 108 — 



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communs qui prennent toujours un air de nouveauté sous la 
plume d'un bon écrivain, et qui ont le mérite d'être des 
vérités de tous les temps, une peinture prise sur le vif des 
vices et des misères de la vie de cour. Un sentiment vrai 
y règne d'un bout à l'autre, et donne au langage de l'auteur 
la touchante éloquence d'une vive et sincère amitié, quand 
il dit, par exemple : « Suffise à toi et à moi que l'un de nous 
» deux soit infortuné (p. 392) ! » Et plus loin, p. 400 : 
« Croy sûrement, frère, et n'en doubte pas, que tu exerces 
» très bon et très notable office, si tu sais bien user de la 
» maîtrise que tu as en ton petit hostel ... bienheurée 
» maisonnette, en laquelle règne vertu sans fraude ne 
» barat, et qui est lionnestement gouvernée en crainte de 
» Dieu et bonne modération de vie ! » La lettre enfin se 
termine par ces mots : « Et si tu n'as, au temps passé, 
» cogneu que tu ayes été bienheuré , si apprens à le 
» cognoistre désormais (p. 401). » A qui s'adressent ces 
sages conseils, pleins d'une affectueuse sollicitude? Si le 
mot de frère n'est pas ici une pure appellation d'amitié, quel 
est ce frère, pris d'une velléité si soudaine qu'elle peut 
paraître suggérée plutôt que spontanée, de tenter fortune 
à la cour? Nous ne croyons pas que ce puisse être Guil- 
laume, l'aîné des trois frères, par qui Alain a été primiti- 
vement patroné, et qui, en voie de devenir évêque de Paris, 
s'il ne l'est déjà à cette époque, exerce dans tous les cas 
un office tout autre que la maîtrise d'un petit hostel. 
Il nous semble qu'il est plus naturel de supposer qu'il s'agit 
du plus jeune des trois frères, de ce Thomas, resté ignoré, 
et qui n'en a peut-être été que plus heureux dans sa mai- 
sonnette lionnestement gouvernée en crainte de Dieu. 
L'éloquence d'Alain a été celle d'un bon frère, s'il l'a décidé 
à y rester, quoique le contraire résulte d'un document 



109 



authentique que M. du Fresne de Beaucourt a entre les 
mains, et dans lequel Alain et Thomas sont mentionnés 
comme frères et comme étant l'un et l'autre notaires et 
secrétaires du roi Charles VII. C'est même là la seule 
preuve que nous ayons de l'existence de ce Thomas Chartier 
dont il n'est question nulle part ailleurs. 

Mais ce que cette lettre contient de plus important pour 
nous, au point de vue biographique qui nous occupe en ce 
moment, ce sont les renseignements qu'elle nous fournit sur 
le genre de vie que menait à la cour le poète plus que jamais 
en faveur, et il fallait que son crédit fût bien solidement éta- 
bli pour résister à des épreuves telles que celles qu'il ne 
nous décrit si bien que parce qu'il les a subies , sans doute, 
pins ou moins pour son propre compte. Il devait avoir sou- 
vent fort à faire pour s'en tirer même avec l'appui de Mar- 
guerite d'Ecosse. La cour a été de tout temps et sous tous les 
maîtres, quels qu'ils soient, le rendez-vous et l'espèce de terre 
promise des intrigants, des ambitieux, des traîtres et des in- 
grats à qui la naissance ou quelque heureux hasard en 
ouvre l'accès. Il le sait, et c'est pour en avoir été souvent 
témoin et plus d'une fois victime, qu'il peut dire à son frère, 
en parlant de ce pays de mensonge et de corruption : « Sois 
» certain ou que ta vertu te y fera mocquer, ou ta vérité te 
» y fera hayr, ou que ta discrétion te y rendra plus suspect, 
» à mauvaises gens qui mesdisent de ceux que ilz connaissent 
» estre sages et loyaulx (p. 393). » « Les abus de la cour et 
» la manière des gens curiaulx sont tels que jamais homme 
» n'y est souffert soy eslever se il n'est corrompable 
» (p. 393). » On peut voir encore la révélation toute per- 
sonnelle d'un des plus grands périls de la faveur dans la 
phrase suivante : « Se tu peulx parvenir jusques aux haulx 
» secrets qui sont fort à redouter et à craindre, adonc y seras 



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— 110 — 

» tu plus meschant (c'est-à-dire exposé à mauvaise chance) 
» de tant que tu y cuideras estre plus eureux ; et de tant 
» seras-tu en plus grant péril de tresbuchier comme tu seras 
» monté en plus haut lieu (p. 394). » Être initié aux hauts 
secrets, c'est là, on le sait, et Alain Chartier le savait pro- 
bablement mieux que tout autre, la plus haute, mais aussi la 
plus dangereuse marque de la faveur. Ce que coûte à la no- 
blesse de son cœur cette faveur que sa conscience d'honnête 
homme semble lui reprocher comme une sorte de complicité 
dans le mal, par ce mot nous qui se rencontre souvent sous 
sa plume (nous autres curiaux), on peut en voir la preuve 
et le touchant aveu dans les passages suivants : « Par quoy, 
» frère, je te conseille que tu te délites en toy mesme de la 
» vertu, car elle rend joye et loyer à ceulx qui bien vivent. . . 
» Ne me poursui point de fait , mais par la plainte de mon 
» malheur te chastie ; ne ne regarde ou ayes considération 
» à ce que je suis souvent avec les mieux vestuz (remar- 
» quons, en passant, qu'il ne parlerait pas du vêtement si la 
» lettre était adressée à Guillaume qui était homme d'église) ; 
» mais aye pitié et compassion en ton cueur des périls dont 
» je suis assiégé et des assaux dont je suis environné nuit et 
» jour (p. 397). » Voilà une souffrance morale que ne con- 
naissent guère les gens de cour, pour qui le trafic de la fa- 
veur est l'unique cause de chagrin ou de plaisir. Véritable 
trafic, en effet, car là tout se vend, tout s'achète, les hommes 
aussi bien que les choses, et la faveur y est le prix de tous les 
marchés. « Entre nous de la cour, dit-il, nous sommes mar- 
» chans affaictez, qui acheptons les autres gens, et aucunes 
» fois pour leur argent, nous leur vendons nostre humanité 
» précieuse. Nous acheptons autruy et autruy nous, par 
» flaterie ou par corruptions. Mais nous scavons très bien 
» vendre nous mesmes à ceux qui ont de nous affaire. 



— 111 — 

» Quel bien donc y peux-tu acquérir qui soit certain, sans 
» doubte et sans péril ? Veux-tu aller à la cour vendre ou 
» perdre ce bien de vertus que tu as acquis hors d'icelle 
» (p. 399)? » Ce bien de vertu, on voit à quels périls il 
l'expose tous les jours; mais on sent aussi, rien qu'à la 
manière dont il en parle, qu'il a su le conserver tout entier. 
A quel prix ? Il nous le dit lui-même, moyennant le sacrifice 
complet de sa liberté, de ses intérêts et de ses plaisirs. « Se tu 
» veulx perdre ta franchise , adoncques dois-tu scavoir que 
» tu auras à habandonner toy mesmes, quant tu voudras 
» poursuyr la cour, qui fait à homme délaisser ses propres 
» meurs pour les mesler à ceux d'autruy. Car s'il est véri- 
» table , on le tendra aux escoles de flaterie. S'il aime vie 
» honneste, on l'apprendra à mener vie déshonneste. S'il 
» est paresseux et nonchalant d'avoir prouffit, il sera laissé 
» avoir souffreté. S'il ne scait ou ne veut riens demander, 

» aussi ne trouvera il qui riens luy donne S'il a accous- 

» tumé de lire et estudier es livres, il musera oiseux toute 
» la journée en attendant que on luy ouvre l'uys du retrait 
» du prince. S'il aime le repos de son corps, il sera envoyé 
» de ça et de là comme un coureur perpétuel. S'il veut 
» coucher tost et lever tard à son plaisir, il faudra qu'il 
» veille tard et qu'il se liève bien matin, et qu'il perde sou- 
» vent les nuits sans dormir ne reposer (p. 395). » Que de 
révélations évidemment personnelles dans ces détails sur les 
tristes conditions du métier de courtisan, ne fût-ce que cette 
dure nécessité de muser oiseux toute la journée sans pouvoir 
lire ni estudier es livres, et surtout sans pouvoir dormir , 
condition à laquelle n'aurait jamais pu se résigner notre bon 
Lafontaine. Il paraît que le pauvre Alain s'en dédommageait 
quand et où il pouvait, même dans les galeries de la royale 
demeure, lorsqu'on lui faisait trop attendre l'ouverture de 






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Yhuis; et si l'histoire du baiser de Marguerite n'est pas une 
pure légende, il fallait qu'il dormît de bien bon appétit pour 
n'être pas réveillé par le passage de la princesse et de sa suite, 
et surtout par le gracieux baiser, à moins qu'il n'ait voulu 
en savourer la douceur plus à son aise en feignant de con- 
tinuer à dormir. Mais de toutes ces conditions, la plus triste , 
sans doute, pour lui, c'est l'impossibilité de trouver à la cour 
un véritable ami; aussi est-ce celle qu'il énonce la dernière : 
« Se il s'estudie à y trouver amitié, il s'abusera. Car 
» jamais elle ne scait troter parmy les salles de ces grans 
» Seigneurs, ainçois elle se tient dehors et n'y entre avec 
» aucun (p. 395). » La Lettre à un Ami ingrat., que nous 
avons citée plus haut, prouve qu'il avait appris à ses dépens 
cette triste vérité. 

Remarquons que dans ce tableau des moeurs de la cour, 
dont un des plus grands mérites est de ne rien dire qui ne 
soit vrai dans tous les temps, il n'est question que des cour- 
tisans, c'est-à-dire des serviteurs, mais non pas du maître 
dont l'auteur ne dit pas un mot. Ce n'était pas là pourtant 
le moindre des dangers qu'il eût à signaler à son frère; mais 
la reconnaissance, peut-être non moins que la prudence, lui 
fermait la bouche à ce sujet. Est-ce à un motif du même 
genre qu'il faut attribuer son silence absolu sur les femmes; 
autre lacune dans ce tableau, si complet d'ailleurs pour tout 
le reste, car le rôle des femmes n'a jamais été nul, ni même 
purement secondaire à la cour, et celle de Charles VII, 
comme de presque tous les Valois, ne fait, certes, pas 
exception à cet égard. Sans parler de l'infortunée Margue- 
rite d'Ecosse que des calomnies de cour ont fait périr de 
chagrin, comme l'atteste ce cri de douleur : « Fi de la 
» vie; qu'on ne m'en parle plus! » on voit la duchesse 
Yolande d'Anjou donner elle-même une maîtresse, c'est- 



■ 



— 113 - 

à-dire une rivale de sa propre fille, à son gendre 
Charles VII qu'elle voulait gouverner par là. On peut 
juger de ce qu'étaient les mœurs de cette cour, bien qu'on 
doive quelque reconnaissance à cette maîtresse, qui n'était 
autre que la célèbre Agnès Sorel, la dame de Beauté \ comme 
on l'appelait, qui sut, dit-on, inspirer à son royal amant 
de viriles résolutions. Rien de plus fréquent, du reste, que 
ces scandales dont on trouve la trace jusque dans les événe- 
ments politiques. Mais à qui devait-il être plus sévèrement 
défendu d'en parler qu'à un secrétaire du roi % On peut dire 
en outre que le silence de celui de Charles VII à ce sujet 
était non seulement prudent, mais surtout respectueux, car, 
sans se donner pour le champion des dames, comme le 
poète Martin Franc, il n'avait jamais parlé d'elles que 
pour en dire du bien. Il ne devait guère lui en coûter, par 
conséquent, de ne rien dire de leur influence à la cour ; et 
il n'en parle pas davantage dans le Bréviaire des Nobles, 
ce qui porterait à croire qu'il n'en attendait rien de bon. 

§ 3. — Le Bréviaire des Nobles. 

Si les écrivains moralistes savent en général peindre avec 
plus ou moins de talent la réalité du mal dans la vie humaine, 
combien sont rares ceux qui mettent plus de talent encore 
à y faire sentir la possibilité et la puissance réelle du bien. 
C'est pourtant ce qu'a fait Alain Chartier, qui, en parlant 
de la cour, après avoir dit dans la meilleure prose du temps 
ce qui est, parce qu'il ne l'a que trop bien vu lui-même, 
nous dit, dans des vers meilleurs encore que sa prose, ce qui 
doit être, parce qu'il le croit possible et que la nature de son 
esprit le porte à ne jamais désespérer du bien, quelque rares 
qu'en soient les exemples, àla cour plus que partout ailleurs. 







1 



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— 114 — 

Nous n'hésitons pas à dire, en effet, que le petit poème du 
Bréviaire des Nobles est son chef-d'œuvre, et nous ne 
croyons pas aller trop loin en ajoutant que c'est aussi dans 
notre littérature, comme nous espérons le démontrer dans la 
seconde partie de notre travail, le chef-d'œuvre de la poésie 
didactique au moyen-âge. Si nous le plaçons ici, quoique 
nous en ignorions la date précise, comme de la plupart de 
ses autres ouvrages, c'est que tout y fait sentir, selon nous, 
la plus haute maturité du talent et cette espèce de sérénité 
que l'âge et l'expérience donnent à l'esprit d'un honnête 
homme, comme l'heureux fruit d'une bonne conscience. Les 
détails nous manquent souvent sur l'homme et sur sa vie, 
mais on voit assez que ses œuvres sont la constante apologie 
de l'écrivain. Nul peut-être n'a mieux prouvé que lui la 
vérité de ce beau précepte de Boileau : 

Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages, 
N'offrent jamais de vous que de nobles images. 






Le Bréviaire des Nobles, quoiqu'il n'y soit pas question 
de la vie de cour proprement dite, n'en est pas moins la contre- 
partie du Curial. De même, en effet, que dans le monde 
féodal le roi était le suzerain par excellence, de même la 
cour avait été de bonne heure la carrière suprême du gen- 
tilhomme et comme le lieu d'épreuve où devait s'achever sa 
destinée. C'était là le but où conduisait, comme par autant 
de degrés, la subordination hiérarchique de toutes les petites 
cours féodales, car un gentilhomme n'avait pu donner la 
véritable mesure de sa valeur personnelle tant qu'il n'avait 
pas fait ses preuves à la guerre ou à la cour, et plutôt encore 
dans l'une et l'autre également. Faire l'éducation complète 
du gentilhomme n'était donc pas autre chose que former de 



A 



— 115 — 

bonne heure un courtisan et un homme de guerre. Voilà 
pourquoi réunir et formuler en une espèce de code simple et 
précis les meilleurs préceptes de cette éducation, c'était, en 
définitive, travailler pour la cour, c'est-à-dire pour le roi, 
et par conséquent pour la patrie, dont il était alors l'unique 
personnification. Hors de là, en effet, la guerre n'était plus 
qu'un horrible brigandage où les gentilshommes et leurs 
bandes n'avaient que trop mérité le nom à'écorcheurs. 
Nous montrerons plus loin, dans la partie purement litté- 
raire de ces études sur Alain Quartier, en quoi il nous 
semble avoir réussi à donner à ces préceptes la forme la plus 
propre à les fixer dans la mémoire par l'attrait de la poésie, 
et nous avons hâte d'arriver à celui de ses ouvrages qui, 
outre une date précise, nous fournit le dernier renseigne- 
ment authentique, et non purement conjectural, comme tant 
d'autres, sur sa biographie. 



§ 4. — La Ballade de Fougères. 

Après le traité d'Arras, dont l'orgueil de l'Angleterre 
avait fait tourner contre elle les résultats politiques, les 
Anglais restaient encore en France, mais pour y voir tomber 
pièce à pièce l'édifice de leur conquête, tandis que chez eux 
grondaient déjà les orages de la guerre civile des Deux 
Roses. La Normandie, où ils croyaient s'être le plus solide- 
ment établis, leur échappait peu à peu, et il est probable 
qu'ils eussent disparu beaucoup plus tôt de notre territoire, 
si la réorganisation administrative et militaire de la France, 
confiée enfin à de meilleures mains que celles de la noblesse, 
n'avait été retardée par les derniers brigandages des écor- 
cheurs et par la Praguerie, où les princes et les seigneurs, 
en armant contre son propre père le jeune dauphin Louis, ne 



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— 116 



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se doutaient guère que celui-ci faisait ainsi parmi eux l'ap- 
prentissage de l'impitoyable politique qui devait les écraser 
plus tard. Parmi les plus beaux et les plus durables ré- 
sultats de cette réorganisation, l'établissement de l'armée 
française, pourvue d'une artillerie habilement conduite 
(H. Martin, t. 6, p. 379) et la création de l'impôt fixe 
et permanent, jointe à une bonne administration des 
finances, avaient donné à la France une vie nouvelle et une 
force capable d'avoir promptement raison de la guerre civile 
et de faire disparaître enfin les derniers restes de l'invasion. 
Cette force avait surtout sa source dans l'esprit public, 
comme l'avait démontré la répression populaire de la Pra- 
guerie, et c'est ce que les seigneurs eux-mêmes avaient 
très-bien compris sans doute quand, au commencement du 
règne de Louis XI, ils essayèrent de donner le change à la 
nation par ce titre hypocrite de Ligue du bien public. En 
attendant, si l'expulsion définitive des Anglais semblait 
marcher lentement, elle n'en faisait pas moins des progrès 
de plus en plus irrésistibles, malgré les trêves successives 
par lesquelles ceux-ci cherchaient à retarder l'inévitable 
dénouement. Celle de 1444, qui avait été conclue à l'occa- 
sion du mariage de Marguerite d'Anjou avec le roi d'Angle- 
terre Henri VI, avait été accueillie comme un immense 
soulagement par les populations à qui elle semblait rendre la 
vie avec la sécurité. Mais la paix n'était pour la France 
qu'une pause qui lui donnait le temps de préparer les 
moyens de porter à son ennemi le dernier coup et d'en finir 
avec une si longue guerre. On n'avait pas osé, en Angle- 
terre, porter à la connaissance du public une des conditions 
de la trêve de 1444 qui coûtaient le plus à l'orgueil anglais : 
c'était l'engagement de restituer à la France la province du 
Maine. Les Anglais avaient réussi sous différents prétextes 






— «7 — 

à en différer l'accomplissement jusqu'en 1448, lorsqu'au 
commencement de cette même année, Charles VII les y con- 
traignit, en mettant le siège devant Le Mans, et consentit 
à une nouvelle prolongation de trêve jusqu'au 1 er avril 
1449 (H. Martin, t. 6, p. 431), concession qui n'avait 
pour but que de lui donner le temps de mettre la dernière 
main aux préparatifs d'une guerre décisive. L'issue en pa- 
raissait si peu douteuse et la confiance générale de la nation 
dans ses propres forces était si grande, qu'on y attendait 
avec une impatience de plus en plus difficile à contenir l'ex- 
piration de cette trêve qui devait être la dernière, lorsque 
peu de jours avant le délai fixé, un aventurier aragonais au 
service de l'Angleterre et qui, mal payé par elle, ne se sou- 
tenait que par le pillage dans les marches et les contrées 
limitrophes de la Normandie et de la Bretagne, s'empara par 
surprise de la ville de Fougères et s'y établit, en partageant 
le butin qu'il y fit avec sa bande. Ce butin devait être consi- 
dérable, car Fougères, dit le chroniqueur Bouvier, « était 
» une très-puissante et bonne ville, bien peuplée de notables 
» bourgeois et riches marchands, et là trouvèrent moult d'or 
» et d'argent (p. 166). » A la nouvelle de cet acte de bri- 
gandage, le roi de France envoya immédiatement une dépu- 
tation au duc de Sommerset, gouverneur de Normandie pour 
le roi d'Angleterre, « pour le sommer, dit le même chroni- 
» queur, et requérir qu'il voulût rendre et délivrer lesdits 
» ville et chastel de Fougières, et qu'il fît réparer, rendre et 
» restituer les deniers, biens, meubles et autres marchan- 
» dises qui dedans avaient été prins par lesdits Anglais. 
» Lequel duc respondit qu'il désavouait ceux qui avaient 
» prins ladite ville et qu'il ne se mesleroit de la faire 
» rendre (p. 166). » Pareille réponse fut faite aux envoyés 
du duc de Bretagne, plus directement intéressé encore que 















Ht 

§ 

12 






— 118 — 

le roi de France à une réparation de ces attentats contre le 
droit des gens. La réparation était, d'ailleurs, au dessus des 
moyens financiers du gouvernement anglais, dont toutes les 
ressources étaient depuis longtemps épuisées. Mais son 
refus, en donnant à l'attentat, dont il était évidemment 
responsable, le caractère d'une violation de la trêve, n'en 
était pas moins une faute irréparable, dont il ne tarda pas 
à sentir les conséquences. En effet, à la nouvelle de cette 
rupture, un immense cri retentit dans toute la France et 
surtout en Bretagne, cri d'indignation et de colère sans 
doute, mais plus encore de conviction que l'heure de la dé- 
livrance était enfin venue. L'armée de Charles VII ne s'était 
pas encore mise en marche que déjà, en moins de deux 
mois, les villes de Pont-de-1'Arche et de Conches, en Nor- 
mandie; de Cognac, en Saintonge, et de Gerberoy.en Beau- 
voisis (H. Martin, t. 6, p. 433), étaient tombées aux mains 
de quelques capitaines qui s'en étaient emparés au nom du 
duc de Bretagne, en poussant le cri de : Bretagne et Saint- 
Yves! 

C'est au milieu de cette espèce d'effervescence que parut 
la ballade de Fougères, qui n'en est que l'écho populaire en 
quelque sorte, et dans laquelle on retrouve la trace de tous 
les faits dont nous venons de parler. Chaque strophe est ter- 
minée par un proverbe, forme qui semble donner à la voix 
du poète l'accent de celle du peuple, voxpopuli. M. Leroux 
deLincy, dans son recueil de chants historiques (t. I er , p. 264 
à 271), cite une chanson du même genre en vingt-deux cou- 
plets, dont chacun a pour refrain un proverbe, et qui avait 
été composée à la fin du siècle précédent contre le prévôt de 
Paris, Hugues Aubriet, par les écoliers de l'université, assez 
malmenés par ce sévère et illustre magistrat. La prise de 
Pont-de-1' Arche qui, comme nous venons de le dire, avait 



- 119 — 

été le début du soulèvement général contre les Anglais, 
était l'œuvre d'un capitaine nommé Flocquet, au service de 
l'Aragonais, et qui avait saisi fort à propos cette occasion 
de se tourner contre son chef. C'est ce que prouvent les 
trois couplets suivants de la ballade : 

En rompant la commune trêve 
Sur votre fiance et enseigne, 
L'Arragonnois a prins la fève 
Au chastel du duc de Bretaigne, 
Flocquet la requeult et regaigne 
Comme son servant et amy 
Encontre ung faulx ung et demy. 

Trop plus vous nuit le Pont de l'Arche 
Que ne vous peult ayder Fougières ; 
Car il est près de vostre marche 
De Rouen, et sur les rivières, 
Et si est près de noz frontières, 
Qui est ung point qui vous déçoit. 
Fol ne croit tant que il reçoit. 

Pensez-vous que Dieu toujours seufire 
Vos iniquités et injures, 
Sans vous punir quant le cas s'eufirc 
Comme ses autres créatures? 
Pas n'avez les testes plus dures 
Que les Bretons, la mercy Dieu. 
Vieilles debtes viennent en lieu. 
(P. 71'J-7:0.) 

On sent, en un mot, dans tout le cours de cette ballade, 
que l'accent de l'enthousiasme l'emporte de beaucoup, 
comme nous l'avons déjà fait remarquer, sur celui de l'in- 
dignation, chez le poète aussi bien que parmi le peuple, 
tant est grande partout la certitude d'une vengeance pro- 
chaine et définitive. On sait, en effet, que moins de trois 
ans après la reprise des hostilités, les Anglais, expulsés 



MF 




— 120 — 

enfin de notre territoire, n'y possédaient plus que les deux 
villes de Calais et de Guines (H. Martin, p. 454, t. VI). 
La ballade de Fougères, empreinte comme tant d'autres 
œuvres du poète orateur d'un vif sentiment de patriotisme, 
est le dernier renseignement authentique qui nous soit connu 
sur la vie d'Alain Chartier. Nous ne dirons pas que c'est le 
chant du cygne, car rien peut-être ne répond moins à une 
pareille figure que le ton général de ses poésies. A-t-il 
survécu longtemps à la prise de Fougères? A-t-il pu prendre 
sa part à la joie patriotique du dénouement qui en fut la 
conséquence, et s'écrier comme Mithridate mourant à la vue 
des Romains en déroute : 






il 



Et mes derniers regards ont vu fuir les Eomains. 

Nous l'ignorons, et nous n'avons sur les dernières années 
de sa vie, comme sur la date de sa mort, que de pures con- 
jectures et des témoignages plus contestables les uns que les 
autres. 



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LIVRE DEUXIÈME. 



Observations préliminaires et plan 
général du deuxième livre. 



La vie d'Alain Chartier, telle que ses ouvrages presque 
seuls nous la font connaître, est, nous l'avons vu, celle d'un 
écrivain sincèrement dévoué aux intérêts de la monarchie et 
de la France, c'est-à-dire de la patrie, dont, pour lui comme 
pour tous les vrais Français de son temps, le roi est avant 
tout la personnification. L'image qu'il en a sous les yeux 
à la cour, où paraît s'être écoulée sa vie presque tout 
entière , est bien déchue de ce qu'elle était dans le passé, 
vers lequel se reporte sans cesse sa pensée attristée des 
malheurs de son pays ; mais ces malheurs ne sont, à ses 
yeux, que ceux de la royauté elle-même, et quand une dis- 
grâce de dix années l'éloigné de la cour et devient pour lui, 
par cette seule raison, un exil, quoiqu'il ne soit pas forcé de 
quitter la France, c'est encore la royauté qui est l'objet de 
ses plus profondes méditations et le principal motif des con- 
solations qu'il demande à la religion et à la philosophie. 
L'homme est donc, comme l'écrivain, un vrai Français de 
cœur et de langage ; c'est par là surtout qu'il est poète et 



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: 

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— 122 — 

orateur. Mérite-t-il, à ce double titre, le rang que lui ont 
donné ses contemporains et les plus grands écrivains du- 
XVI e siècle? Voilà la question qu'il nous reste à examiner. 
Etre compté parmi les maîtres à une époque quelconque de 
l'histoire littéraire, c'est un titre pour l'être aussi parmi 
ceux qui ont le plus contribué aux progrès de la littérature. 
La justice de l'histoire, non moins que la science, qui n'est 
complète qu'à ce prix, exige donc qu'on fasse la part de 
chacun, sans en omettre aucun. Or, il 7 a à l'égard d'Alain 
Chartier, comme des maîtres l'ont déjà dit avant nous tout 
récemment, une omission à réparer, et le moment est venu 
plus que jamais de l'entreprendre. Ce que nous avons dit de 
sa vie et de ses ouvrages, qui en sont le reflet et à peu près 
l'unique source historique, nous a fait suflîsamment con- 
naître ce que vaut l'homme, et c'est le cas plus que jamais 
de dire que le style, c'est l'homme même ; nous allons voir 
maintenant ce que vaut l'écrivain, heureux d'avoir pour 
nous l'autorité des maîtres qui ont déjà élevé la voix en sa 
faveur. 

Voyons d'abord où en est notre littérature à l'époque où 
il vient y apporter son tribut, c'est-à-dire au commencement 
du XV e siècle. Nous examinerons ensuite la part qui lui 
appartient en propre dans les différents genres de la poésie 
et de la prose, et plus particulièrement dans l'éloquence et 
dans la philosophie. 



LIVRE DEUXIÈME. 



CHAPITRE I er . 



Tableau général de la littérature française daus la 
première moitié du XV° siècle. 



Quand on considère dans son ensemble le domaine de la 
littérature au commencement du XV siècle, on yoit que 
l'Église, l'Université, la cour du roi, celle des ducs de 
Bourgogne et le peuple proprement dit, forment comme 
autant de centres distincts, dont chacun a ses interprètes, 
poètes, orateurs ou historiens, animés de son esprit et de ses 
passions, et plus souvent en lutte avec les autres centres 
que disposés à s'allier à eux dans l'intérêt commun ; car la 
guerre est partout à cette époque, guerre étrangère et 
guerre civile en même temps, aidées l'une par l'autre et 
également funestes à la nation. L'Église, il est vrai, parle 
plus souvent en latin qu'en français; mais la parole est 
constamment française chez les poètes et dans les trois autres 
centres. On peut remarquer cependant que c'est à la cour 
du roi de France qu'elle prend en général l'essor le plus 
élevé, parce que c'est là que la pensée embrasse d'ordinaire 
des horizons plus étendus en quelque sorte que partout 
ailleurs. C'est la nation qui est devant elle après tout, bien 






y 



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— 124 — 

qu'elle ne la voie guère que dans la personne du roi. Ce 
caractère n'est nulle part plus sensible que dans la compa- 
raison générale des écrivains attachés à la cour du roi de 
France ou aux intérêts de la monarchie, avec ceux qui 
appartiennent plus particulièrement à la cour fastueuse des 
ducs de Bourgogne. Le faste domine, en effet, à cette cour 
où, malgré les ressources que lui fournissent les riches cités 
de la Flandre, Philippe-le-Bon se ruine en fêtes somptueuses 
de tout genre et finit par tomber dans un tel dénuement 
que le roi de France est obligé de faire les frais de ses funé- 
railles. H y a comme un reflet de toutes ces fêtes et de leur 
splendeur éblouissante chez presque tous les écrivains 
attachés à la fortune de cette puissante maison de Bour- 
gogne. Les Régnier de Querchy, les Martin Franc, les 
Michaut, les Chastellain, les Olivier Delamarche semblent 
n'en être que les décorations littéraires plus ou moins 
brillantes, et ne rien voir au-delà ; on dirait qu'il n'y a 
d'autre avenir pour eux que la fin du monde. Tout autre 
est l'esprit de la littérature du côté de la cour ou parmi les 
écrivains attachés à la cause de la monarchie. Leurs regards 
en général portent beaucoup plus loin, trop loin peut-être 
pour bien voir, car le défaut le plus fréquent de leurs 
■ouvrages est leur caractère en quelque sorte encyclopé- 
dique, et ce défaut date de loin. Dès le temps de Philippe-le- 
Bel, qui a ses raisons pour laisser les coudées franches 
à Jean de Meung dans ses saillies contre la papelardie, on 
voit celui-ci trouver moyen de placer dans son fatras 
allégorique du Roman de la Rose tout un système fan- 
taisiste de sa façon et qui n'est pas sans quelque grandeur, 
sur la nature aux prises avec le temps, sur le génie de 
l'homme et sur Dieu lui-même. Sous le règne de Charles V, 
ce roi protecteur des lettres et ami des savants, Philippe de 



— 125 — 

Maizières, dans un ouvrage intitulé le Songe du vieux 
Pèlerin, composé pour l'éducation du dauphin qu'il appelle 
le blanc faucon à bec et à pieds dorés, et dans lequel pas 
une idée générale n'échappe aux personnifications allégo- 
riques qui se meuvent au milieu de ses perpétuelles fictions ; 
Philippe de Maizières, disons-nous, met à contribution ses 
souvenirs personnels, la géographie, l'histoire, la théologie, 
toutes les rêveries qui de son temps passaient pour des 
notions scientifiques, et jusqu'à l'alchimie. Plus tard et au 
commencement du XV e siècle, les nombreux ouvrages de 
Christine de Pisan sont de véritables encyclopédies à mettre 
à côté de celles de Gautier de Metz ou de Vincent de 
Beauvais. Enfin, Alain Chartier lui-même, dans son Livre 
de l'Exil, comme nous le verrons plus loin, passe en revue 
et discute sérieusement presque toutes les questions de son 
temps sur la religion, sur l'Église, sur la politique et sur la 
philosophie. L'intérêt de la royauté et de la France est 
évidemment l'àme de toutes ces discussions. 

Celui de l'Eglise est encore plus général sans doute, puis- 
qu'il est commun à toutes les nations chrétiennes de l'Occi- 
dent qui semblent alors occuper seules la scène historique. Une 
crise redoutable se dénoue pour elle en ce moment, celle du 
grand schisme, en même temps que les Wiclef, les Jean Huss 
et les Jérôme de Prague lui en préparent une autre bien plus 
redoutable encore, celle de la Réforme. Ce sont là des ques- 
tions d'un intérêt plus européen que français, qui s'agitent et 
se décident plus ou moins heureusement dans les conciles de 
Pise, de Constance et de Bàle. La France n'y prend une 
part directe que par quelques illustres docteurs de l'Univer- 
sité de Paris, tels que Gerson par exemple, qui réclame 
énergiquement au concile de Constance la condamnation des 
doctrines régicides de Jean Petit, et Clémengis qui, dans 



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— 126 — 

son livre célèbre àecorrupto Ecclesiœ Statu, signale avec 
véhémence les désordres du clergé. L'un et l'autre sont les 
disciples de Pierre d'Ailly, surnommé V aigle des docteurs 
de la France et le marteau des hérétiques. Ils écrivent 
tous en latin, il est vrai, mais ils prêchent en français, et c'est 
par là qu'ils prennent part au mouvement de notre littéra- 
ture. 

La langue, en effet, est le lien d'unité par excellence 
entre les divers centres dont nous parlons, et l'on sait que 
vers la fin du XIV« siècle, la prose française en particulier 
est déjà en possession de l'universalité qu'elle doit à ce que, 
suivant l'expression de Brunetto Latini, autre encyclopé- 
diste quia été le maître de Dante, la par lure en est plus 
dêlitable et plus commune à toutes gens. A quoi attri- 
buer ce caractère, si ce n'est au génie propre de la nation 
dont la langue est l'organe? Chaque langue en effet naît, se 
développe et meurt avec la nation qui la parle ; elle peut 
même lui survivre, comme le grec et le latin, par exemple, 
ont survécu aux deux nations les plus civilisées de l'anti- 
quité, ce qui prouve que leur vitalité intellectuelle était 
celle de l'esprit humain lui-même. C'est là ce qui assure 
aux langues une part toujours réelle et plus ou moins efficace 
dans les progrès de l'intelligence et de la civilisation en 
général. Mais sans nous arrêter à des considérations d'un 
ordre aussi élevé, nous pouvons nous contenter de remar- 
quer que partout et dans tous les temps, les langues, dans 
leur développement naturel le plus vital en quelque sorte, 
ont pour principal ouvrier le peuple, c'est-à-dire cette partie 
de la nation qui en a au plus haut degré les instincts et le 
génie caractéristique. Il n'y travaille pas seul, il est vrai, et 
laisse beaucoup à faire encore à la partie éclairée de la nation , 
à l'imitation et à l'usage ; mais sa part dans ce travail n'en 



— 127 — 
est pas moins la plus importante, et l'on sent que c'est bien 
là qu'est le principe de vie. C'est au peuple et à son esprit 
qu'appartient le poète qui au XV* siècle fait faire le plus 
grand pas à la poésie française. Si Villon n'est pas le pre- 
mier dans l'ordre chronologique, comme l'a dit à tort 
Boileau, qui ne le juge que d'après Clément Marot; s'il n'est 
pas exact de dire qu'il a 

Débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers, 

il mérite incontestablement à tous les autres égards, parmi 
les poètes de son époque, le rang que lui assigne l'auteur de 

Y Art poétique. 

En définitive, c'est à la langue après tout qu'il faut en 
revenir pour juger des progrès de la littérature dont elle est 
l'organe. Or, dans le tableau que nous retraçons ici, il est 
aisé de voir que l'unité à laquelle se rallient de plus en plus 
les différents centres dont nous venons de parler, n'est pas 
autre que celle qui tend à se constituer dans la langue 
comme dans la nation elle-même, et qui sera sa plus grande 
force dans le mouvement de la Renaissance et de la Réforme. 
Chacun de ces centres exerce sur la langue une action plus 
ou moins favorable à ses progrès ; celle de l'Eglise et de 
l'Université y développe surtout les aptitudes oratoires et 
philosophiques ; celle de la cour du roi de France, si elle 
y maintient bien des formes et des traditions du passé, qui ne 
sont pas les meilleures assurément, y fait prédominer 
cependant de solides qualités, telles que le sentiment natio- 
nal, les idées générales et une certaine tempérance, tandis 
que' c'est au contraire l'intempérance et je ne sais quoi de 
factice et de tourmenté qui caractérise en général les écri- 
vains de la cour de Bourgogne et rend stérile le plus souvent 
la richesse exubérante de leur langage. 



1 



428 



■ 
■ 



■ 



Il ne faut pas oublier non plus que c'est à cette même 
époque qu'apparaît dans l'histoire littéraire un fait nouveau, 
dont rien encore ne semble faire soupçonner la puissance et 
la portée, et qui cependant est destiné à donner à l'action 
de l'intelligence humaine une force inconnue jusqu'alors et 
à renouveler la face du monde civilisé : c'est la découverte 
de l'imprimerie. L'Église s'empare la première de ce redou- 
table instrument de la pensée, en répandant, entre autres 
livres lus avec le plus d'avidité, d'innombrables éditions de 
celui qui a pour titre V Imitation, qui donne si heureu- 
sement aux âmes pieuses les deux ailes de la simplicité et 
de la pureté, à l'aide desquelles elles s'élèvent au-dessus 
du monde et cessent d'en ressentir l'immense tristesse. Ce 
beau livre est écrit en latin ; mais les idées qu'il exprime se 
répandent aussi dans des éditions de plus en plus nombreuses 
sous la forme française, qui pourrait bien en être, comme 
on l'a déjà soupçonné, la forme primitive, et dont l'influence 
heureuse et des plus opportunes assurément, est attestée par 
le titre d'internelle consolation. C'était aussi à la religion 
qu'Alain Chartier, dans son livre de Y Exil que nous étu- 
dierons plus loin, demandait les • consolations dont tous 
avaient besoin. 

En résumé, quels sont, dans chacun des différents centres 
dont nous venons de parler, les écrivains qui ont rendu les 
services les plus durables à notre littérature, et quel rang 
mérite parmi eux celui dont nous nous occupons ici ? Voilà 
ce que nous nous proposons d'examiner, en traitant d'abord 
séparément des principaux genres en poésie et en prose, et 
en réunissant ensuite les résultats que nous aura fournis 
chacun de ces genres pour tirer de l'ensemble les conclu- 
sions qui doivent être le terme de notre travail. 



LIVRE DEUXIEME. 



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CHAPITRE IL 



Pe la poésie française au XV e siècle dans les quatre grands 
genres } 1° le genre épique ; 3° le genre lyrique ; 3° le 
genre dramatique; 4° le genre didactique. — De la 
place qu'a prise Alain Cliartier dans chacun de ces 
genres, 

Chétive créature humaine 
Née à travail et à paine, 
De fraelle corps revestuë, 
Tant es foible et tant es vaine, 
Tendre, passible, incertaine 
Et de legier abbatuë : 
Ton penser te dévertue, 
Ton fol sens te nuit et tue 
Et à non scavoir te maine. 
Tant es de povre venue 
Se des cieux n'es soustenuë 
Que tu ne peuz vivre saine. 
A. Chabtier. 



■••' 



§ 1 . — Ou EN EST LA POÉSIE FRANÇAISE DANS LE GENRE 
ÉPIQUE AU TEMPS D'ALAIN ChARTIER. 

L'histoire nous montre que toutes les littératures accom- 
plissent une sorte d'évolution naturelle dans quatre genres 
principaux, qui sont : 1° le genre épique ; 2° le genre 
lyrique ; 3° le genre dramatique ; 4° le genre didactique. 

9 






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— 130 — 

L'ordre que nous indiquons ici n'est pas précisément 
un ordre de succession, car il arrive fort souvent que 
plusieurs genres, sinon tous, se développent à peu près 
simultanément. Cependant le genre dramatique n'apparaît 
le plus ordinairement qu'après tous les autres ; c'est notre 
seule raison pour n'en pas parler en premier lieu et pour 
commencer par le genre épique, quoique le genre lyrique 
l'accompagne fort souvent, ainsi que le genre didactique, et 
même précède quelquefois l'un et l'autre. 

Il semble jusqu'à présent qu'il n'y ait pour l'évolution 
primitive du genre épique dans toutes les littératures qu'un 
moment, passé lequel elles ne produisent plus que des 
épopées secondaires presque toujours inférieures aux autres 
poèmes contemporains, et à l'époque d'Alain Chartier, il 
y a déjà plus de deux siècles que ce moment est passé pour 
notre littérature, en sorte que dès le XIV e siècle, même si 
l'on y avait rencontré un poème qui ne fût pas plus indigne 
que la Henriade du nom d'épopée, on aurait pu dire, comme 
on l'a tant répété au XVIII e siècle : les Français n'ont 
pas la tête épique. Et cependant, c'est le contraire qui est 
aujourd'hui parfaitement démontré par l'histoire dans l'évo- 
lution épique primitive de la poésie française, ce qui prouve, 
selon nous, qu'il n'est pas permis, en parlant de la poésie 
au XV e siècle, de se contenter d'y signaler l'absence de tout 
poème épique plus ou moins digne de ce nom, et de passer 
outre sans rien dire de plus. On a remis tout récemment en 
lumière, sans même être assuré de les avoir tirés tous de 
l'oubli où ils étaient tombés depuis si longtemps, les innom- 
brables monuments épiques qu'a produits primitivement 
notre littérature sous le nom de cycles ou de chansons de 
gestes : cycle de Charlemagne, où se groupent autour de 
cette grande figure historique tous les héros qui en effacent 



— 431 — 

plus ou moins l'éclat réel, au profit surtout de ceux de 
l'Aquitaine, toujours un peu hostile à la monarchie fran- 
çaise; cycle des chevaliers de la table ronde, où domine 
de plus en plus l'idéal de la galanterie féodale et cheva- 
leresque ; cycle du Saint-Graal, où l'idéal de l'héroïsme 
religieux s'élève jusqu'au plus mystique symbole ; cycles 
d'Alexandre et de la guerre de Troie, où la légende 
antique s'unit et se confond avec la légende chrétienne, 
puisant toutes deux leurs éléments, l'une dans les traditions 
orientales relatives à Alexandre, transformé par nos poètes 
français en chevalier du moyen-âge ; l'autre dans les récits 
homériques et pseudonymes de Dictys de Crète et de Darès- 
le-Phrygien, qui, avec le roman du Brut de Robert Wace, 
ont donné naissance et même plus d'une fois quelque crédit 
à toutes les fables relatives à la filiation imaginaire des 
Français et des Bretons avec les anciens Troyens. Voilà la 
source immense ouverte par la poésie française aux imagi- 
nations du moyen-âge, et dans laquelle sont venues puiser 
largement l'Italie et l'Espagne. Presque tous les héros de 
l'Arioste et du Tasse sont Français de nom, d'esprit et de 
race, sinon de langage, et il en est de même des Amadis, 
qui, au temps de François I er , ont été rapportés de l'Es- 
pagne dans la France, leur patrie. L'Espagne, il est vrai, 
a porté à l'idéal chevaleresque un coup mortel pour ainsi 
dire, par la main de Michel Cervantes; mais la monomanie, 
si touchante parfois, de Don Quichotte, n'a pu porter une 
atteinte sérieuse à la beauté réelle de cet idéal, ni à sa ri- 
chesse esthétique, pour ainsi dire toute française, comme 
l'attestent bien des chefs-d'œuvre de l'art moderne, qui est 
loin encore d'avoir dit à ce sujet son dernier mot. 

Nous voilà bien loin, ce semble, du XV e siècle dont nous 
parlons et d'Alain Chartier en particulier ; nous y revenons 






— 132 — 



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par une dernière considération qui prouvera, nous l'espérons, 
que cette excursion apparente en dehors de notre sujet n'est 
pas du tout un hors-d'œuvre, car il s'agit de démontrer que 
ce n'est ni à lui, ni à son époque, pas plus qu'à celles qui la 
précèdent ou la suivent, qu'il faut s'en prendre de la 
pauvreté, disons même du dénuement de notre poésie 
moderne dans le genre épique, comparativement surtout 
à son développement primitif, si riche dans le même genre 
au commencement du moyen-âge. Pourquoi ce dévelop- 
pement n'a-t-il abouti chez nous, de si bonne heure, qu'à 
un complet avortement, car c'est le mot, et il ne faut 
pas hésiter à le dire ; et pourquoi n'a-t-il produit 
d'autre épopée véritablement populaire que la légende 
presque complètement imaginaire du fabuleux Roland ? 
C'est que l'élément vital faisait défaut à ce développement, 
et cet élément c'est le peuple, la nation proprement dite, 
dont l'imagination fournit aux grands poètes les matériaux 
les plus solides avec lesquels ils construisent l'épopée pri- 
mitive. Or, celle-ci au moyen-âge n'emprunte les siens 
qu'à la féodalité presque exclusivement, et la féodalité est 
de plus en plus hostile à la monarchie telle que la comprend 
l'imagination populaire, qui oppose à la légende féodale le 
bon sens armé de la satire dans les contes et les fabliaux, 
et qui d'ailleurs n'avait guère eu où se prendre de quelque 
goût pour cette légende, après les coups que lui portent 
successivement les désastres de Crécy, de Poitiers, de Nico- 
polis et d'Azincourt, et après les sanglantes réactions de la 
Jacquerie, l'oppression féodale des grandes compagnies et 
• des Malandrins. Au temps d'Alain Chartier, l'impopularité 
des grands et des princes était plus que jamais justifiée par 
ces bandes à'écorcheurs qu'amenaient avec eux les Bour- 
guignons aussi bien que les Armagnacs. Quelle part aurait 






— 133 — 

pu faire l'imagination populaire aux fictions de l'idéal cheva- 
leresque si cruellement démenties par la réalité ? Aussi cet 
idéal, malgré les efforts du duc de Bourgogne et des 
écrivains de sa cour pour le ressusciter, avait-il complè- 
tement disparu, longtemps avant que Louis XI eût fait si 
durement expier à la puissance féodale les mensonges de sa 
poésie. Aujourd'hui que la destinée politique de la féodalité 
est achevée pour jamais, l'idéal chevaleresque qui n'avait été 
pour elle qu'un vêtement mensonger au moyen-âge, n'en 
subsiste pas moins par lui-même, comme nous l'avons déjà 
dit, et s'il lui a manqué chez nous, dans le principe, la vie du 
peuple et la voix d'un Homère, ce n'est pas une raison 
peut-être pour désespérer que quelque grand poète, quelque 
Virgile moderne, puisse venir un jour lui donner l'un et 
l'autre, puisque nous avons déjà vu arriver quelque chose 
de semblable au XIX e siècle pour la poésie lyrique dont 
nous allons parler plus loin. Mais qu'avons-nous cependant 
à demander à la fiction poétique en fait de saints, de saintes 
et de héros, nous dont l'histoire présente en ce genre, dans 
la plus authentique réalité, des figures incomparablement 
plus belles et plus vivantes que toutes celles que pourrait 
inventer la légende ? Quoi de plus vraiment saint que notre 
Louis IX, dont Voltaire a dit avec raison : II n'est pas 
donné à l'homme de pousser plus loin la vertu; et quel 
Français aurait le cœur de s'inscrire en faux contre ces 
paroles adressées au roi martyr, son descendant : fils de 
Saint-Louis, montez au ciel? Est-il, comme l'a si bien 
dit Michelet , plus belle légende que Y incontestable 
histoire de notre Jeanne d'Arc ? Est-il enfin un type plus 
français et plus sympathique du héros chevaleresque que 
notre Bayard. Ne soyons pas ingrats envers la Providence, 
qui nous a refusé un grand poète épique, puisqu'elle nous a 
donné les plus beaux types de l'épopée. 






— 134 — 



2. — DE LA POÉSIE LYRIQUE. 



L'imagination, dont la poésie est le langage propre, 
marche toujours appuyée sur la légende dans l'épopée qui 
est véritablement la forme primitive de l'histoire elle-même; 
elle se donne, au contraire, le plus libre essor et vole de ses 
propres ailes dans le genre lyrique, où, dans le principe, elle 
chante encore plus qu'elle ne parle, en s'accompagnant de la 
lyre, d'où lui vient son nom, et en déployant partout et dans 
tous les temps les ressources et les propriétés les plus 
musicales de la langue dont elle se sert ; et si elle emprunte 
souvent, comme l'épopée, les sujets de ses chants aux tra- 
ditions héroïques, elle y fait entrer pour une bien plus 
grande part les mythes, les fables, les symboles de la 
religion populaire, parfois même les pures rêveries de la 
pensée, en même temps que les vagues et puissantes émotions 
de la mélodie. C'est dans la littérature grecque surtout, 
bien plus que dans la littérature latine, que la poésie lyrique 
présente au plus haut degré tous ces caractères, depuis 
Orphée jusqu'à Pindare, qui en est l'expression la plus 
complète et la plus élevée. Son domaine est donc aussi vaste 
que celui de la pensée, car elle cherche à satisfaire les 
aspirations naturelles les plus profondes de l'âme, en mettant 
au service de l'intelligence toutes les forces de la sensibilité, 
toutes les fibres du cœur humain pour ainsi dire. Rien de 
plus vrai, rien de plus multiple, par conséquent, que les sujets 
de ses chants; rien de plus complexe que les moyens dont 
elle essaie l'emploi, jusqu'à prendre parfois pour auxiliaires 
la danse et les évolutions chorégraphiques, comme on l'a vu 
en Grèce et comme cela a eu lieu également chez nous dans 
les chansons exclusivement à l'usage du peuple et presque 



— 135 — 

toujours anonymes qu'on appelait Rotruenges, ou chansons 
à carole, parce qu'elles étaient accompagnées d'une espèce 
de danse dont les pas, ainsi que les refrains chantés, étaient 
mesurés par la rote ou vielle, et par la harpe, en attendant 
l'archet et le violon, qui peu à peu devaient plus ou moins 
les remplacer. Elle embrasse en un mot tous les genres 
qu'elle s'approprie uniquement par la régularité des formes 
métriques de son langage, et elle prend tous les tons les plus 
divers, depuis ceux du dithyrambe, de l'ode biblique ou patrio- 
tique, de la satire virulente, jusqu'à celui des bouffonneries et 
des plus folles licences de la chanson. Maisau moyen-âge, elle 
n'a nulle part déployé pi us de richesse que dans les cérémonies 
du culte et des fêtes religieuses; c'est là qu'elle a donné des 
formes toutes nouvelles à la langue latine elle-même, qui est 
celle de l'Eglise, parce que c'est là qu'elle s'empare le mieux 
de toutes les forces, pour ainsi dire, de la pensée chrétienne 
et de tous les instruments que l'art consacre à son service. 
Aussi ne semble-t-elle laisser à l'art laïque et profane qu'une 
part assez exiguë dans la littérature nationale, et dans la 
nôtre en particulier. Tels sont, par exemple, le sirvente, la 
ballade et les genres mixtes de la poésie légère et de la 
chanson. C'est dans ces derniers genres qu'ont diversement 
brillé tous nos vieux poètes plus ou moins populaires, 
jongleurs, trouvères ou troubadours, tels que Thibaud, roi 
de Navarre, Collin Muset, Hélinand, Rutebeuf, Guillaume 
de Lorris, Jean de Meung, Froissard lui-même, plus célèbre 
comme chroniqueur que comme poète, et enfin, au commen- 
cement du XV e siècle, Eustache Deschamps, Christine de 
Pisan, Charles d'Orléans et Alain Chartier lui-même. 
Olivier Basselin, le joyeux et patriotique auteur des chansons 
normandes appelées Vaux de Vire, puis enfin Vaudevilles, 
et Villon, ce poète animé plus que tout autre de la verve et 



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de l'accent populaire, ne paraissent qu'un peu plus tard. Ces 
deux derniers, Villon surtout, sont ceux qui dans leur genre 
donnent le plus de vie au langage de la poésie française. Ils 
appartiennent à cette famille de poètes qui, depuis notre 
vieux Rutebeuf jusqu'à Régnier et Lafontaine, sans oublier, 
bien entendu, Clément Marot, sont l'expression la plus 
originale et en quelque sorte la plus indigène du génie 
français dans le genre léger. 

Autres sont, dans ce même genre, les caractères des 
poésies de Cbarles d'Orléans et d'Alain Chartier, que rap- 
prochent le plus l'âge, le temps et l'esprit de la cour à la- 
quelle ils appartiennent l'un et l'autre. Michelet a dit des 
poésies de Charles d'Orléans : c'est le chant de l'alouette, 
ce n'est pas celui du rossignol. Nous croyons que ce n'est 
ni l'un ni l'autre, car le chant du rossignol a plus d'âme 
et celui de l'alouette plus de gaieté. Ce mot, dans tous les 
cas, nous paraîtrait s'appliquer mieux aux poésies d'Alain 
Chartier, ce qu'il appelle lui-même ses joyeuses écritures, 
assez peu joyeuses cependant, quand il se plaint d'être sans 
damej par exemple, ou quand il déplore la mort de celle qui 
seule a consenti à ne pas lui faire payer les frais de sa mau- 
vaise mine. Il nous semble inutile de chercher quel est celui 
des deux qui a été le maître de l'autre, car leur âge ne per- 
mettrait de voir en eux que des rivaux ; et s'ils ont eu un 
maître, ce ne pouvait guère être qu'Eustache Deschamps, 
qui d'ailleurs serait plutôt le maître d'Alain Chartier, son 
successeur à la cour, que de Charles d'Orléans, qui n'est 
devenu vraiment poète que dans l'exil. On ne trouve chez 
ce dernier aucune de ces crudités de langage que l'on ren- 
contre, au contraire, assez souvent chez le premier, jusque 
dans les longues plaidoiries du Livre des Quatre-Damcs, et 
qui ont le même goût de terroir, pour ainsi dire, que celles 



— 137 — 

d'Eustache Deschamps. Il n'en est pas de même de beaucoup 
d'autres expressions des plus fréquentes qui leur sont com- 
munes, telles que celles-ci, par exemple : la forêt de longue 
attente, la forêt d'ennuyeuse tristesse, et bien d'autres 
figures de mots allégoriques qui appartiennent à la langue 
en usage à la cour plus que partout ailleurs. 

Mais, pour ne parler que de la poésie lyrique qui nous 
occupe en ce moment, si l'on veut bien ne pas contester à 
la ballade le droit d'en faire partie, c'est le seul titre en ce 
genre qui soit commun à nos deux poètes contemporains. 
La ballade a été mise en cause par Molière, qui, dans les 
Femmes savantes, fait dire à Vadius (Ménage ??) : 

La ballade, à mon goût, est une chose fade, 

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps. 

Elle a pour les pédants de merveilleux appas. 

Il ne paraît pas cependant qu'elle en ait eu beaucoup 
pour celui que M. Villemain appelle le pédantesque Alain 
Chartier. Il n'en fait pas fi assurément, témoin ce qu'il 
en dit dans le Lay de Plaisance : 

Qui serait 
Celuy qui plus dicterait 

Balades nouvelles î 
Nul homme ne danceroit, 
Aras aux cendres croupiroit. 

(P. 540.) 



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A partie petit poème didactique du Bréviaire des Nobles, 
qui, comme nous le verrons plus loin, se compose de treize 
ballades, mais simplement dans un but mnémonique, il n'en a 






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composé lui-même qu'un bien petit nombre, en supposant 
même que toutes celles qui portent son nom soient vraiment 
de lui, ce qui est presque toujours plus ou moins douteux. 
La seule vraiment authentique est la Ballade de Fougères 
dont nous avons déjà parlé, et à laquelle on ne saurait con- 
tester, outre l'accent populaire du patriotisme, le caractère 
et les formes propres à la poésie lyrique. On n'en peut pas 
dire tout-à-fait autant des nombreuses ballades qui figurent 
dans le recueil de Charles d'Orléans, tant sous son nom que 
sous celui de ses correspondants, et qui semblent être leur 
forme poétique de prédilection. Le nombre en est beaucoup 
plus grand que le ton n'en est varié, et l'on s'étonne avec 
raison d'y trouver si peu de place aux vraies douleurs d'un 
pareil prisonnier, que sa patrie pourtant ne regrettait pas 
moins qu'il ne la regrettait lui-même. La poésie en général 
n'est guère autre chose pour lui qu'une distraction à l'aide 
de laquelle il cherche à tromper plutôt qu'à épancher les 
tristesses de son âme. L'imagination du pauvre prisonnier 
semble ne s'y donner carrière que dans les traditions de ga- 
lanterie les plus en vogue parmi les poètes de cour, et si sa 
versification a quelque chose de plus doux et de plus correct 
que chez la plupart d'entre eux, elle n'échappe pas à l'abus 
des subtilités et des personnifications outrées qui sont leur 
défaut commun le plus inévitable, et celui dont les poètes 
du peuple, au contraire, savent le mieux se préserver. Ce 
défaut est celui qui persiste le plus dans la ballade et qui en 
explique le mieux la fadeur ordinaire, ainsi que l'absence 
assez constante de la véritable inspiration lyrique. 

Il n'en est pas ainsi toutefois d'un autre genre de lyrisme 
qui, alors comme dans tous les temps, semble la plus vive et 
la plus heureuse expression de l'esprit français. Ce genre est 
celui de la chanson ou complainte, et c'est aussi celui dont 



— 139 — 

le recueil de Charles d'Orléans offre les exemples les plus 
nombreux après la ballade. On trouve dans ces exemples 
tous les tons, toutes les variétés de forme et jusqu'aux plus 
vives allures de la chanson française qui, dans son accent 
lyrique le plus élevé, prend d'ordinaire le nom de com- 
plainte. Telles sont, parmi les plus célèbres et les plus popu- 
laires, la complainte sur la mort de Duguesclin, par Eus- 
tache Deschamps, celle de Christine de Pisan, sur la folie de 
Charles VI, la prière pour la paix, par Charles d'Orléans, 
et par dessus tout, la complainte de France, si elle est 
vraiment de lui, ce qui nous paraît plus que douteux; la note 
lyrique est là incontestablement, elle vient d'une émotion 
sincère et elle la communique. De pareils effets sont assez 
peu fréquents, au contraire, dans les poésies d'Alain 
Chartier, excepté dans quelques-unes des pièces de vers 
mêlées à la prose du Livre de l'Exil, pour que dans le 
genre lyrique il paraisse inférieur à son contemporain 
Charles d'Orléans, et ce n'est pas par là qu'il peut mériter, 
même de son temps, le titre de grand poète. Il le mérite un 
peu mieux peut-être à certains égards, mais très-secondaires 
cependant, dans le genre dramatique dont nous allons parler 
dans le paragraphe suivant. 

§ 3. — De la poésie dramatique et des qualités propres 

A CE GENRE QUI SE RENCONTRENT DANS LES POÉSIES D' ALAIN 

Chartier, a défaut d'ouvrages dramatiques propre- 
ment DITS. 

Aristote constate dans la littérature grecque un caractère 
qui lui est commun avec les autres littératures, c'est-à-dire 
un rapport de filiation originelle de la poésie dramatique 
avec l'épopée, quand il considère comme éléments naturels 



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et primitifs de la tragédie ce qu'il appelle les reliefs du 
festin d'Homère. 

La tragédie, en effet, puise ses premières données à la 
même source que l'épopée primitive, c'est-à-dire dans la 
légende religieuse ou héroïque et plus ou moins fabuleuse, 
mais toujours nationale. L'épopée raconte cette légende et 
lui donne déjà quelque chose de dramatique dans les discours 
qu'elle prête aux personnages ; la tragédie les met en action 
par la représentation fictive des personnages et du milieu 
dans lequel ils parlent et se meuvent. Ce n'est que plus tard 
que la comédie applique le même procédé à la peinture de 
la vie sociale et du cœur humain lui-même en général, sans 
plus s'occuper de la tradition historique, qui est le fond 
primitif de la légende. Telle est la marche naturelle de l'art 
dramatique dans la prose aussi bien que dans la poésie. 
Cependant, les qualités qui sont propres à cet art lui-même 
peuvent se rencontrer plus ou moins accessoirement dans 
d'autres ouvrages, qui ne sont ni des tragédies, ni des comé- 
dies, toutes les fois par exemple qu'il s'agit de montrer les 
hommes aux prises les uns avec les autres dans la lutte de 
leurs idées, de leurs passions, de leurs vices ou de leurs 
vertus. C'est là le mérite particulier de quelques grands 
historiens de l'antiquité, quand ils font agir et parler les 
personnages historiques dans ces harangues qu'ils leur 
prêtent la plupart du temps. La vérité dramatique, en un 
mot, est le mérite par excellence de tout dialogue même 
purement philosophique, et c'est celui qu'on s'accorde à re- 
connaître aux dialogues de Platon par exemple, qui lui- 
même s'inspirait heureusement de la lecture des mimes de 
Sophron. Lors donc qu'il s'agit d'apprécier les ouvrages d'un 
écrivain ou d'une époque, il ne faut pas, sous prétexte qu'on 
n'y rencontre ni tragédie, ni comédie, ni œuvre dramatique 



— 141 — 

proprement dite, se dispenser de parler des qualités vraiment 
dramatiques qu'on y peut reconnaître, quelque accessoires 
que soient ces qualités; autrement, ce serait se condamner 
à garder le silence sur toute notre littérature du moyen- 
âge, en ce qui concerne un genre aussi important en lui- 
même que le genre dramatique. Ce n'est pas que ce genre 
fasse véritablement défaut chez nous : le drame, au con- 
traire, y est partout et aussi anciennement que la légende 
religieuse, avec laquelle il naît et se développe; il est dans 
l'Église, où il a pour type sublime la Passion ; il est dans les 
couvents des différents ordres et sur la place publique, où 
sous le titre de mystères ou de miracles, il met en action 
les traditions religieuses et les vies des saints ; il est partout 
enfin, mais sous des formes si grossièrement matérielles, 
qu'on ne peut pas appeler cela de la poésie dramatique, tant 
l'art et le langage un peu littéraire y sont profondément 
étrangers. Rien de plus étranger non plus à la naissance et 
aux premiers progrès du genre dramatique dans notre litté- 
rature que toutes ces grossières et informes ébauches qui 
semblent n'avoir produit quelques fruits que dans les mains 
de Shakspeare. Ne cherchons donc, encore une fois, pour 
parler des qualités dramatiques qui peuvent se rencontrer 
chez nos écrivains les plus connus avant le XVI e siècle, 
rien qui ressemble à une tragédie ou à une comédie propre- 
ment dite. Ces qualités se trouvent souvent et au plus haut 
degré dans les chroniques de Froissard, par exemple, quand 
il fait dialoguer ses personnages ; c'est même ce qui leur 
donne le mouvement et la vie, et fait le charme incompa- 
rable de son style. Rien de pareil à signaler nulle part dans 
les œuvres de Charles d'Orléans, qui emploie même bien 
rarement la forme du dialogue, tandis qu'au contraire on 
peut remarquer assez souvent, comme nous avons eu occa- 



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sion de le faire dans le livre précédent, un certain mouve- 
ment dramatique et une sorte de vis comica dans plusieurs 
des dialogues d'Alain Chartier, notamment dans ceux du 
Réveille-Matin, de la Belle-Dame Sans-Mercy , et même 
des Deux Fortunés d'Amour. 

Ce n'est certes pas là un titre suffisant pour classer un 
écrivain parmi les écrivains dramatiques ; mais à une époque 
où il n'y en avait pas un seul qui méritât vraiment ce nom, 
c'était rendre un incontestable service à notre littérature 
que d'y éveiller ainsi par quelques bons exemples le goût du 
naturel qui, dans la poésie surtout, avait tant de peine 
à s'y faire jour et n'y a réussi nulle part plus victorieuse- 
ment que dans l'art dramatique. 

§ 4. — De la poésie didactique et du Bréviaire 
des Nobles. 

Si par ce mot de poésie didactique, il faut entendre l'en- 
seignement donné sous forme poétique des vérités et des 
connaissances pratiques les plus utiles à l'humanité, c'est à 
la Grèce qu'appartient l'honneur d'avoir produit le type le 
plus ancien de ce genre. A peu près vers l'époque où Homère 
donnait son nom au plus beau type de l'épopée primitive, 
Hésiode, par son poème des Œuvres et des Jours, méritait 
d'être appelé l'Homère de la poésie didactique qu'il inau- 
gurait non moins glorieusement que lui et dans la même 
langue que celle de Y Iliade et de YOdyssée. Hésiode dans 
la littérature grecque, Lucrèce et Virgile dans la littérature 
latine, sans parler d'Horace, qui, dans sa Lettre aux Pisons, 
n'avait pas du tout songé à faire un poème didactique, sont 
considérés avec raison comme les maîtres et les modèles par 
excellence de la poésie didactique, parce que parmi les 



— 143 — 

poètes de l'antiquité qui sont venus après eux, et le nombre 
en est grand dans toutes les variétés du genre, il n'en est 
pas un seul qui ait montré avec plus de génie ce que peut 
l'imagination mise au service de la science. Dans l'antiquité, 
d'ailleurs, la science proprement dite, telle que nous l'en- 
tendons aujourd'hui, n'était pas assez avancée, excepté peut- 
être dans les mathématiques, pour se répandre et éclairer 
les hommes sans le secours de l'imagination. Si dans la 
philosophie, Aristote cherche visiblement à s'en passer, Pla- 
ton semble, au contraire, avoir un peu abusé de ce secours, 
et c'est peut-être là une des causes qui ont éloigné de lui, 
ou du moins de sa doctrine, un aussi illustre disciple. Dans 
cette dissidence/d'ailleurs, se révèle la destinée même de la 
poésie didactique, dont les attributions doivent se restreindre 
de plus en plus, à mesure que les matières et les connais- 
sances qu'elle embrasse passeront du domaine de l'imagina- 
tion dans celui de la science, pour rester sous l'empire 
légitime de sa méthode et ne parler que le langage qui lui 
est propre. 

L'esprit humain, après tout, a plus à y gagner que la poésie 
ne pourra y perdre, car il restera toujours à celle-ci le vaste 
domaine de l'art et de la morale, où l'imagination a tant de 
services à rendre au génie et à la volonté de l'homme. C'est 
ainsi que dans notre littérature du moyen-âge, la poésie, 
non moins riche dans le genre didactique que dans le genre 
épique, a servi à répandre les notions que l'on possédait, ou 
ce que l'on croyait savoir en histoire naturelle dans une 
multitude depetits poèmes didactiques, telsqueles-BestoVe.s, 
les Volucraires, les Lapidaires, etc., etc., et autres qui, 
remplis d'erreurs et souvent de pures rêveries, comme la 
plupart des ouvrages pédagogiques ou encyclopédiques de 
cette époque, devaient naturellement perdre de leur prix ou 



— 144 — 

de leur yogue devant les premiers travaux un peu sérieux 
de la véritable science. Il n'en était pas de même des notions 
pratiques confirmées par l'expérience, surtout des pré- 
ceptes de la morale, qui n'a pas de meilleur auxiliaire naturel 
que l'imagination et la poésie. C'est ainsi que les proverbes, 
par exemple, affectent toujours d'une manière plus ou moins 
heureuse la forme poétique, et que les leçons et les préceptes 
de la morale se font toujours mieux goûter sous le voile de 
la fiction et dans le langage poétique de l'apologue que sous 
une forme purement dogmatique : 



Une morale nue apporte de l'ennui ; 
Le conte fait passer la morale avec lui, 



a dit notre Lafontaine, qu'on peut appeler l'Homère de 
l'apologue. La vogue des contes et des fabliaux au moyen- 
âge a donné des preuves sans nombre de cette vérité, et rien 
peut-être n'a plus contribué à préserver le bon sens français 
des excès de tous genres dont il était pour ainsi dire assailli. 
Mais ce n'est pas seulement la morale pratique, ce sont 
encore tous les arts relatifs aux usages de la vie et jusqu'aux 
diverses institutions sociales de l'époque qui ont essayé plus 
ou moins bien de parler le langage de la poésie presque 
toujours sur un ton léger et plus enjoué que satirique. Tels 
sont les rues, crieries et meustiers de Paris par notre 
vieux Rutebeuf, la Bataille des sept arts libéraux et la 
Bataille des vins, par Henri d'Andely. La chevalerie elle- 
même a donné une espèce de code complet de ses usages et 
de ses règles dans le poème intitulé ÏQrdène de Chevalerie, 
par Hugues de Tabarie, Tous les genres d'enseignement 
pratique en un mot ont eu des poètes pour interprètes dans 
notre littérature du moyen-âge, où le conte, le fabliau et 



— 145 — 

l'apologue sont tirés des sources les plus connues alors, 
mais la plupart du temps d'une manière indirecte et en 
passant par divers intermédiaires, comme le Dolopathos par 
exemple et le Castoiement d'un père à son fils, dont la 
source primitive est dans l'Orient. Sous la main de nos poètes 
moralistes, l'apologue oriental perd peu à peu sa gravité 
sentencieuse et l'éclat de ses couleurs pour faire place à la 
grâce enjouée du bon sens français qui fait le charme de nos 
vieux fabliaux, et dont nul n'a mieux saisi l'accent que 
notre bon Lafontaine. Cependant, la morale dans la poésie 
didactique, comme dans les poèmes pédagogiques en général, 
n'appelle pas toujours à son aide l'imagination et l'attrait de 
la fiction ; elle aime aussi à faire parler la raison toute seule 
et à n'appuyer que sur elle l'autorité de ses préceptes, tâche 
plus difficile peut-être, car elle demande non seulement la 
justesse constante des idées, mais encore beaucoup de net- 
teté dans le langage et de propriété dans les mots pour donner 
à ces préceptes la forme qui s'empare le mieux des esprits 
et laisse la trace la plus durable dans la mémoire. C'est ce 
qu'ont essayé, non sans quelques succès, au moyen-âge, les 
auteurs de ces recueils d'aphorismes connus sous le nom de 
Distiques de Caton, qui, au XVI e siècle, ont abouti aux 
quatrains de Pibrac ; c'est ce qu'a fait enfin, avec plus de 
succès et avec un talent incontestablement supérieur, Alain 
Chartier, quand il a essayé de réduire à un petit nombre 
d'aphorismes la morale pratique à l'usage de ces gentils- 
hommes au milieu desquels il passait sa vie, dans le petit 
poème didactique qui a pour titre le Bréviaire des Nobles. 
Dans une œuvre de ce genre, où il s'agit de faire parler la 
raison seule et de ne s'adresser qu'au bon sens pratique, tout 
le mérite, et il n'est pas mince assurément, consiste à aborder 
directement et sans le secours d'aucun intermédiaire chacune 

■10 






— 146 — 



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des idées morales que l'auteur veut exprimer ; à les grouper 
dans un plan simple et naturel , sans leur donner d'autre 
relief que celui qui résulte d'un choix heureux des termes 
propres, d'autre lumière que celle qui fait le mieux sentir à 
l'esprit le rapport intime du vrai et du beau. C'est beaucoup 
demander, sans doute, à une littérature qui n'en est encore 
qu'à son adolescence, et dont la langue, dans la poésie sur- 
tout, a tant à faire encore pour se fixer : Mais plus la tâche 
est difficile, plus on doit de louanges à l'auteur, qui la rem- 
plit avec succès dans presque toutes ses parties. Or, non 
seulement ces louanges ont été prodiguées unanimement par 
les contemporains et dans le XVI e siècle même à l'auteur du 
Bréviaire des Nobles, mais il est facile de voir, même au- 
jourd'hui, combien elles étaient méritées. 

Rien de plus simple et de moins systématique que le plan 
de cette espèce de catéchisme rimé à l'usage du gentil- 
homme. Les vertus dont son éducation morale exige la cul- 
ture y sont au nombre de douze, dont chacune est développée 
sous une fo'rme qui n'est autre que celle de la ballade, c'est- 
à-dire en quatre strophes d'égale longueur, sauf la dernière, 
toujours plus courte que les trois autres. La versification tient 
un peu parla au genre lyrique, et elle s'en rapproche même plus 
que la ballade, en ce sens que chacune des quatre strophes est 
terminée par un même refrain qui, dans la pensée de l'auteur, 
semble être le trait le plus caractéristique de la vertu dont il 
parle. L'accent lyrique vient ici en aide à un poète didactique, 
comme une sorte de mnémonique, ou, comme dirait Mon- 
taigne, pour mieux presser lasentence aupied nombreux 
de la poésie. 

Ainsi ce petit poème didactique n'est dans sa forme qu'une 
espèce de recueil de treize ballades, dont la première est une 
interpellation de la noblesse elle-même aux gentilshommes , 



— 147 — 

et sert de préambule aux douze autres ballades concernant 
les douze vertus dont elle leur prescrit le culte et leur trace 
les devoirs. Ce n'est pas là, on le voit, un cadre bien compli- 
qué ; mais la simplicité même du plan produit rien que par 
là l'effet des meilleures méthodes d'enseignement, car les 
préceptes sont renfermés dans une formule toujours la 
même, et cette uniformité permet à la mémoire de les retenir 
séparément sans rompre le lien qui les rattache tous à une 
seule et même pensée, c'est-à-dire à celle de la vraie noblesse. 
Pour que la forme ici n'emporte pas le fond , mais serve au 
contraire à la faire valoir, il ne reste plus qu'à donner aux 
idées et à leur expression cette justesse que Bossuet considère 
comme le partage de notre langue et comme la perfection qui 
seule produit la consistance (Discours de réception à l'Aca- 
démie). Or, c'est à quoi notre auteur nous paraît avoir réussi 
plus qu'aucun autre poète didactique de son époque. 

La première ballade, puisque toutes nous paraissent mé- 
riter ce nom, exprime le but des douze autres par ce refrain 
où la noblesse elle-même exige que chaque gentilhomme 

tous les jours une fois 

Ses Heures die en cestuy Bréviaire. 
(P. 581.) 



■ 



Des vertus, au nombre de douze, dont chacune est le sujet 
d'une ballade, la première, dans l'ordre moral dont elle est 
le fondement, c'est la foi en Dieu, et l'on ne saurait contester 
assurément la justesse des idées et du langage dans la pre- 
mière pièce qui se termine par ces vers : 

Povre et riche meurt en corruption ; 
Noble et commun doivent à Dieu service, 
Mais les nobles ont exaltation 
Pour foy garder et pour vivre en justice. 
(P. 583.) 



I 



I 



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— 148 — 

La seconde vertu est la loyauté, et l'on voit par le refrain 
seul que c'est bien, -comme nous l'avons dit plus haut, 
l'homme de cour qu'il s'agit de former dans le gentilhomme. 
Tous doivent en effet, 

Servir leur Boy et leurs sujets défendre. 

Remarquons en passant cette allusion aux écorcheurs : 

Hz ne sont pas si très-hault advenuz, 
Pour Tapiner et par leur force prendre. 

L'honneur, ce sentiment si complexe de la dignité per- 
sonnelle que Montesquieu donne pour base morale à la mo- 
narchie, est la troisième vertu. C'est aussi, comme le dit le 
refrain, le bien par excellence : 

Car c'est le bien qui les autres surmonte. 
(P. 584.) 

La droiture, qui vient ensuite, n'est autre chose pour le 
poète que la justice; c'est le cuique suumjus, exprimé par 
ce refrain : 

A chascun son loyal droit. 
(P. 585.) 

De plus longs développements sont donnés à la cinquième 
vertu, la prouesse, qui veut, selon le refrain, que l'on pré- 
fère 

Honneste mort plus que vivre en vergongne. 

Elle exige chez le gentilhomme 

Sens pour choisir bon party justement 



Ferme propos et arresté courage, 
Diligence, secret et peu langaige 

Bon renom est son trésor, son avoir; elle est 

Doulce aux humbles et aux fiers fière, 
Et aux simples ne fait empeschement. 
(P. 586.) 



— 149 — 

D'après le nom seul de la sixième vertu, on s'attend d'a- 
vance à quelques-unes au moins de ces subtilités métaphy- 
siques qui sont le texte inépuisable des poésies galantes si 
fort en vogue à la cour, car c'est de Y amour qu'il s'agit. 
Il n'en est rien cependant, et l'amour, tel que le conçoit 
l'auteur, n'a rien de commun avec la galanterie, qui n'en 
est pour lui sans doute, comme pour Montesquieu, que le 
délicat, le léger, le perpétuel mensonge. Ce n'est pas à la 
galanterie chevaleresque que s'adresse ce refrain : 

Qui n'a amours et amis il n'a rien. 
(P. 58G.) 

L'amour dont il est question ici, c'est la sympathie dans 
son sens le plus élevé : 

C'est largesse de hault cueur konnoraVjle, 
Qui de soy fait à ce qu'il aime part ; 
C'est la bonté qui soy mesmes espart, 
Et qui acquiert l'autruy cueur pour le sien. 
(P. 58G.) 

La pensée exprimée dans ces vers n'est-elle pas la même 
au fond que celle qui est magnifiquement développée par 
Bossuet dans l'oraison funèbre de Condé? « La bonté, dit-il, 
» devait faire comme le fond de notre cœur, et devait être en 
» temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes 
» pour gagner les autres hommes. » 

La courtoisie, septième vertu, n'est guère quelque chose 
de plus que ce que nous entendons par le mot de politesse ; 
elle doit se montrer dans les actions aussi bien que dans les 
paroles 

En fais et en dis, 

comme le dit le poète, car elle est l'empreinte même du 
cœur: 



— 450 — 

Par les fais peult-on prouver 
Ce qui est au cueur empraint ; 
L'oeuvre fait tel reprouver 
Villain, qui gentil se faint. 
(P. 587.) 

Car la noblesse s'estaint 
Des que la vie est honteuse 
Et la langue oultrageuse. 
(P. 588.) 

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les autres 
vertus qui suivent; chacune a comme toujours son trait 
caractéristique dans le refrain. Telle est, par exemple, la 
diligence qui les vertus esveille. En effet, dit le poète : 

Puisque vertu se parfait d'avoir peine, 
L'âme en vault mieux et la vie est plus saine. 

(P. 588.) 

Puis la netteté, c'est-à-dire l'absence de toute souillure : 

Car sa noblesse desprise 
Quant nettement ne la garde 
Celuy où tous prennent garde. 



Lait parler ou trop mesdire 
Sont une vile devise 
Sur homme où chacun se mire 
Et où tout le monde vise. 
Honnesteté est requise 
Pour tenir en sauvegarde 
Celuy où tous prennent garde. 
(P. 590.) 






C'est, sous forme d'aphorismes, le texte du beau sermon 
de Massillon sur les exemples des grands. 

Vient ensuite la dixième vertu, plus longuement déve- 
loppée que la précédente, la largesse ou la libéralité : 



— 151 — 

C'est l'enseigne des vertus en ce monde. 

Le don rcccu oblige le prenant, 
Et le donneur sa grant bonté acquitte. 
(P. 590.) 

La onzième vertu est la sobriété, 

Garde de corps et concierge de vie, 

dit le refrain. C'est la seule de ces espèces de ballades où 
l'on puisse remarquer quelques métaphores d'assez mauvais 
goût, telles que celle-ci par exemple : 

Et qui ne scet mesure retenir 

Sur sa bouche, qui est l'uissier du cueur, etc., etc. 

Enfin la douzième vertu est traitée avec plus de dévelop- 
pement que toutes les autres, car les stances contiennent 
chacune quinze vers de dix pieds ; c'est la persévérance, 
qui dans l'ordre moral forme comme le couronnement. 
C'est elle, en effet, qui mène au but, suivant l'axiome : 

En toute chose, il faut considérer la fin. 
C'est ce que dit le refrain : 

Puisque la fin fait les euvres louer. 

L'auteur ne dit rien de trop assurément dans ces beaux 
vers par lesquels il débute : 

Excellente et haulte vertu divine, 
Qui tout parfait, accomplit et termine, 
Royne puissant, dame persévérance : 
Cil qui retient ta loyalle doctrine, 
Sans fourvoyer le droit sentier chemine 
De loz, de pris, de paix, de suffisance. 
Car tu vaincs tout par ta ferme constance 
Qui de souffrir n'est souléc ne lasse. 
(P. 592.) 



— 152 — 



■ 



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Et tout est sur ce ton d'un bout à l'autre de la pièce. 
Ainsi sont justifiés les éloges unanimes des contemporains, 
et nous avons bien le droit, ce nous semble, de dire que ce 
petit poème est le chef-d'œuvre non seulement d'Alain 
Cliartier, mais aussi de la poésie didactique au moyen-âge. 

Avons-nous besoin de désavouer la main plus que mala- 
droite qui s'est permis d'ajouter au manuscrit, comme a 
soin de le noter André Duchesne, les huit mauvais vers 
contenant un jeu de mots presque aussi détestable que celui 
des vers latins qui ont été ajoutés à la fin du Curial ? 
Remarquons seulement qu'ici, pas plus que dans le Curial, 
il n'est pas dit un mot des femmes, qui tiennent cependant 
une place si considérable de tout temps dans l'éducation 
pratique du gentilhomme. Nous avons dit plus haut, en 
parlant du Curial, quels sont, selon nous, les motifs de ce 
silence, et nous croyons inutile de revenir sur ce sujet. 

i 
§ 5. — Conclusions pour la poésie. 

D'après ce que nous venons de dire des quatre grands 
genres de poésie, on voit que le genre didactique est le seul 
dans lequel Alain Chartier ait vraiment justifié le titre de 
grand poète de son temps. Il est le premier, sans contredit, 
de tous les poètes moralistes du moyen-âge, qui n'ont rien 
produit de plus achevé sous tous les rapports que le Bré- 
viaire des Nobles. C'est aussi le seul de ses ouvrages qui 
appartienne à la haute poésie et en soutienne le ton ; tous les 
autres ne peuvent être classés que dans les genres légers ou 
secondaires ; ce n'est qu'accidentellement et d'une manière 
purement accessoire, qu'on y peut signaler quelques mérites 
du genre lyrique ou du genre dramatique. Quant à ceux 
du genre épique, ils y font complètement défaut, comme 



— 153 — 

dans notre littérature en général, depuis l'avortement de 
l'épopée primitive dont nous avons expliqué les causes. Il 
n'en est pas de même de la poésie légère, à laquelle appar- 
tiennent le plus grand nombre de ses poèmes. C'est dans la 
poésie légère, en effet, que l'esprit français se sent pour ainsi 
dire plus à son aise et plus libre des entraves qui partout 
ailleurs gênent plus ou moins la liberté de ses mouvements, 
et sont cause qu'à toutes les époques on peut dire comme 
Pascal le disait encore en plein XVII e siècle : « Quand on 
» voit le style naturel, on est tout étonné et ravi. » Et 
cependant, à l'époque où Pascal parlait ainsi, la poésie fran- 
çaise, grâce surtout à Malherbe et à Corneille, savait enfin 
parler d'une manière soutenue le langage des sentiments 
élevés et des fortes pensées, qui est propre au genre lyrique 
et à la tragédie, sans cesser d'être vraie et par conséquent 
naturelle. Pourquoi y avait-elle si peu réussi avant eux et 
dans tout le cours du moyen-âge, à partir du siècle de 
Saint-Louis, où le sentiment des vraies beautés de l'art ne 
manquait pas assurément, dans l'architecture religieuse par 
exemple? C'est que si le sentiment religieux créait des ar- 
tistes de génie au service de l'Église, celle-ci, qui ne parlait 
guère la langue nationale que dans la prédication, ne s'oc- 
cupait nullement dans l'enseignement public, dont elle était 
exclusivement chargée, à former, comme nous l'avons déjà 
dit, des écrivains français, poètes, orateurs ou autres. Les 
auteurs latins qu'on étudiait là étaient bien moins ceux du 
grand siècle que les Pères de l'Église ou les théologiens les 
plus propres à exercer les clercs aux luttes de la scolastique ; 
c'était en quelque sorte déserter l'Église pour le monde que 
d'écrire en français, et surtout de faire des vers dans les 
genres les plus en vogue, et il était bien difficile, même 
à ceux qui le faisaient avec le plus de succès, de n'y pas 



M 



— 154 — 

apporter quelques-unes des habitudes pédantesques con- 
tractées au collège, d'autant plus que c'était là faire preuve 
de savoir et d'instruction aux yeux du monde qui n'en était 
que mieux prévenu en faveur de l'écrivain. Mais le monde 
lui-même avait aussi des habitudes et des exigences qui 
ne contribuaient pas moins que celles du collège à fausser 
les meilleurs esprits. C'est ainsi que la poésie galante, par 
exemple, avait ses pédants tout comme la scolastique, tout 
comme de nos jours la science elle-même. Au XVIII e siècle, 
d'Alembert disait : physique, préserve-toi de la méta- 
physique ! On aurait pu dire au moyen-âge, et on dirait 
peut-être avec raison même de nos jours : poésie, pré- 
serve-toi de l'affectation et des caprices de la mode, c'est- 
à-dire de l'esprit de système; car il n'y a rien de plus funeste 
à l'imagination que la métaphysique, outre qu'elle est sans 
entrailles. Le mal devait durer longtemps dans notre litté- 
rature, et ce n'étaient pas l'Italie et l'Espagne qui pouvaient 
l'en préserver, puisque l'on a vu cette dernière l'aggraver 
encore au XVII e siècle sous le nom de Gongorisme. 

Rien ne pouvait l'en garantir mieux que la satire, surtout 
quand elle est l'expression du bon sens et de la malice spiri- 
tuelle et sans fiel de l'esprit français. On sait quelle part elle 
a eue dans notre littérature du moyen-âge, et si malheureu- 
sement elle n'a pas su se préserver des excès de la licence, 
elle a du moins contribué à éviter ceux de l'affectation et 
à éveiller le goût du vrai et du naturel, qui, au contraire, 
ne faisaient nulle part plus complètement défaut que dans la 
poésie galante, où dominait, avec l'abus le plus extravagant 
des personnifications allégoriques, une théorie de plus en 
plus raffinée des sentiments amoureux , véritable métaphy- 
sique tout-à-fait digne de celle dont faisait si plaisamment 
profession au XVI e siècle l'abstracteur de quintessence Alco- 






— 155 — 

fribas Nasier (anagramme de François Rabelais). C'était 
là qu'il était le plus difficile d'être naturel et vrai, et c'est le 
mérite de Charles d'Orléans d'y avoir réussi quelquefois; 
mais il y est surpassé de beaucoup, comme nous l'avons déjà 
dit, par Eustache Deschamps et surtout par Alain Chartier. 
InÎous avons remarqué plus haut que ce dernier a su mêler 
heureusement au langage amoureux du Réveille-Matin et 
de la Belle-Dame Sans-Mer -cy par exemple, ces teintes de 
bon sens et de fine ironie, si propres à faire à la vérité et au 
naturel la part qui leur manquait presque constamment dans 
ce genre de poésie. L'allégorie s'y réduit le plus souvent à ce 
qu'elle ne devrait jamais cesser d'être, c'est-à-dire à une 
pure métaphore, et si l'antithèse y est un peu prolongée, le 
langage figuré y est souvent relevé par certaines crudités 
d'expression qui en sont comme le piquant assaisonnement. 
On en trouve d'assez fréquents exemples dans le Livre des 
Quatre-Dames. 

Un exemple d'un tout autre genre, que l'on trouve dans 
le commencement de ce même livre, et dont il faut tenir 
compte à nos vieux poètes du moyen-âge, c'est celui de la 
poésie descriptive, dans laquelle ils ont à peu près tous excellé 
plus ou moins, en ce qui concerne le sentiment vrai de la 
nature champêtre. C'était au printemps que le jongleur ou 
le trouvère qui colportait dans les châteaux féodaux les 
poèmes les plus en vogue, partait d'ordinaire pour faire sa 
tournée littéraire et récolter les dons par lesquels les châ- 
telains et surtout les châtelaines encourageaient la gaie 
science. De là les poétiques descriptions qui, la plupart du 
temps, servaient de début à leurs récits, et qui se ressentent 
toujours assez heureusement des impressions que leur avait 
produites le spectacle qu'ils avaient eu sous les yeux au 
commencement de leurs voyages. Le Livre des Quatre- 



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I 



— 156 — 






I 



J 



Dames débute par un tableau de ce genre, plein des fraîches 
images et en quelque sorte des senteurs du printemps. Il 
semble que l'auteur ne se lasse pas plus d'en parler que la 
nature ne se lasse de les produire, toujours les mêmes et 
cependant toujours nouvelles. C'est là un genre de vérité 
qu'on ne rencontre guère au même degré, â beaucoup près, 
dans les poètes du XVII e siècle, et il faut encore une fois 
en tenir compte à ceux du moyen-âge, chez lesquels le 
naturel avait tant de peine à se faire jour autre part que 
dans les genres légers et dans la satire, car nous ne parlons 
pas des chroniques rimées, qui n'ont d'autre titre pour être 
classées dans la poésie que d'être écrites en vers et non en 
prose. Ainsi, au mérite d'avoir été de beaucoup supérieur 
à tous les poètes du moyen-âge dans un des quatre grands 
genres de poésie, Alain Chartier joint celui d'avoir été vrai 
plus souvent qu'aucun d'eux dans les genres où les meilleurs 
l'étaient bien plus rarement que lui, et de les avoir égalés 
pour le moins dans le genre où presque tous ont excellé. 
Quant à la versification proprement dite, il ne faut pas 
oublier de remarquer un fait qui s'accorde avec l'infériorité 
universelle et constante de notre littérature du moyen-âge 
dans la haute poésie, c'est que l'on ne rencontre pas chez 
lui un seul vers de douze syllabes, vers que l'on appelait 
Alexandrin, parce que l'on en attribuait l'invention, à tort 
peut-être, à Alexandre de Bernay, l'un des auteurs du 
cycle épique d'Alexandre. Il n'est pas tout-à-fait exact de 
dire que cette forme de vers répugnait peut-être aux 
franches allures de nos vieux poètes populaires, puisqu'on 
en trouve d'assez fréquents exemples dans Rutebeuf. Il n'en 
est pas moins vrai qu'après lui, cette forme semble tomber 
à peu près en désuétude, surtout chez les poètes du peuple, 
puisqu'on n'en trouve pas un seul exemple dans Villon. 



— 457 — 

Quant à Alain Chartier qui, malgré ses sympathies pour le 
peuple, n'est, en réalité, qu'un poète de cour, le vers le plus 
long dont il se serve pour les tons les plus élevés de la 
poésie est celui de dix pieds. Hors de là, le vers de huit 
pieds est celui dont il fait le plus fréquent usage ; au-dessous 
de cinq pieds, le vers ne se présente guère chez lui qu'appuyé 
pour ainsi dire sur des vers plus longs. Il ne paraît pas 
avoir songé plus que les poètes contemporains à éviter les 
hiatus, et il conserve ou élide Ye muet à peu près arbitrai- 
rement; comme eux aussi, il ne paraît pas avoir songé 
davantage â faire alterner ou croiser les rimes féminines et 
masculines, règle que n'a observée qu'assez tard Clément 
Marot lui-même. C'était une difficulté de plus, dont notre 
poésie, à la rigueur, aurait pu ne pas accepter l'inflexible 
loi sans perdre beaucoup à s'en écarter quelquefois, comme 
le prouve la pièce suivante, toute composée de rimes fémi- 
nines, qui nous a servi d'épigraphe et par laquelle nous 
terminerons ce chapitre sur les œuvres poétiques de notre 
auteur : 

Chétive créature humaine, 
Née à travail et à paine, 
De fraelle corps revestue, 
Tant es foible et tant es vaine, 
Tendre, passible, incertaine, 
Et de légier abbatuë : 
Ton penser te devertuë, 
Ton fol sens te nuit et tue 
Et à non scavoir te maine. 
Tant es de povre venue, 
Se des cieux n'es soustenue, 
Que tu ne peuz vivre saine. 
(P. 264.) 



■ 

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LIVRE DEUXIÈME. 



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I 



CHAPITRE III. 



De la prose française en général dans les différents genres 
au moyen-âge, et des caractères propres à celle d'Alain 
(Jnartier en particulier. 



§ 1 . — DE LA PROSE EN GENERAL, DE SES CARACTÈRES ET DE 
SES PROGRÈS DANS LES DIFFERENTS GENRES. 




C'est un fait parfaitement établi dans l'histoire de notre 
littérature que la prose a pris de bonne heure et a conservé 
jusqu'au XVII e siècle une grande avance sur la poésie, 
beaucoup plus lente à se fixer, surtout dans les genres 
sérieux et élevés. La vieille devise argute loqui, par laquelle 
les anciens signalaient le caractère propre au langage de la 
race gauloise, n'a pas tardé à être justifiée par la langue 
nouvelle, dont l'origine dans la Gaule date de la transfor- 
mation politique qui lui a donné le nom de France en même 
temps que le titre de Fille aînée de l'antiquité et de l'Eglise, 
et c'est dans la prose surtout que la langue française 
a commencé le plus vite à acquérir, au moment même où elle 
entrait à peine dans l'adolescence, l'universalité qui n'a plus 
cessé de lui appartenir, parce que, disait-on, même en Italie, 



— 159 — 

la parlure en était plus délilable et plus commune à toutes 
gens. Si l'on n'en disait pas autant de la poésie, si riche 
pourtant dès le principe dans le genre épique , il faut 
l'attribuer sans doute aux mêmes causes que celles qui, 
comme nous l'avons dit plus haut, expliquent l'espèce 
d'avortement de l'épopée primitive dans notre littérature. 
La réaction satirique qui, trop justifiée par" les événements, 
avait soulevé le bon sens français contre l'orgueil féodal et 
les mensonges poétiques de l'esprit chevaleresque, ne pouvait 
nuire à la prose autant qu'à la poésie, à qui elle fermait pour 
ainsi dire la source des plus hautes inspirations. La plupart 
de nos vieilles chansons de gestes n'avaient pu échapper au 
discrédit qui les frappait toutes, en même temps que la 
féodalité, qu'en renonçant au langage de la poésie pour 
parler celui de la prose dans des traductions plus ou moins 
plates en général, mais qui cependant ont fait sortir du 
mouvement épique primitif de notre littérature le seul 
rameau un peu vivace qu'il ait produit, celui du roman en 
général et surtout du roman d'aventures. C'est là pour les 
imaginations un aliment sur la valeur duquel il y aurait 
beaucoup à dire pour et contre, attendu qu'il est pour la 
santé de l'esprit ce que sont les liqueurs fortes pour celle du 
corps; mais la prose avait beaucoup mieux à faire dans 
l'éloquence, dans l'histoire et dans la philosophie. Dans 
l'histoire, où l'imagination a d'abord bien plus de part que 
la critique, la poésie marche souvent d'un pas égal à celui de 
la prose, par exemple dans les chroniques moitié historiques, 
moitié fabuleuses de Robert Wace, et surtout dans la chro- 
nique en vers de Duguesclin ; mais la supériorité de la prose 
devient incontestable aussitôt que l'historien s'inspire de ses 
impressions et de ses souvenirs personnels : c'est ce qui fait 
l'incomparable mérite des mémoires de Villehardouin et de 



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Joinville, et surtout des chroniques de Froissart ; c'est aussi 
par la même raison, sans doute, celui de la chronique en 
prose de Duguesclin. Les mémoires sont, dès le principe, et 
doivent rester pour toujours la forme la plus originale et la 
plus heureuse de notre littérature, et l'on sait que ce qui 
donne tant d'intérêt et tant de vie à ceux qu'on appelle les 
chroniques de Froissart, c'est que pour lui, raconter est une 
véritable passion où il s'habilite et se délite, comme il le 
dit lui-même, et qui le fait courir partout où il croit trouver 
des scènes à voir par lui-même ou à se faire raconter par 
des témoins compétents. La féodalité avait là un peintre 
enthousiaste qu'il était de son intérêt de bien traiter; lui- 
même d'ailleurs l'entend bien ainsi , car il croit faire 
beaucoup d'honneur aux grands seigneurs de son temps, 
en parlant d'eux. Le XV e siècle est riche en prosateurs qui 
méritent plus ou moins, et mieux que Monstrelet, par 
exemple, le titre d'historiens, quoique leurs ouvrages soient 
plutôt des matériaux historiques que des histoires proprement 
dites ; aucun cependant n'atteint à la valeur historique et 
littéraire des mémoires de Comines, où la prose se rapproche 
déjà plus que partout ailleurs de celle du XVII 8 siècle, 
quoique deux siècles encore l'en séparent. 

Mais c'est surtout dans l'éloquence, et en général dans 
tout ce qui se rapproche plus ou moins du genre oratoire, 
que la prose française fait, au XV e siècle, les progrès les 
plus sensibles, et l'honneur en revient à Alain Chartier plus 
qu'à tout autre. Là est son plus beau titre littéraire ; c'est 
par conséquent un point sur lequel nous devons nous arrêter 
plus longtemps. 

§ 2. — Alain Chartier prosateur. 
Nous avons vu plus haut comment la plus noble des 






— 161 



passions, celle du patriotisme, qui manquait le plus au 
monde dans lequel vivait Alain Chartier, éveilla chez lui le 
génie oratoire en face des terribles événements dont il était 
témoin. L'éloquence , à cette époque, n'en était certes pas 
à ses débuts; il y avait longtemps qu'elle se donnait carrière, 
dans la chaire surtout, où l'autorité de la religion lui avait 
le plus constamment maintenu la liberté de la parole. 
Quand les monuments de l'éloquence religieuse au moyen- 
âge nous font défaut, les événements nous disent assez quelle 
a été sa puissance. C'est elle par exemple qui, par la voix 
des Pierre l'Hermite, des Foulques de Neuilly, des Saint 
Bernard, a donné à la France l'initiative des Croisades et 
de leurs mouvements les plus populaires. La parole n'a pu 
lui être interdite à aucune époque, et nous voyons au 
XV e siècle le prédicateur Olivier Maillard braver impuné- 
ment les menaces de Louis XI lui-même. Qu'elle en ait abusé 
trop souvent par des bouffonneries indignes de la majesté de 
la religion, mais qui plaisaient à la multitude, c'est ce qu'on 
ne saurait nier, et c'est ce qui explique pourquoi la véritable 
éloquence, qui avait plus à perdre qu'à gagner à une pareille 
école, a dû commencer par rompre définitivement avec de pa- 
reilles traditions, qui finissaient à la longue par nuire à la 
religion elle-même, avant d'atteindre enfin dans la chaire à la 
hauteur sublime où l'ont portée les grands orateurs chrétiens 
du XVII e siècle. Elle n'en était pas là, à beaucoup près, au 
XV e siècle, et elle avait bien à faire pour y arriver. Des 
orateurs religieux tels que le moine Augustin Legrand, 
dont le religieux de Saint-Denis nous a traduit dans sa 
chronique latine quelques magnifiques paroles , ou tels que 
Gerson, sont rares à cette époque. Il faut attendre que les 
grandes luttes de la Réforme viennent achever sous ce rap- 
port l'éducation littéraire de l'éloquence religieuse. 

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Quant à l'éloquence politique qui était loin d'avoir les 
mêmes occasions de se produire, les États généraux lui 
avaient donné une première tribune en 1353, en prenant en 
mains le pouvoir après la désastreuse bataille de Poitiers et 
pendant la captivité du roi Jean ; les événements seuls nous 
apprennent ce qu'elle a pu y faire, mais non ce qu'elle a dit, 
ni comment y ont parlé les Marcel et les Robert Lecoq. 
Poussée par les grands intérêts du moment, l'éloquence était 
là évidemment dans les meilleures conditions, celles de la 
spontanéité. La pratique des affaires devait lui être égale- 
ment favorable dans une autre tribune ouverte plus con- 
stamment à la parole, dans l'Hôtel-de -Ville de Paris, qu'on 
appelait alors le Parfaire aux Bourgeois. On sait que dès 
le milieu du XIV e siècle, la place publique elle-même a eu 
ses orateurs qui, comme Charles le Mauvais et le médecin 
Jean de Troyes, par exemple, venaient y soulever les passions 
de la multitude et donner par conséquent à leurs, paroles 
quelques accents de la véhémence tribunitienne. L'éloquence 
obéissait dès lors et obéit encore trop longtemps après à deux 
impulsions profondément différentes, l'une peu favorable 
à ses progrès, où les prétentions d'un savoir pédantesque et 
une maladroite imitation de l'antiquité surchargent et 
encombrent pour ainsi dire les harangues officielles ou 
d'apparat; l'autre plus profitable, parce qu'elle est nécessai- 
rement plus spontanée, où l'urgence des intérêts présents 
oblige l'orateur à renoncer à toute vaine recherche pour 
s'en tenir au langage plus ou moins populaire du bon sens 
et de la pratique des affaires. L'histoire littéraire nous 
montre le perpétuel contraste de ces deux formes de la 
parole, et nous l'avons déjà suffisamment constaté dans le 
langage oratoire latin ou français d'Alain Chartier lui- 
même. Mais il y a déjà de son temps, pour l'action de l'élo- 



— 463 — 



quence, un mode tout nouveau, à peu près nul jusque là, et 
auquel l'imprimerie va donner une puissance de plus en 
plus grande désormais, c'est celui de la parole écrite, où la 
pensée, en se donnant le temps de mûrir et de chercher, 
pour s'en revêtir, les formes les plus vives du langage, 
n'en exerce qu'avec plus de force, et d'autant mieux qu'elle 
est plus sincère, son empire sur les esprits. . • 

L'éloquence de la parole écrite, voilà le plus grand titre 
littéraire d'Alain Chartier, celui qui l'a fait appeler avec 
raison le Père de l'éloquence française. C'est là que se fait 
le plus sentir et que se soutient le mieux sa supériorité 
comme écrivain prosateur, parce que c'est là aussi qu'il 
obéit le moins souvent aux exigences du mauvais goût qui, 
de son temps, imposait à l'éloquence l'étalage pédantesque 
de l'érudition et des formes savamment barbares de la sco- 
lastique, et à l'imagination l'abus de la fiction allégorique 
telle qu'on l'entendait alors. Parmi les écrivains de l'anti- 
quité, Sénèque a été, on le sait, et nous l'avons déjà dit plus 
haut, son auteur favori et celui qu'il s'efforce le plus con- 
stamment d'imiter. Nous croyons devoir rapporter ici une 
remarque que nous avons déjà faite : c'est qu'au point où 
en était alors la prose française, il n'y avait pas à craindre 
qu'elle pût être de longtemps gâtée par les défauts séduisants 
du philosophe latin, qui, au commencement d'une époque de 
décadence pour l'éloquence latine, pouvaient être avec raison 
signalés par Quintilien comme un danger pour elle; mais ce 
n'en était pas un au XV e siècle pour la prose française, 
à laquelle la précision et le tour arrêté de la phrase étaient 
ce qui manquait le plus alors. La prolixité et l'exubérance 
"étaient au contraire le défaut dominant et le plus inévitable, 
en quelque sorte, de l'époque; et si le génie littéraire de 
Froissard l'en avait préservé, grâce au naturel exquis de 






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son langage,- les écrivains les plus éminents du XV e siècle, 
et surtout ceux de la cour des ducs de Bourgogne, en 
avaient poussé l'abus jusqu'aux derniers excès, avant que 
Comines ne fût venu donner dans ses mémoires le plus 
heureux modèle du bon style de la prose française. Or, ce 
que Comines a fait pour l'histoire seulement, Alain Chartier 
l'avait fait avant lui, avec la même supériorité, pour l'élo- 
quence , et nous verrons plus loin qu'il l'a fait également 
pour le langage du sens commun en philosophie. Dans l'un 
comme dans l'autre, il est également redevable à la lecture 
assidue et à l'imitation de Sénèque , et il n'entrait aucune 
pensée de blâme dans le titre de Sénèque français, que lui 
donne Pasquier au XVI e siècle. Il mettait ainsi la prose 
française au régime dont elle avait le plus besoin de son' 
temps. 

Il n'était pas moins redevable, ainsi que notre langue, en 
ce qui concerne l'éloquence, à la lecture et à l'imitation, 
moins fréquente, il est vrai, mais également salutaire, de 
Salluste, de Tite-Live et de Cicéron. C'est là, en effet, qu'il 
a le mieux compris la puissance du langage dans le bon 
emploi des figures et dans la marche de la période. Jamais 
chez lui les formes les plus vives du langage figuré ne 
tombent dans l'emphase et la déclamation. L'exclamation et 
l'apostrophe, par exemple, ne viennent jamais hors de 
propos, et nous avons déjà cité plus haut de nombreux 
passages tirés de ses ouvrages latins, où elles ne sont que 
le cri naturel d'une âme fortement émue, toujours sûre de 
trouver de l'écho dans celle du lecteur ; telle entre autres 
la belle apostrophe à la jeune héroïne de Vaucouleurs : 
« virginem singularem, omni gloria, omni laude dignam, 
» dignam divinis honoribus! Tu, regni decus, etc., etc. 
» (Voir l'Appendice, p. 315). » Ce n'est certes pas là de 



— 165 —> 

la vaine rhétorique. Que de passages du même genre nous 
pourrions tirer du Quadrilogue et du Livre de l'Exil ! 
L'exclamation suivante, que nous rencontrons dans ce der- 
nier ouvrage, ne trouverait-elle plus un écho même de nos 
jours : «O Français, Français! Vous avez par une damnée 
» et accoustumée blasphème despité le nom de celuy à qui 
» tout genoil se doit fléchir, et il vous a par l'usance de sa 
» justice mis en blasme et en reprouche des nations, et fait 
» ployer vos corps et encliner vos testes devant vos en- 
» nemis! (p. 319). » Nous aurons plus loin, en parlant de 
cet ouvrage en particulier, à citer bien d'autres passages 
du même genre. 

Mais ce n'est pas seulement l'accent ému de la parole qui 
se fait sentir dans le langage français de l'auteur, c'est aussi 
l'art de donner à la prose l'ampleur et l'harmonie de la 
phrase oratoire. En voici un exemple tiré du début du 
Quadrilogue, où il nous semble impossible de ne pas recon- 
naître une analogie frappante avec le magnifique exorde de 
l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre : « Comme les 
» haultes dignitez des seigneuries soient establies soubz la 
» divine et infinie puissance qui les esliève en florissant 
» prospérité et en glorieuse renommée, il est à croire et 
» tenir fermement que ainsi que leurs commencemens et 
» leurs croissances sont maintenus et adressiez par la 
» divine Providence, aussi est leur fin et leur détriment 
» par sentence donnée au hault conseil de la souveraine 
» Sapience, qui les aucuns verse du hault throsne de impé- 
» rial Seigneurie en la basse fosse de servitude, et de ma- 
» gnificence en ruine, et faict des vainqueurs vaincus, et 
» ceulx obéyr par crainte qui commander souloient par 
» auctorité (p. 402-403). » Quel accent plus vrai de com- 
passion pour la misère du pauvre peuple que la plainte 






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suivante que lui fait pousser l'auteur, en réponse à l'objur- 
gation de la France : « Ha ! mère jadis habondant et plan- 
» tureuse de prospérité, et ores angoisseuse et triste du 
» déclin de ta lignée : je reçoy bien en gré ta correction, et 
» congnois que tes plaintes ne sont point desraisonnables 
» ne sans cause. Mais trop m'est amère deplaisance que 
» j'aye de ce meschief la perte et le reprouche ensemble, et 
» que m'en doyes en riens tenir suspect. Et quant d'autruy 
» coulpe je porte la très aspre pénitence, je suis comme 
» l'asne qui soustiens le fardel importable, et si suis aguil- 
» lonné et batu pour faire et souffrir ce que je ne puis. Je 
» suis le bersault contre qui cbacun tire sagettes de tribu- 
» lation. Ha! chétif doloreux! Dont vient ceste usance qui 
» a si bestourné l'ordre de justice que cbacun a sur moy 
» tant de droit comme sa force luy en donne? Le labeur de 
» mes mains nourrist les lascbes et les oyseux, et ilz me 
» persécutent de faim et de glaive. Je soustiens leur vie à la 
» sueur et travail de mon corps, et ilz guerroyent la mienne 
» par leurs oultrages, dont je suis en mendicité. Hz vivent 
» de moy, et je meur par eulx. Hz me deussent garder des 
» ennemis, hélas! et ilz me gardent de mengier mon pain en 
» seureté (p. 417). » Le clergé, qui a un beau rôle dans le 
Quadrilogue, celui de conciliateur, parce qu'il n'appartenait 
à nul ordre plus qu'à lui de dire à cbacun ses vérilés, mais 
qui en abuse un peu, il faut en convenir, dans la longueur 
de ses remontrances, n'a-t-il pas révélé le secret de la 
plupart des défections féodales dans ce sophisme qui leur 
servait d'excuse et qui n'est que la condamnation nationale 
de la féodalité elle-même : « En mémoire me vient que 
» j'ay souvent à plusieurs ouy dire : je n'iroye pour riens 
» soubz le panon de tel, car mon père ne fu oncques soubz 
» le sien. Et ceste parolle n'est pas assez pesée avant que 



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— 167 — 

» dicte. Car les lignaiges ne sont pas les chiefz de guerre ; 
» mais ceulx à qui Dieu, leurs sens ou leurs vaillances et 
» l'auctorité du prince en donnent la grâce doivent estre 
» pour tels obéiz : laquelle obéissance n'est mie rendue à la 
» personne, mais à l'office et à l'ordre d'armes et discipline 
» de chevalerie que chascun noble doit préférer à tout autre 
» honneur (pî 447-448). » Et parmi toutes ces longueurs, 
quel résumé plus complet et plus serré tout à la fois des 
maux de la guerre civile et de tous ceux qui rendaient si 
difficile la tâche de la royauté, que le passage suivant : 
« guerre d'ennemis et division d'amis! Discordz de 
» royaulmes et batailles civiles et plus que civiles au dedans 
» des citez et des seigneuries! Par vous est mis le joug de 
» servitute sur les très haultes puissances. Par vous est 
» donné à congnoistre aux hommes mortels que sur eulx 
» règne Dieu immortel qui l'orgueil de leur fier pouoir 
» puet reprimer et affermir et asservir à moindre de soy, et 
» la vanité de leurs grans habondances chastier et ramener 
» à indigence et nécessité. Soit donc regardé quantz aguetz 
» d'ennemis, dangiers de servans et de souldoyers mal 
» contens, indignation de gens esconditz ou reboutez, 
» murmure de subgetz, plainctes de peuples et de communs 
» rapportz, divers et soupeçonneux litiges, et riotes entre 
» les siens prince menant guerre est contrainct d'escouter, 
» doubter et refraindre. Et chacun congnoistra que plus 
» d'eur, seurté et franchise, souffisance et faculté de vivre 
» à son gré est en la maison d'ung petit bergier que es haulx 
» palais des princes, que grant auctorité de seigneurie 
» a faict estre serfz à plusieurs pour celle avoir, mais plus 
» que serfz quant le besoing contraint à la deffendre. » 
Malgré ce titre à'invectif ajouté au Quadrilogue, la 
plainte la plus vive et la plus fondée n'a jamais la moindre 



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amertume. On sent qu'il n'y a pas de fiel dans l'âme de 
l'écrivain. 

Il pourrait y en avoir, et cependant il n'y en a d'aucune 
sorte dans le Curial, qui est, comme nous l'avons déjà dit, le 
plus achevé des ouvrages en prose de notre auteur, celui où 
disparaissent lepluscomplétement les défauts lesplushabituels 
de son style. Ce n'est pas, il est vrai, une œuvre oratoire à 
proprement parler, bien qu'on puisse y reconnaître cependant 
l'éloquence d'une sincère amitié, qui ne signale le danger que 
pour en préserver un frère ou un ami. Nous ne reviendrons 
pas sur ce que nous avons dit à ce sujet ; nous nous conten- 
terons de remarquer que c'est là que se trouvent en plus 
grand nombre que partout ailleurs, et d'une manière plus 
soutenue, les pages de la plus excellente prose française de 
cette époque. C'est ce que reconnaissait Pasquier, d'accord en 
cela avec tous les admirateurs d'Alain Chartier au XVI e siècle, 
dans le chapitre de ses Recherches de la France, qui 
a pour titre : Des mots dorés et belles sentences de maistre 
Alain Chartier, où l'on voit que l'exemplaire qu'il avait 
sous les yeux semble ne contenir que le Curial et le Quadri- 
logue, et ne mentionne même pas le Livre de l'Exil, d'où 
sont tirés cependant les passages qu'il admire le plus et 
avec raison. Rappelons seulement ici, et la redite est plus 
que jamais excusable, ce nous semble, rappelons, dis-je, 
qu'il termine ainsi ses nombreuses citations : « Et une 
» infinité d'autres belles sentences, desquelles il est confit 
» de ligne à autre, que je ne le puis mieux comparer qu'à 
» l'ancien Sénèque romain. » N'oublions pas qu'il l'avait 
appelé au commencement de ce chapitre « grand poète de 
» son temps et encore plus grand orateur », comme l'on 
peut voir, ajoute-t-il « par son Curial et Quadrilogue, 
» lesquelles deux œuvres il nous laisse pour éternelle 



- 169 — 

» mémoire de son esprit ». Cette redite d'un jugement qui 
nous a servi de point de départ nous fournira la conclusion 
de ce chapitre de notre travail, car elle achève de prouver, 
selon nous, que la supériorité, décidément incontestable, 
d'Alain Chartier, consiste bien, comme nous l'avons déjà dit, 
dans le double service qu'il a rendu à notre langue : 1° en 
faisant sentir le premier tout ce qu'elle gagnait à s'affranchir 
du fatras pédantesque imposé par l'usage à l'éloquence 
officielle, et à se dégager de toutes les scories, pour ainsi 
dire, de la scolastique ; 2° en lui révélant en quelque sorte 
les ressources qu'elle possédait, tout aussi bien que la langue 
latine, pour donner à la pensée soit les formes concises du 
langage de Sénèque, soit l'ampleur oratoire, la richesse et 
l'harmonie de la phrase cicéronienne. Mais ce qui donne 
par dessus tout la force et la vie à son style, c'est que l'on 
y sent partout la sincère conviction d'un honnête homme et 
l'âme d'un penseur qui ne recherche et n'aime que la vérité. 
C'est ce que démontrera, nous le croyons, l'étude que nous 
allons faire de son ouvrage le plus étendu, de celui où l'on 
peut dire qu'il a mis toute son âme, en un mot du livre qui 
a pour titre dans l'édition d'André Duchesne XEspèrance 
ou Consolation des Trois Vertus, qui va être le sujet du 
chapitre suivant. 



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LIYRE DEUXIEME. 



CHAPITRE IV. 



L'Espérance ou Consolation des Trois Vertus, ou autrement 
le Livre de l'Eocil. 




Ce dernier titre de Livre de l'Exil est celui par lequel 
Lemaire de Belges désigne l'ouvrage dont nous allons nous 
occuper. D'autres lui donnent simplement pour titre Conso- 
lation. Ont-ils voulu par là en signaler l'analogie avec le 
livre, si répandu déjà, de YInternelle Consolation? Les 
circonstances, non moins que l'esprit même des deux ou- 
vrages, autoriseraient peut-être une pareille conjecture ; 
nous ne voulons pas cependant nous y arrêter, car cela 
pourrait nous amener à réclamer pour Alain Chartier une 
place dont il n'est pas moins digne que notre illustre Gerson , 
parmi les prétendants au beau livre de Ylmitation, irrévo- 
cablement anonyme sous sa forme latine ou française. Il nous 
suffira de dire que les deux ouvrages français sont égale- 
ment remarquables par les mérites du style, l'élévation et la 
sagesse de la pensée, et surtout par les consolations que l'un 
et l'autre demandent avant tout à la religion. 



- 171 



A part les vers assez beaux du préambule et la petite pièce 
que nous avons prise pour épigraphe, les vers dont est entre- 
mêlée la prose du Livre de l'Exil (nous lui maintiendrons 
désormais ce titre), sont pour la plupart assez médiocres, et 
généralement peu dignes du talent dont l'auteur a fait preuve 
partout ailleurs. Il semble qu'au moment de la plus grande 
élévation de sa pensée, il ait voulu par le tour lyrique de la 
versification, donner à son langage une sorte d'accent bi- 
blique. C'est ainsi que Fénelon, dans la partie métaphysique 
de son Traité de l'Existence de Dieu , termine chacune de 
ses preuves par une sorte de cantique d'action de grâces où 
il donne carrière pour ainsi dire à son âme exaltée; mais sa 
prose est incomparablement plus poétique que les vers d'Alain 
Chartier. C'est donc de la prose seule que nous parlerons 
dans ce que nous avons à dire du Livre de l'Exil. 

Quand il a commencé à écrire cet ouvrage, qu'il n'a évi- 
demment pas terminé, il en était, comme il nous le dit lui- 
même, à la dixième année de ce qu'il appelle son Dolent 
Exil, c'est-à-dire, selon nous, de la disgrâce qui lui était 
commune avec d'autres serviteurs dévoués de la monarchie, 
quel'odieux La Trémouille tenait avec un soin jaloux éloignés 
de la cour et de la personne du roi. Cette disgrâce avait dû 
naturellement être exigée par l'indigne favori au moment où 
le succès de la négociation relative à l'alliance du roi d'Ecosse, 
cimentée par les fiançailles de sa fille avec le dauphin Louis, 
avait élevé au plus haut point le crédit du secrétaire du roi de 
France, qui, comme nous l'apprend la lettre latine insérée 
dans notre appendice, l'honorait d'une amitié toute particu- 
lière. On peut donc donner pour date à sa disgrâce l'année 



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— 172 — 

même de cette négociation, c'est-à-dire 1428, ce qui por- 
terait à 1438 la dixième année en question, c'est-à-dire à une 
époque où , d'après le tableau que nous avons retracé plus 
haut, il était bien permis à tous les sincères amis de la France 
de dire, comme le poète : 

En l'avenir que penser ne savons 
Fors que petit d'espérance y avons. 

On peut croire également, comme nous l'avons déjà dit, 
que "vers la même époque de 1438, l'arrivée toute récente de 
Marguerite d'Ecosse en France ne dut pas tarder à être suivie 
de la rentrée en grâce du poète à qui elle devait son titre de 
dauphine, comme elle mit fin également à la fortune de 
l'odieux favori, bien digne d'aller terminer sa carrière de 
traître , comme il le fit bientôt après , dans les rangs de la 
Praguerie. Rien enfin ne s'accorde mieux avec mes conjec- 
tures que le prologue du livre. Ajoutons qu'elles sont en outre 
confirmées par l'âge que l'auteur se donne lui-même dans ce 
livre, quand il fait dire à l'un de ses personnages : « Ton aage 
» tourne jà vers déclin (p. 274). » Il est vrai que le même 
personnage ajoute immédiatement : « Et les maleurtez de ta 
» nation ne font que commencer », expressions qui s'accor- 
deraient assez avec la date de 1418. Mais à cette date, l'au- 
teur ne pouvait avoir que vingt-cinq ans, et quel est l'homme 
de vingt-cinq ans qui pourrait dire, sans être ridicule, que son 
âge tourne jà vers déclin ? Quoi de plus naturel au con- 
traire en 1438, où il aurait eu à peu près quarante-cinq ans? 
Nous ne voulons pas nous dissimuler cependant qu'il reste 
en faveur de l'hypothèse que nous combattons les deux vers 
suivants : 

_ Douleur me fait, par ennui qui trop dure 
En jeune âge vieillir malgré nature. 



- 473 — 

S'il n'est pas permis de se prononcer sur la date, on 
s'explique mieux pourquoi il laissa son livre inachevé, faute 
de loisir pour le terminer, quand on voit dans le Curial, 
qu'il met au nombre des fâcheuses nécessités du métier de 
courtisan, l'ennui de muser oiseux toute la journée sans 
pouvoir lire et estudier es livres (p. 395). S'il a pu cepen- 
dant y trouver le temps d'écrire le Curial, le Bréviaire des 
Nobles et la Ballade de Fougères, il ne lui était pas pos- 
sible d'avoir assez de loisir pour terminer dans les propor- 
tions de plus en plus grandes qu'il commençait à prendre, un 
livre tel que celui de VExil. 



2. 



Le point de départ est un songe, comme dans le Quadri- 
logue, comme dans le Roman de la Rose, comme dans 
Y Encyclopédie pédagogique de Philippe de Maizières et 
dans une multitude d'autres ouvrages en vers ou en prose, 
dans lesquels l'auteur emprunte le secours de l'imagination. 
Le songe, en effet, est la région favorite des poètes et même 
d'un grand nombre de penseurs ; c'est leur domaine naturel 
en quelque sorte. L'épopée et la tragédie en particulier s'y 
établissent souvent et avec succès, témoin dans l'antiquité 
Homère et Virgile, et dans les temps modernes, Dante, 
Shakspeare, Corneille et Racine. Platon a prouvé même 
que la philosophie pouvait avec quelque profit y transporter 
la pensée humaine. La banalité du moyen n'a donc rien qui 
en condamne l'usage , pourvu seulement qu'il vienne à 
propos et n'ait rien de forcé, car c'est là que commence 
l'abus, et malheureusement il commence assez vite chez la 
plupart de nos écrivains français du moyen-âge et dans le 
Livre de VExil en particulier. Qu'à force de s'abandonner 



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à ses douloureuses pensées, l'auteur finisse par tomber dans 
une espèce de rêverie et dans le sommeil même qui la con- 
tinue, rien de plus naturel ; mais à quoi bon personnifier cette 
tristesse sous la forme d'une vieille toute désarroyée. . . 
maigre, sèche et flétrie, qui vient lui couvrir le visage, 
l'envelopper tout entier dans un manteau et le serrer presque 
jusqu'à l'étouffer dans ses bras décharnés, tandis qu'à cette 
vue s'enfuit épouvanté le jeune et advisé bachelier Enten- 
dement, que la vieille du reste avait eu soin d'endormir 
par un breuvage confit en forcennerie et en descognois- 
sance, etc., etc. (p. 263). Il a appris plus tard, nous dit-il, 
que cette vieille s'appelle Mélencholie. Puis le voilà qui se 
meta nous expliquer, comme conformes à la doctrine d'Aris- 
tote, les attributs de Mélencholie, doctrine qui pourrait 
être du goût de certains physiologistes modernes, car, nous 
dit-il, « les quatre vertus sensuelles dedans l'homme, que 
» nous appelons sensitive, imaginative, estimative et mé- 
» moire, sont corporelles et organiques, etc. » (p. 264). 
Voilà un des nombreux exemples des espèces de sottises 
littéraires que longtemps avant l'abbé d'Aubignac, nos 
écrivains en vers et en prose se permettaient de couvrir de 
l'autorité d'Aristote, et malheureusement on les leur par- 
donnait plus facilement que du temps du grand Condé; on 
allait même jusqu'à les louer, et on aurait eu mauvaise opinion 
de ceux qui n'auraient pas donné cette preuve de leur savoir. 
Remarquons cependant que c'est au plus fort de ce fatras pé- 
dantesque qu'apparaît subitement, comme un rayon de soleil 
qui perce d'épais nuages, la jolie pièce de vers dont nous avons 
déjà parlé plusieurs fois et que nous avons adoptée pour 
épigraphe de la partie de notre travail concernant la poésie. 
L'auteur va nous donner dans sa prose plus d'une fois encore, 
et toujours fort à propos, cette espèce de dédommagement. 



■ 



— 175 — 

Endormi de la façon que nous venons de voir par Dame 
Mélencholie, et dans les conditions les plus favorables à # 
l'opération par laquelle l'impitoyable vieille lui tourmentait 
le cerveau de ses dures mains, et faisait s'ouvrir, crouler 
et remouvoir la partie qui au milieu de la teste siet en 
la région de l'imagination que aucuns appellent fan- 
taisie (n'est-ce pas ce qu'en langage un peu plus humain, 
on nomme le cauchemar?) , notre songeur voit apparaître 
vers la partie senestre eipAus obscure de son lict trois 
horribles semblances en figure de femmes espouvan- 
tables à veoir (p. 265). Ces trois femmes, dont le costume, 
la mine et tous les attributs symboliques sont longuement et 
minutieusement détaillés, sont Defflance, Indignation 
et Désespérance. Parmi ces trois abominables monstres, 
Indignation avait tant de choses à dire qu'elles lui in- 
terrompoient la voix et faisoient sa langue bauboyer, 
comme presse de gens qui se hastent de saillir par 
un estroit guichet (p. 266). Il faut donc que les deux 
autres, bon gré mal gré, la laissent parler la première. 
Elle est un peu verbeuse de sa nature, c'est son droit, 
et elle en use largement dans une longue et violente dia- 
tribe contre la cour, et l'on voit que l'auteur à qui 
Dame Indignation s'adresse, a fait amplement la part 
à ses griefs personnels, quand il lui fait dire par exemple : 
se la cour a mescogneu tes services et les ingrats oublié 
tes biens-faiz, que penses tu désormais prouffiter à la 
chose publicque ne à toy mesme (p. 266). On trouve 
là, surchargées de métaphores et d'antithèses à la manière 
de Sénèque, la plupart des idées du Curial, où l'on sent que 
la maturité de l'âge leur donne plus de force en les expri- 
mant avec plus de simplicité. Mais ici, comme le dit l'auteur, 
Dame Indignation est fort esmue à parler plus par ire 



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— 176 — 

que par raison. Aussi la parole finit-elle par lui manquer, 
mais non pas la volonté de pis dire (p. 270). 

Def fiance porte à son tour la parole, mais à voix trem- 
blante et bassette, après avoir gecté son regard paou- 
reusement autour de soy. Rien de moins timide cependant 
que le ton des belles paroles suivantes, par lesquelles elle 
débute, et qui sont un des plus beaux passages que nous 
ayons à citer dans cet ouvrage, comme dédommagement, 
ainsi que nous l'avons dit, de beaucoup de graves défauts : 
« Se les pensées des hommes estoient tournées en haultes 
» voix, et les couvers gémissements en lamentations pu- 
» bliques, nos oreilles seroient estonnées et nos cueurs 
» espoventez d'ouyr la douloreuse affliction et les piteuses 
» plaintes des bons François. Car en villes et en carrefours 
» n'ouïrait-on que cris et pleurs et partout souspirs, qui à 
» présent murtrissent et tuent en recelée les courages où 
» ils sont tapis. Tous apperçoivent et prévoient leur com- 
» mune désertion et ruine, et chacun attent le chef enclin 
» la colée et la persécution, comme ceulx qui habitent en 
» une maison qui chiet, et se n'en peuvent saillir pour la 
» ruine eschever, ne quérir le remède de la soustenir pour 
» y demeurer (p. 270). » Suit, sur le même ton, un 
tableau des misères du temps, que ne justifient que trop les 
deux vers du prologue que nous avons cités plus haut : 

En l'advenir que penser ne savons 
Foxs que petit d'espérance y avons. 

« Aide et confort sont taris, dit Deffiance. Le sens me 
» fault avecques la parolle. Et plus n'y voy, fors que Dieu 
» a les François délaissiez et oubliez (p. 273). » 

Désespérance, qui parle la dernière, ne voit pour notre 
songeur d'autre remède à tant de maux que le suicide, dont 



- 177 — 

elle lui' cite les exemples les plus mémorables dans l'anti- 
quité. Mais pour nous peindre la résistance providentielle 
que rencontre la pensée du suicide dans le sentiment seul 
de la conservation chez toutes les créatures, l'autour qui, 
en bon élève de l'Université, tient' à faire étalage de son 
savoir et à montrer qu'il possède bien son Aristote, croit 
devoir faire intervenir ici un nouveau personnage : c'est 
daine Nature, qui ne peut souffrir ni ouïr la violente 
destruction de son ouvrage, et qui s'évertue tellement 
et esmeut toutes les veines, nerfs, ci les artériques spon- 
dilles et muscules, qu'elle éveille Entendement dans le 
coin où nous avons vu qu'il s'était tapi (p. 277). Celui-ci, 
malgré l'horreur que lui inspirent les trois infernales 
messagères qui l'avaient d'abord mis en fuite, ne craint pas 
de dire à l'auteur : « Ne souffre pas ton sens vaincre par 
» ces trois enchanteresses maudites, et prie Dieu qu'il te 
» garde de mauvaises pensées et de tentations diaboliques 
(p. 278). » Mais l'avisé bachelier ne s'en tient pas là, et, 
tandis que notre songeur, encore tout pesant de trop dor- 
mir et degousté par V amertume des poisons de rnelen- 
cliolie, demeure comme esperdu et esvanou ; il va ouvrir 
à grant efforts vers la pjartie de la mémoire un petit 
guichet dont les vesroulx estaient compressez du rooil 
d'oubliance. Par là entrèrent incontinent trois daines 
et une très-débonnaire et bienencontenancée damoiselle, 
qui longuement avoient musé à ce petit hugs, mais nid 
ne leur ouvroit (p. 279). Nous savons bien que les trois 
dames sont les trois vertus théologales, quoique la troisième, 
qui est évidemmeut Charité, ne soit pas nommée. Mais 
quelle est cette damoiselle? Est-ce l'Église? Est-ce la 
Grâce? Est-ce la Raison? L'auteur ne nous dit absolument 
rien de précis. 

42 






478 



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Dame Foy, qui parle la première, commence par gour- 
mander Entendement sur l'oubli où il paraît être de son 
origine et de ses hautes destinées : « Tu fus créé, lui dit-elle, 
» par le souverain ouvrier qui point ne chôme, duquel la 
» Providence veille perdurablement sur ses créatures. » 
Dans un langage conforme à celui des écoles, qui doit lui 
être familier, elle s'empresse d'ajouter : « or es conjoint à 
» corps humain pour gouverner la partie végétative despo- 
» tiquement et l'appétit sensitif par seigneurie royalle et 
» politique. Nature, que Dieu t'a baillée en ayde, n'est pas 
» oyseuse en sa commission, ainçois par ses belles vertus 
» qui luy ministrent chascune en son ordre, s'estudie à con- 
» tinuer l'espèce humaine et conserverie individuel suppost. 
» Caria puissance Végétative jamais ne repose avec ses 
» filles Nutritive, Formative, Assimilative et Unitive, qui 
» sont en continuel euvre en leurs forges dont les soufflets 
» soufflent par les membres esperis de vie, de mouvement 
» et de cognoissance pour réparer le dommage de l'umour 
» radical, dont partie se consume et degaste à chacun mo- 
» ment. Et tu, qui es plus parfait de toutes créatures, ça 
» jus délaisses ton euvre interrompue et ton office sans 
» exercice comme vacant (p. 280). » 

Entendement , nous dit l'auteur , « escoute de grant 
» entente ces très-dignes enseignements, et congnut bien 
» que ils venoient de l'eschole du maistre qui les créa » (on 
croirait qu'il va nommer Aristote), et pour preuve de son 
humble soumission, il « suspend la commission des trois 
» seurs, Démonstrative, Dialétique et Sophistique, qui, 
» d'apparence verballe, pouvoient troubler et empescher sa 
» raison, et les soubmist du tout en l'obéissance et franche 
» servitute de la Foy divine (p. 281). » 

L'auteur va bientôt sortir, Dieu merci, de tout ce pédan- 



il 



— 179 — 

tesque fatras de personnifications à outrance et de langage 
scolastique pour donner un plus libre cours et un tour plus 
naturel à ses pensées dans tout ce qui suit, et il nous tarde 
d'en sortir comme lui. On trouvera même peut-être que 
nous nous y sommes arrêté trop longtemps , nous qui loin 
d'avoir pour un pareil langage le même goût que les lecteurs 
de son temps, ne pouvons en éprouver que fatigue et 
dégoût; mais il faut bien dire les défauts d'un auteur pour 
avoir le droit d'admirer ses qualités comme elles le méritent, 
sans être suspect d'une complaisante partialité. Renvoyons 
à l'enseignement de l'époque et à l'Université en particulier, 
la responsabilité des barbaries scolastiques qui nous ont 
choqué. Mais quant à l'abus des personnifications allégo- 
riques dont le règne a été bien autrement longtemps le mal 
chronique en quelque sorte de notre littérature, n'hésitons 
pas à dire ici toute la vérité, précisément parce que de plus 
hautes responsabilités y sont engagées. Il s'agit d'ailleurs 
d'en finir une fois pour toutes avec cette question, pour n'y 
plus revenir désormais. 

Les exemples de l'abus des personnifications plus ou moins 
allégoriques sont innombrables au moyen-âge, depuis que 
la chevalerie et poésie est morte, comme Désespérance 
le dit à notre songeur, et qu'avec le sens de l'idéal cheva- 
leresque s'est perdu celui du véritable merveilleux épique. 
Le rôle de l'imagination semble se borner à l'usage illimité 
des personnifications. 

Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage, 



dit l'auteur de Y Art poétique , qui, au plus beau moment du 
XVII e sièle, croit par là donner la véritable théorie du 
merveilleux dans l'épopée , celle par laquelle le poète 



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— 180 — 

s'égaye, nous dit-ril, en mille inventions. Ce n'est cer- 
tainement pas ainsi que l'avaient compris Dante, le Tasse, 
Milton, et même dans la tragédie, Shakspeare. Mais la 
multitude des poètes secondaires ou sans génie avait de très- 
bonne heure fait prévaloir la théorie à laquelle les vers, 
très-beaux d'ailleurs , de Boileau donnent .une sorte de 
sanction, et qui par là n'a résisté que trop longtemps aux 
abus les plus propres à en faire sentir l'insuffisance. L'avor- 
tement de l'épopée primitive et l'absence de t >ute épopée 
secondaire de quelque valeur n'en devenaient que plus 
irrémédiables. Les exemples, disions-nous, en sont innom- 
brables ; nous en citerons deux seulement. Nous empruntons 
le premier au savant ouvrage de l'abbé Delarue, sur les 
Bardes, les Jongleurs et les Trouvères anglo-normands 
(t. 3, p. 284 et suiv.), où nous trouvons une analyse assez 
étendue d'un poème encyclopédique, s'il en fat jamais, inti- 
tulé le. Chemin de Vaillance. L'auteur, qui le termine 
en 1406, est un gentilhomme normand,' de la famille de 
Coucy, qualifié, nous dit le bon abbé, à' homme puissant 
ès-lettres et qui nous raconte .une vision merveilleuse où 
pas une des idées dont il s'occupe ne figure autrement qu'en 
chair et en os, avec un costume symbolique très-minu- 
tieusement décrit : Vaillance , par exemple , Nature , 
Raison, Désir, Prouesse, Hardiesse et mille autres 
y comparaissent en compagnie des héros et des demi-dieux 
du paganisme. Puis l'auteur nous conduit sur la montagne 
de Vaine-Gloire, où nous trouvons un personnage d'impor- 
tance appelé le Monde. Ici, la complexité des attributs com- 
porte évidemment de nombreux détails descriptifs ; l'auteur 
ne nous les épargne pas, et voici, par exemple, quelques- 
uns de ceux qui concernent le symbolique costume de 
Monde. 






— 181 — 

Vestu fut de présnmption , 
D'an habit de déception, 
Et chapel d'incognition 
De la divine sapience. 

(P. 303.) 

Est-il possible de pousser plus loin l'abus d'une pareille 
théorie ? N'allons pas plus loin nous-même et hâtons-nous 
, d'arriver au second exemple. 

Il s'agit de montrer comment, dans un cerveau malade, 
naît et se développe la pensée d'un grand crime politique et 
religieux tout à la fois. L'auteur, que nous ne désigne- 
rons pas tout d'abord, non plus que son époque, trouve 
bon de commencer par faire comparaître la Politique, fille 
de Y Intérêt et de Y Ambition, et grand'mère de \& Fraude 
et de la Séduction. A ce personnage s'en joint bientôt un 
autre, reçu par lui à bras ouverts, c'est la Discorde, et l'une 
et l'autre s'en vont de compagnie voler à la Religion, pen- 
dant son sommeil, ses vêtements respectés des humains. 
Tout cela pour préparer les voies au crime qu'il s'agit 
d'accomplir. Mais, pour mieux s'assurer de celui qui doit en' 
être l'instrument, elles s'adjoignent comme auxiliaire un 
troisième personnage, qui est le Fanatisme . Celui-ci em- 
pruntant le costume d'un de ses héros populaires qui dans 
les révolutions font marcher à leur suite, comme un trou- 
peau, la multitude égarée, s'en va trouver dans une humble 
retraite le pauvre esprit dont il s'agit de faire un assassin. 
D'étranges sentinelles veillaient à la porte du malheureux ; 
c'étaient la Superstition, la Cabale et le Faux-Zèle, qui 
s'empressent, bien entendu, de laisser entrer Fanatisme... 
N'allons pas plus loin dans cette analyse d'un des épisodes 
d'un poème que, d'après ces citations, on pourrait croire 
avec raison de même date à peu près que celui du sire 
de Counyy, ■ et cependant il est du commencement du 






— 182 — 




XVIII e siècle, et l'auteur est le plus spirituel et le plus im- 
pitoyable moqueur de ce temps de scepticisme, Voltaire 
lui-même, en un mot, qui, par la fiction que nous venons 
de rappeler, a cru faire œuvre de véritable poète épique 
dans l'honnête mais pauvre épopée secondaire qui s'appelle la 
Henriade (chant V) , le seul hélas ! le seul poème de ce genre 
que nous osions citer aujourd'hui dans notre littérature, qui 
a cependant ouvertau monde du moyen-âge la source la plus 
riche de l'épopée primitive. Remercions les Chateaubriand, 
les Lamartine, les Victor Hugo et autres, qui dans leurs 
meilleures inspirations ont si bien contribué à remettre en 
lumière le vrai caractère, trop longtemps oublié chez nous, 
du merveilleux chrétien et de la fiction en général ; mais ne 
soyons pas non plus trop sévères pour ceux qui, au moyen- 
âge, en ont si mal compris l'emploi légitime dans les œuvres 
de l'imagination. 

Ceci dit une fois pour toutes, et la part étant ainsi faite 
à la justice impartiale de la critique, nous en avons dit assez, 
ce nous semble, sur les défauts de l'ouvrage qui nous occupe 
pour ne plus parler que des beautés qui les rachètent, et ces 
beautés sont de premier ordre, comme on pourra le voir par 
les passages que nous allons citer. 



Il s'agit d'abord des vérités de la religion, enseignées par 
les livres saints et confirmées par les martyrs. Aux doutes 
que l'orgueil humain ose élever contre ces vérités, la Foy 
répond par ce beau passage : « Ne demande compte au 
» maistre devant qui fault compter. Mais suppose 
» sans doubter que sa science est infaillible, sa provi- 
» dence irrévocable et sa voulonté droicturière. Cartapovre 



— -183 — 

» capacité seroit tost esgarée à quérir l'extimation de son 
» infinie puissance, ne ta vëue ne pourroit suffire à si grant 
» lumière soustenir. souveraine sapience, plus parfonde 
» que la terre, et plus haulte que les cieulx ! qui mesuras 
» les temps et assignas à toutes choses leurs mètes ! Où est 
» celui qui jugera de tes jugemens! ou qui preverra 
» l'avènement de tes ententions? Et tu, créature, qui veulx 
» si avant encercher, monte au firmament et descens en 
» abismes ; rappelle le prétérit et avance le futur ; desve- 
» loppe la mixtion des destinées, embrasse l'ordre des 
» causes, le nombre des effects, la mesure des temps et la 
» dépendance de leurs fins. Et puis dispute contre le créa- 
» teur qui leur ordonnance a enregistrée au livre de ses 
» secrets. Mieulx vault convertir ta subtilité décevable à 
» congnoistre toy-mesmes, que travailler en vain à espuiser 
» la mer, à mesurer les cieulx et à estriver à cil qui nombre 
» les estoilles. Las ! à peine as tu le scavoir de congnoistre 
» ton faict et de gouverner un seul corps terrestre qui n'est 
» par comparaison qu'un ver de terre. Laisse, laisse faire 
» à Dieu de l'estat des Royaumes et de la transmutation des 
» puissances. Car nul Royaume fors le sien n'est permanent 
» ne estable (p. 289). » Est-ce trop dire que l'éloquence du 
langage et l'élévation de la pensée sont ici tout-à-fait dignes 
de Bossuet lui-même? 

Il n'y a plus désormais en scène, dans le dialogue, que 
trois personnages, Foy , Espérance et Entendement, 
puisque les autres, s'ils sont présents, gardent le silence 
jusqu'au bout. Entendement lui-même ne remplit là qu'un 
rôle secondaire, assez semblable à celui des confidents de 
nos tragédies classiques, qui consiste à donner la réplique 
au personnage principal. Ainsi, dans la discussion qu'il 
entame avec Foy, c'est lui qui est chargé d'opposer aux 



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— 484 — 

idées de la providence divine les objections banales tirées 
du mal physique et du mal moral, et des malheurs de la 
France en particulier, pour donner à son interlocuteur l'oc- 
casion de les réfuter plus ou moins longuement, mais 
toujours avec une haute éloquence. Quand il lui demande, 
par exemple, pourquoi le peuple est puni pour les péchés 
du prince et vice versa, elle lui répond en s'appuyant sur 
l'autorité de l'Histoire sainte, que par les péchiez du Roy 
est puny le peuple, et par les péchiez du peuple est 
déprimé le Roy (p. 395). L'exemple, sur lequel elle se 
fonde, de l'autorité royale établie en la personne de Saùl, 
a donné lieu à cette belle apostrophe : « Roys de terre, 
» qui sées en chaiere tremblant et commandez par autorité 
» décevable sur le peuple pervertible ! Retenez ceste leçon 
» du Roy des cieulx qui siet en trône, pardurable, dont le 
» royaume ne se puet changer ne l'autorité contredire. 
» Vostre règne faut avec vostre vie, et le sien seigneurist 
» sur la vie et sur la mort de tous et de toutes choses. Vous 
» régnez sur les sujects et sur les serfs, et il règne et 
» commande sur les Roys. Vous mettez loix transitoires 
» au monde, et la loy perpétuelle deslie vos loix et lie vos 
» puissances. Eslevés vos yeux, et humiliés vos cueurs à 
» retenir de sa doctrine que par luy seul peuvent les Roys 
» régner (p. 293). » Quand Entendement insiste assez 
timidement, en objectant que cette doctrine de solidarité 
réciproque des rois et des peuples semble déroger à la 
justice divine et démentir le texte qui dit .que le fils ne 
portera pas l'iniquité de son père, mais que chacun 
soustiendra le poids de son fardel, Foy répond en ces 
termes : « Les faicts de Dieu vainquent nostre jugement en 
» les jugeant, et son infiny pouvoir justifie toutes ses euvres 
» en les faisant ; car il es,t justice absolue qui de soy mesmes 



— 185 — 

» est justifiée. Toutesuoies pour le suppléement de nostre 
» ignorance nous laissa il sa parolle es sainctes Escriptures 
» qui ne peuvent faillir. Et par icelles bien entendues 
» peuvons de sa justice jugier que l'establissement des Roys 
» est fondé sur l'occasion de péchié ou peuple. Car se tous 
» fussions justes, crainte de seigneurie ne nous auroit 
» mestier. Et comme escript l'Apostre aux Romains : le 
» Roy n'est pas la cremeur des bien-faisans, mais des 
» mauvais. Et la loy n'est pas mise aux justes, mais aux 
» pécheurs (p. 296). » 

Y a-t-il dans le sermon de Massillon, sur les exemples 
des grands, rien de plus beau et de plus éloquent que 
l'apostrophe suivante, où l'auteur paraît avoir eu en vue 
Saint Louis : « quelle resplendissante clarté espart sur 
» son règne un saige et vertueux roy catholique! Certes, 
» comme en jettant ses rais sur la terre, le beau soleil abat 
» et départ les brouilla, et rend le jour clos, ainsi le roy 
» droicturier confond et desprise toute iniquité par l'égart 
» de sa prudence, et radresse toutes choses à honnesteté 
» par l'honneur de ses justes faits et renommée. Las! au 
» revers, qui pourroit penser la poison et le venin que 
» l'inique et vicieux roy sème par son royaume ! Car 
» l'iniquité descend des grans aux menuz, et le peuple suit 
» la fortune et vit au patron de ses souverains. Le roy 
» pe^ers fait les subjects dissolus, à prince sans sens, 
» peuple sans discipline (p. 297). » Foy s'attache à dé- 
montrer que le moyen pour les rois d'affermir leur pouvoir 
par l'ascendant de la vertu, c'est de se rappeler sans cesse 
qu'il leur vient de Dieu. 

L'objection banale la plus grave est, on le sait, celle qui 
se tire de la présence du mal moral ; il n'est rien, en effet, 
qui nous attriste plus profondément que le bonheur du 



— 186 — 



méchant et le malheur du juste : « Encore, dit Enten- 
» dément, ay-je un scrupule sur la divine justice, de tant 
» que elle punist les justes ovecques les pécheurs, et les 
» innocens met ou compte des pervers (p. 300). » Ici 
Foy semble disposée à s'en tenir à la réponse banale 
également, mais juste néanmoins, qui consiste en une espèce 
de fin de non-recevoir tirée de notre ignorance dont l'orgueil 
a tort de vouloir argumenter contre Dieu : « Laisse 
» désormais cette question, lui dit-elle, et te suffise de 
» demeurer en ceste simple et humble pensée que cette 
» vérité infinie qui de nos bien-faicts ne peut mieulx valoir 
» ne par nos faultes empirer, tient sur tous égalle et droic- 
» turière justice, non pas par nous ne pour nous, mais par 
» l'essentiale perfection de sa naturelle bonté (p. 309). » 
Foy ne parle pas de la réponse philosophique et chrétienne 
qui se tire de la nécessité de la souffrance comme condition 
du mérite moral, et de la vie présente comme épreuve pour 
la vie future. Ces idées seront développées plus loin par 
Espérance ; pour le moment, Entendement accepte la fin 
de non-recevoir en disant : Je me contente de cette 
submission dévote (p. 304). Il y a cependant un grand 
mal moral dont il ne peut s'empêcher de demander la raison : 
c'est l'affliction que souffre la Sainte Église de Dieu et le 
mépris qu'attirent sur elle les vices et les divisions du clergé, 
tant régulier que séculier. Loin de nier le mal, Foy le ^con- 
naît au contraire et en signale l'origine dans une éloquente 
apostrophe à l'Église elle-même : « Saincte mère Eglise, 
» tu fus fondée sur humilité, qui est la première pierre 
» de l'édifice de Jésus-Christ, et par humilité gardée sous 
» la cremeur de Dieu et eslevée en exaltation sur le monde. 
» Maintenant par orgueil contre Dieu te fault tourner en 
» dépressions sous les mondains. Tes ministres et prédi- 



— 187 — 

» cateurs de Foy furent jadis en sang martirez, et ils sont 
» ades tirans d'argent et négociateurs de la terre. La 
» sainte conservation du Clergié esmeut pieça les couraiges 
» des Princes et des conquéreurs à toy donner, et la disso- 
» lution des clers enhardit ades chacun à leur tollir. Et tu, 
» Dante, poète de Florence, se tu vivoies ades, eusses bien 
» matière de crier contre Constantin, quant au temps de 
» plus observée religion le osas reprendre et luy reprouchas 
» en ton livre qu'il avoit jette en l'Église le venin et la 
» poison dont elle seroit désolée et destruite, pour ce qu'il 
» donna le premier à l'Église les possessions terriennes, que 
» aucuns austres auctorisez docteurs luy tournent à louange 
» et en mérite (p. 305). » Ce n'est pas d'ailleurs le don 
des biens temporels, c'est l'abus que l'on en a fait qui 
a contribué aux désordres du clergé en y propageant avec 
le goût des richesses la simonie et tous les autres vices ; car 
ce don et les autres tributs de la piété, quand ils ne sont pas 
détournés de leur destination légitime, sont le droit patri- 
moine du Crucifix qu'il acquist de son précieux sang 
et par sa très douloureuse passion. Et se les clercs ne 
peuvent abuser des possessions sans damnation, il ne 
s'ensuit pas que Constantin ne fist chose de bonne 
entente à les donner sans son péchiè. Ainçois doit la 
punition tourner sur les abusans, non pas sur luy qui 
les donna pour en bien user (p. 306). 

Entendement reconnaît la j ustesse de ces considérations 
qui, en humiliant sa pensée, la redressent en ce qui concerne 
la justice divine. Mais je voudrais en outre, dit-il, entendre 
comment la punition es parties de nostre Royaume dure 
si longuement et que toujours croist et agrège depuis 
vingt ans (p. 311). Remarquons en passant que ces derniers 
mots depuis vingt ans viennent assez à l'appui de l'hypo- 



■ 






— -188 — 



■ 



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thèse par laquelle nous fixons de 1418 à 1438 environ la pé- 
riode des dix années d'exil. Foy répond que si les maux de 
la France paraissent durer trop longtemps, il y a bien plus 
longtemps encore que durent les iniquités dont ces maux ne 
sont que le juste châtiment. « Visez, vous François, et 
» ramentevez à vous mesmes comme vous avez vescu puis le 
» trespas du roy Charles quint de ce nom qui vous laissa le 
» royaume comblé de biens, eureux de paix et seurs d'enne- 
» mis (p. 312-313). . . » Suit un tableau rapide et animé 
des discordes et des calamités qui ont rempli le règne de 
Charles VI, tableau dans lequel les grands et les princes ne 
sont pas épargnés : « Gens aveugles d'onneurs seigneurisans 
» verbaument sur les pouvres, et vrais subjects et serfs des 
» iniquitez et des vices ; pensez que cil qui vous a donné 
» naistre vous bailla seigneurie, et cil qui vous fait retour- 
» ner en poudre et en vers pourris la vous puet retollir. Roy 
» qui portes couronne et sceptre en ce monde, qu'as tu 
» davantage sur un povre berger ou que t'a donné nature 
» et ton père plus avant fors ce que Dieu y a mis par privi- 
» lége de grâce? Tous estes d'un germe, et entrez en ceste 
» vie frasle nuds et plorans, et en yssez despoillez, vils et 
» abominables. Or n'y povez riens prandre pour vous se non 
» vostre repas viatique, ne rien en emporter fors la tache 
» de vos deffaux ou le mérite de vos vertus. Et vous usurpez 
» violemment ou indignement exercitez l'office divin, et 
»' tournez en vostre privée gloire et à vostre plaisance et 
» prouffit ce qui est estably pour l'onneur de Dieu et pour 
» l'utilité de tout le peuple. Qu'est seigneurie sinon auctorité 
» humaine sous la puissance de Dieu establie pour garder 
» loy à l'utilité publique et paix des sujects? Autrement en 
* voulez user, car vous en faictes violence brutale en mes- 
» pris de Dieu abandonnée à rompre la loy pour le délit ou 



— 189 — 

» rapine privée ou trouble des sujects. Il vous semble que 
» seigneurie vault autant à dire comme puissance de mal 
» faire sans punition (p. 314). » On peut remarquer dans 
cette longue tirade une théorie empruntée à Aristote sur les 
différentes formes de gouvernement, qui sont la monarchie, 
l'aristocratie, la thimocratie, à chacune desquelles on voit, 
malgré une variante du manuscrit, que sont opposées comme 
leurs contraires la thyrannie, X oligarchie et la démocratie. 
« qui sont trois inciviles usurpations de maîtrise; » ce mot 
de démocratie ne se trouve que dans une variante du ma- 
nuscrit qui ajoute : « gouvernement populaire en confusion 
» et sans ordre (p. 315). » La monarchie héréditaire est 
jugée comme la meilleure, parce que, dit Foy, « là est per- 
» fection achevée où la fin et le commencement se rejoi- 
» gnent, et que multitude est ramenée à l'unité d'une 
» simple et indivisée puissance. » Ce qui est beaucoup moins 
discutable que cette théorie, c'est la beauté de l'apostrophe 
suivante et la justesse du reproche qu'elle contient : « 
» noble maison des fleurs de lys, qui tant as engendré de 
« baux hommes, et fleuri longuement par la renommée de 
» tes glorieux Roys en un même sang et famille ! Où est la 
» magnificence honnorée de ton estât ? Qu'est devenue la 
» louable ordonnance de vivre, la monstre de l'onnesteté, 
» la constance de courage et de meurs, et la haultesse de 
» cuer et d'entreprise que tes devanciers laissèrent aux suc- 
» cesseurs ? Tout est corrompu ; chasteté qui souloit tenir 
» ton estre certain, par son eslongnement le laisse soupe- 
» çonneux. On nourrist les jeunes seigneurs es délices, et à 
» la , fétardise ; dès ce qu'ils sont néz, c'est à dire qu'ils 
» apprennent à parler, ils sont à l'escolle de gouliardies et 
» viles paroles ; les gens les adorent es barseaux et les dui- 
» sent à descongnoistre eux mesmes et autruy (p. 316). »' 



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190 






M 



On aime à voir figurer dans cet acte d'accusation, en ce qui 
concerne les Curiaux J leur mépris pour les lettres, reproche 
qui s'adressait surtout alors aux Armagnacs et à leurs par- 
tisans venus du midi : « Ce fol langage court aujourd'huy 
» entre les Curiaulx que Noble homme ne doit scavoir 
» les lettres, et tiennent à reprouche de gentillesse bien lire 
» ou bien escrim Las ! qui pourroit dire plus grant folie, 
» ne plus périlleux erreur publier ? Certes à bon droit puet 
» estre appelé beste qui se glorifie de ressembler aux bestes 
» en non scavoir et se donner louange de son deffaut. C'est 
» trop oublié le privilège d'umanité pour' vivre brutalement 
» en ignorance. Car se homme a excellence sur les bestes 
» par scavoir, bien doit surmonter les autres hommes en 
» science qui sur les hommes a seigneurie. Si ne scauroye 
» reprendre celuy qui dit que le Roy sans lettres est un asne 
» couronné (p. 316). » Si le langage de Foy tombe ici dans 
des subtilités un peu pédantesques, il n'y a certainement 
rien que de juste, pour la pensée comme pour l'expression, 
dans la maxime suivante : « La loy escripte est de soy 
» morte et sans vigour ; mais le Prince est la loy vive, 
» l'âme et l'esperit des loix, qui leur donne peuvoir et vertu, 
» et par son sens et adressement les vivifie (p. 318). » 

L'auteur semble reconnaître lui-même qull s'est laissé 
entraîner à des longueurs qui l'ont un peu écarté de la 
question posée par Entendement, car il fait dire à celui- 
ci : « Retourne à l'interrogation premier, duquel tu me 
» semblés avoir un peu esloingné, et .me contente de la 
» longue durée de nos maulx (p. 319). » Malheureusement, 
il demande qu'on lui cite des exemples de châtiments qui 
aient duré aussi longtemps que ceux qui sont infligés à la 
France, et Foy retombe dans de nouvelles longueurs, où 
les exemples tirés de l'histoire viennent à l'appui de cette 



— 191 — 

vérité de l'Évangile que, « Dieu aux Royaumes divisez 
mande désolation et ruine, » vérité dont elle fait l'appli- 
cation aux Français : « Il vous est advenu, dit-elle, comme 
» à gens maudiz, que si maleureux que vous estes, ne 
» pouvez ensemble vivre ne durer, et destruisez vous 
» mesmes, et anéantissez voz euvres par voz débatz et en- 
» vies plus que par les glaives de voz adversaires. Vous 
» estudiez à rebouter l'un l'autre, et nonchalez le reboute- 
» ment de voz ennemis. . . Quelle cbose puet ayder à celuy 
» qui nuit à soy-mesmes ? Ou comme pourra durer la cité 
» où le siège est par dehors et la guerre au dedans 
» (p. 324) ? » Mais si les maux présents sont des effets de la 
colère divine, quel en sera le terme ou l'adoucissement ? 
Ici, Foy cède la parole à Espérance, sa sœur, comme 
à celle qui, dit l'auteur, « adresse l'esperit à entendre par 
» désireuse confiance ce que nous devons premier entendre 
» par entière foy, car la créance va devant l'espoir. » 
Entre autres attributs symboliques longuement décrits, 
Espérance tient en la main une boîte de parfums « confiz 
>•> de promesses faictes jadis aux Pères par les prophètes, et 
» à nous par la bouche du fils de Dieu, » et ces parfums 
ont pour effet d'obliger Deffiance et Désespérance à quitter 
la place et à se cacher comme en tapinage. Ce qui vaut 
mieux que ces nouvelles subtilités allégoriques, ce sont les 
paroles suivantes, par lesquelles Entendement salue l'ar- 
rivée d'Espérance : « Bieneureuse et conjoye soit ta 
» désirée venue, Dame secourable, source de confort et 
» refuge des adeulez. Car en plus grant nécessité ne me 
» puet ta vertu secourir que en ceste mienne douleur où j'ay 
» esté puis ton eslongnement pis qu'en sépulture, et par 
» ton approucher me sens comme ressourdant de l'ombre 
» de la mort en clairté de vie. comme bien apert que de 






192 



■ 
1 



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I 



» bon lieu et de la fontaine vivificative fut ta naissance! Car 
» sans toy la vie de l'homme est comme image de mort, et 
» comme corps sans âme, vie sans vivre, et mort sans 
» mourir. Par toy sont froissées et rompues les misères du 
» monde, entre lesquelles où tout autre conseil deffaut, tu 
» demeures en champ non vaincue, contrestant les mes- 
» chiefs des maleureux, si que tu ne les délaisses jusqu'à 
» rendre l'esprit. Et si les autres vertus se départent, si 
» remains' tu seule contre maie fortune. Mais qui te pert 
» ne les peut retenir (p. 320). » Il y a là un sentiment bien 
digne de ces belles paroles de l'apôtre saint Paul (Epître 
aux Hébreux, chap. xi, 1), qui ont servi de point de dé- 
part à l'auteur : Est autem (ides sperandarum substan- 
tiel rerum, argumentum non apparentium (p. 328). 



§4. 



m 



Nous n'avons encore parcouru que la première moitié 
de l'ouvrage dont nous rendons compte ; la seconde appartient 
tout entière à Espérance, chargée de répandre la lumière 
qui lui est propre, celle de la pensée humaine, sur les vé- 
rités dont Foy a donné la substance, et si l'on pouvait nous 
soupçonner d'avoir un peu surfait, par une complaisante 
partialité, les mérites littéraires de notre auteur, il nous 
semble que les nombreux passages que nous avons cités en 
sont, bien mieux encore que nos paroles, la plus incontes- 
table apologie. Nous pourrons donc désormais être plus 
sobre de citations, quoique la seconde moitié dont il nous 
reste à parler soit égale pour le moins, sinon supérieure, 
par l'élévation de la pensée et par le mérite du style, à la 
première. 

Espérance, qui garde jusqu'au bout la parole dans cette 



— 193 — 

seconde partie, où Entendement ne l'interrompt que de plus 
en plus rarement par quelques paroles d'assentiment plutôt 
que par de sérieuses objections, entame une longue disser- 
tation qui n'est rien moins qu'une espèce de cours complet 
de théologie et de philosophie religieuse de l'histoire à 
l'usage des gens du monde. Il semble que l'auteur ait en 
vue la maxime de Socrate : Philosophons pour le peuple et 
non pas pour l'école, car on ne trouve plus dans son langage 
aucune des formes barbares du syllogisme et de l'argu- 
mentation scolastique. Si, pour désigner les contrefaçons 
que les sophistes essaient de donner de la vraie figure de 
l'espérance, il emploie encore des expressions telles que 
celles-ci : la première espérance bâtarde s'appelle pré- 
sumptive, la seconde défective, la troisième oppinative; 
ce n'est là, en quelque sorte, qu'un dernier tribut payé au 
langage allégorique, si fort en crédit à cette époque ; ces 
expressions d'ailleurs sont plus que justifiées par les idées 
vraies et longuement développées auxquelles elles servent 
comme d'étiquettes. Ces fausses et mensongères figures de 
l'espérance sont celles qui se rencontrent surtout et avec 
plus de danger chez les Juifs et les Mahométans, parce que 
chez les premiers elles osent prétendre à une parenté d'ori- 
gine avec la religion chrétienne. Cette parenté existe, en 
effet, par l'ancienne loi dont les Juifs ont méconnu l'esprit 
par la manière dont ils en ont interprété la lettre. Ils n'ont 
pas voulu comprendre que ce n'était là que l'écorce qu'il 
fallait briser pour goûter le fruit qui est la loi nouvelle 
apportée par le Messie, en qui ils se sont refusés à recon- 
naître celui dont les prophètes leur avaient annoncé la 
venue. C'est pourquoi les chrétiens auront le noyau, tandis 
que les fils de Juda gardent l'écaillé et l'écorce (p. 344), 
et si Dieu, au lieu de frapper ces fils coupables, comme il 

13 



■■ 






— 194 — 



■ 

9 



l'a fait pour les crimes de Sodome et de Gomorrhe, ne les 
punit pas autrement que par l'abjection dans laquelle ils 
vivent, dispersés parmi les nations, c'est qu'il veut que leur 
exemple soit pour celles-ci un perpétuel enseignement. 
Il y a dans ce langage une sorte de pitié qui ne se ressent 
nullement des haines fanatiques par lesquelles la multitude 
s'en prenait si souvent aux Juifs des plus graves calamités 
publiques. Le paganisme avec ses fausses idées sur la divi- 
nité, au triomphe desquelles il croyait faire servir ses 
cruelles persécutions contre les chrétiens, tandis qu'il 
contribuait par là à celui de leur religion, n'est pas oublié 
dans ce tableau, non plus que les erreurs dangereuses, mais 
toujours plus ou moins éphémères, des hérésies. Mais c'est 
surtout au mahométisme que s'adressent les plus longues et 
les plus vives attaques. L'auteur ne semble plus maître de 
son indignation quand il en vient à parler de cette bestiale 
secte et de l'audace avec laquelle l'imposteur qui l'a fondée 
s'est donné le nom de prophète, favorisé, comme Moïse, par 
une révélation divine. On conçoit cette indignation dans un 
moment où les nations chrétiennes voyaient avec effroi 
. les progrès de l'invasion turque amener jusque sous les 
murs de Constantinople les fanatiques sectateurs de l'isla- 
misme. Nous n'essaierons pas de donner une analyse de ce 
long manifeste qu'anime d'un bout à l'autre l'accent d'une 
généreuse colère, et que justifie partout le contraste, pré- 
senté avec une haute éloquence, entre la doctrine du 
mahométisme et celle de l'Évangile. Il y a là, selon nous, 
une analogie frappante avec le tableau par lequel, dans le 
second discours sur l'histoire universelle, Bossuet, d'après 
Saint Augustin, fait ressortir la vérité des doctrines chré- 
tiennes de leur comparaison avec toutes celles qu'on leur 
a opposées, soit pour les combattre, soit pour prétendre 



195 — 



qu'elles pouvaient donner d'égales satisfactions à l'âme 
humaine. Nous nous contenterons de citer le passage suivant, 
qui sert de conclusion, sous forme d'action de grâces, à 
toute cette discussion : « Glorieux Dieu, bien as privilégié 
» ta sainte foy catholique et justifiée sur toutes les autres. 
» Et quiconques a sens sain et cler entendement puet 
» congnoistre qu'elle est divinement donnée plus que trouvée 
» humainement, quant par elle sont balloyées toutes 
» ordures, obscuritez enluminées, iniquitez radressées, et 
» les autres introductions vaines irritées et confuses. Et se 
» nous voulons entrer en comparaisons, quelle chose puet 
» estre plus divine en contemplation, plus juste à bien 
» vivre, plus honneste en humanité, plus réglée en meurs, 
» plus proufitable à chacun, plus paisible pour tous, plus 
» garnie de bonne Espérance et tendant à souverain 
» guerdon que saincte Chrestienté? Regarde toute Évangé- 
» lique doctrine de nostre Dieu et de nostre maistre, et tu 
» n'y trouveras sinon admonestement d'amour, de justice 
» et de paix, conseils de saincte pureté, d'innocence et 
» d'aide à son prouchain, deffences de dissolution, de 
» déshonneur, de désordonnance et d'iniquité, confors de 
» pacience, d'obéissance, d'humilité et de consolation en ce 
» monde, et espoir de perdurable gloire advenir. L'évangile 
» s'accorde aux justes loix moralles, aux doctrines des 
» Pères et des sages, à honneste conversation et attrempance 
» de vie ; elle apprent à croire et adorer un seul Dieu 
» éternel et souverain, et endoctrine l'omme à grâce, 
» hospitalité , compassion , miséricorde et charité à ses 
» proesmes (p. 356). » 

Entendement, qui a laissé parler Espérance sans l'inter- 
rompre un seul instant pendant qu'elle lui développait ces 
preuves de la supériorité du dogme chrétien, par lesquelles 



■I 






M 






— 196 — 

il s'est senti grandement conforté, lui fournit la matière 
d'une dissertation non moins étendue, en lui demandant de 
compléter cet enseignement pratique des choses passées par 
celui qu'on en peut tirer pour l'avenir. C'est à ce sujet que 
l'auteur expose toute une théorie qui n'est rien moins qu'une 
philosophie religieuse de l'histoire, destinée à prouver que 
les plus grands événements ne sont autre chose qu'une per- 
pétuelle leçon donnée aux hommes par Dieu, pour leur 
montrer qu'en lui est le commencement et la vertu de 
toute œuvre, et la fin et perfection de tout espérer 
(p. 370). C'est donc parce que Dieu est la souveraine 
espérance qu'il faut avant tout s'adresser à lui par la 
prière ; mais c'est méconnaître sa sagesse que de se plaindre 
de ce que cette prière, telle que nous l'exprimons, n'est pas 
toujours exaucée, « car Dieu veult et souffre estre prié 
» d'omme selon l'affection temporelle et humaine. Mais il 
» veult l'exaulcer selon sa raison éternelle et divine. Tu ne 
» le pues prier sinon ainsi que tu sens, et il ne veult 
» exaulcer sinon ainsi qu'il doit. Fragilité et deffault sont 
» l'émouvement de ta prière, et puissance et perfection sont 
» la source de ses dons (p. 374). » Dieu veult estre prié! 
Combien cette pensée, que Pasquier cite parmi celles qu'il 
a raison d'admirer, est plus conforme à la vraie piété que 
celle du Vicaire savoyard, qui dit en parlant de Dieu : 
« Je le bénis de ses dons, maisjenelepriepas!(ifrmfc, IV). » 
Rousseau, d'ailleurs, s'est démenti lui-même sur ce point, 
car il a prié plus d'une fois et avec ferveur. Mais l'on sait, 
du reste, qu'il n'y a pas de plus grand adversaire de Rous- 
seau dans ses plus téméraires paradoxes que Rousseau lui- 
même. Il lui manquait, comme à tous les sophistes, la vertu 
chrétienne par excellence, l'humilité, plus favorable que 
nuisible aux plus saines élévations de la pensée, comme le 






— 497 — 

prouve ici Alain Chartier lui-même. Quoi de moins tran- 
chant dans le ton de la parole et de plus vrai tout à la fois 
que la réflexion suivante, par exemple, sur le sens de cer- 
taines expressions très-usitées, telles que celles-ci : La 
colère divine, le courroux de Dieu : « quant grant 
» différence a entre l'éternelle science de Dieu, qui toutes 
» choses congnoist telles qu'elles sont, et le petit Entende- 
» ment de homme qui juge des choses ainsi que il les com- 
» prent. Dieu juge de toy divinement, qui est jugement 
» cler et véritable, mais tu ne pues par toy mesmes le con- 
» gnoistre sinon humainement, dont est ta congnoissance 
» troublée et imparfaicte. Et puisque tu ne le pues con- 
» gnoistre en la perfection de sa divinité, tu n'as congnois- 
» sance de luy sinon en tant que se puet estendre le juge- 
» ment de ton humanité. Pour ce l'appelles-tu iré ou cour- 
» roucié à la semblance des hommes, quant tu sens ses 
» punitions, et dis qu'il est appaisié lorsque son flael cesse. 
» Beaulx amis, ceste mutation n'est pas en luy : elle est en 
» toy qui reçois punitions ou grâces, différentement de luy 
» qui est sans différence, ainsi que le soleil luit sur les bons 
» et sur les mauvais. Celuy qui ouvre sa fenestre a de la 
» lumière, et celuy qui la ferme contre le soleil demeure en 
» ténèbres. Or n'est pas le soleil plus cler ou plus ténébreux 
» pourtant se l'omme qui se gist à fenestres fermées juge 
» qu'il est encores nuit. Ainsi, selon l'Escripture, ire est 
» attribuée à Dieu non pas pour altération qu'il reçoive en 
» soy, mais pour les passions que tu souffres par sa justice 
» dont l'émolument est en toy^et à luy demeure êternelle- 
» ment la constante permanence de sa sainte voulenté 
» (p. 377). » 

C'est dans le même esprit qu'est traitée la question du 
libre arbitre. Sans prétendre en donner la solution, il s'en 






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tient, comme Saint Augustin et comme plus tard Bossuet, 
à ce que l'on appelle une fin de non recevoir dont la con- 
clusion est que l'imperfection de la science humaine ne lui 
permet pas, quand elle est en possession de deux vérités, de 
les opposer l'une à l'autre pour les détruire toutes deux. 
« Sois content de cette déduction, dit Espérance, car ça 
» jus tu n'en pues avoir plus, et à moy mesmes qui suis sa 
» fille n'en a il plus permis. » Il ne faut donc pas admettre 
le moindre doute sur la vertu de la prière, dont Dieu lui- 
même a donné la forme par excellence dans l'oraison domi- 
nicale. La prière a existé dans toutes les religions ; tous les 
peuples y ont recours; mais aucun n'en fait éclater la puis- 
sance par de plus grands miracles que le peuple de Dieu 
d'abord, et après lui les chrétiens. Les formes sans doute en 
ont varié avant l'oraison dominicale ; elle a eu longtemps 
et elle conserve encore à certains égards celle de l'oblation 
et du sacrifice, forme grossière, dans les premiers temps, 
comme les mœurs des hommes qui la mettaient en pratique 
et croyaient plaire à Dieu en lui immolant des victimes. 
Sans doute « la monstre du sacrifice est es choses qui sont 
» offertes, mais vray sacrifice est en la conscience. Pour ce 
» il est escrit que obêyssance de cueur est plus agréable 
» à Dieu que sacrifice de bestes (p. 387). » Rien ne res- 
semble moins aux sacrifices de la vraie piété que ces libéra- 
lités plus ou moins somptueuses, selon la peur superstitieuse 
qui les inspire et par lesquelles d'anciens malandrins ou 
écorcheurs croyaient acheter leur salut, en consacrant une 
part des fruits de leurs rapines à des églises, à des couvents 
ou à quelque fondation de charité, superstition de l'égoïsme 
qui n'était que trop encouragée au moyen-âge par la com- 
plaisance intéressée du clergé, mais qui inspire à l'auteur 
cet éloquent anathème : « homme qui fais sacrifice de 



— 199 — 



» rapine, et offres à Dieu ce que tu as tollu à ton prochain, 
» quelle espérance dois-tu prendre en tes sacrifices? Ce 
» que tu as tollu n'est pas digne de estre offert, et ce que 
» tu offres ne toult l'indignation divine. En offrant de 
» rapine, tu sacrifies aux yeux des hommes qui te voyent ; 
» mais rends ce que tu as tollu, et tu sacrifieras devant les 
» yeux de Dieu (p. 367). » De pareils sacrifices ne peuvent 
qu'irriter Dieu contre ceux qui les offrent et surtout contre 
les ministres de la religion, plus coupables encore, qui les 
approuvent. 

C'est ici qu'Espérance, prenant ceux-ci à partie, commence 
une vive attaque contre les désordres et les scandales du 
clergé : « Vous avez fait, dit-elle, de l'Eglise de Dieu fosse 
» de larrons, et du sanctuaire divin bancque de tricherie. » 
On a cru remédier aux désordres des mœurs par l'interdic- 
tion du mariage des prêtres, mais qu'en est-il résulté? 
« Maintenant court le statut de concubinage au contraire, 
» qui les a attraits aux estats mondains et aux deliz sensuels 
» et corporels. Et qui plus est, se sont rendus à immodérée 
» avarice en procurant par symonie et par autres voyes 
» illicites, litigieuses et processives en corruption et autre- 
» ment bénéfices et prélatures espirituelles. Et avec ce se 
» sont souillez et occupez es affaires citoyens et es négoces et 
» cures temporelles. » On n'a fait par là que séparer 
l'Eglise grecque de l'Eglise de Rome : « Et ce premier 
» statut départit piéça l'Eglise grecque d'avec la latine. Et 
» ores la désordonnance avaricieuse des prestres a fait 
» séparer les peuples de Behaigne de l'Eglise de Rome. Que 
» dy-je de Behaigne? mais de chrestientéj)resque toute. Car 
» les gens de l'Eglise ont si avilenné par leurs coulpes eux et 
» leur estât qu'ils sont jà desdaignez des grands et des 
» menus du monde, et les cueurs estrangez de l'obéiysance 



-cl 



— 200 — 



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I 



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A 






» de saincte Eglise par la dissolution de ses ministres. Car, 

» comme dit est, ilz ont laissé les espousailles, mais 

» ilz ont eprins les illégitimes, vagues et dissolues luxures 

» (p. 389). » Si je disais tout ce que j'en pense, ajoute 

Espérance un peu plus loin, je dirais qu'il ne s'agit 

de rien moins que de mettre le feu en l'Eglise. Mais, 

comme si l'auteur sentait qu'il se laisse emporter un peu 

trop loin par son indignation et qu'il oublie que c'est 

Espérance qui parle et non lui, il s'empresse de dire : 

« Mais ceste matière est de trop grande et parfonde investi- 

» gation, et la détermination douteuse. Si m'en tais à tant, 

» fors que je prie celuy qui nostre dite mère saincte Eglise 

» a consacrée de son digne sang qu'il n'en souffre jà advenir 

» ce qu'il m'en laisse penser. Si n'entens-je pas pourtant 

» blasmer les preudes hommes d'Eglise de bonnes meurs et 

» honneste conversation, ne aussi les séculiers qui de 

» dévotion parfaicte ont donné à l'Eglise les possessions, car 

» ils se sont deschargez pour monter vers Dieu en esperit 

» plus légièrement, et le clergié en a prins si grant fais sur 

» ses espaules qu'il le courbe vers la terre et le destourbe 

» à regarder sus aux cieux (p. 389). » C'est bien Espérance 

et non l'auteur qui parle, quand elle exprime ainsi la douleur 

que lui inspire la vue du danger : « La nef qui porte grant 

» voile cingle en grand péril, et nulle rivière ne dure 

» longuement hors de son canel (p. 390). » 

Après avoir dit que « la prophétie de Daniel reste à venir 
» qui désigne la venue d'Antéchrist et le temps de persécu- 
» tion pour les abhominations du temple, » elle termine 
ainsi : « Par cette digression dépendant de la demande 
» dessus dite pues-tu scavoir qu'oroison et sacrifice proufitent 
» à conserver et restablir les choses privées et publicques. 
» Sur tout prens pour confirmation Valère qui te dit par 



M 



— 201 



» arrest que les segneuries anciennes furent toujours estables 
» tant comme ils servirent et sacrifièrent deùement à la 
» divinité. » Quand même ce mot de digression ne s'appli- 
querait qu'à ce qui vient d'être dit sur le mariage des prêtres, 
il n'en signifie pas moins qu'Espérance s'est écartée du 
sujet principal et qu'elle va y revenir, car on ne conclut pas 
par une digression ; mais quelle est cette demande dessus 
dite? Il faut pour l'expliquer se reporter à la page 371, où 
l'auteur a fait parler ainsi Entendement qui écoutait depuis 
longtemps Espérance sans l'interrompre. 

« Si te (et non pas tu comme le porte par erreur le texte 
» de Duchesne) veulx faire en cest endroit aucuns menus 
» interrogatoires, pour scavoir qui puet aidier à espérer et 
» adresser à mon espérance. . . » Ces menus interrogatoires 
ont provoqué les longs développements qui suivent sur 
l'oraison, les sacrifices, etc., et voilà ce qu'Espérance entend 
par ces mots : digression dépendant de la demande dessus 
dite ; tout cela formait la réponse au premier interroga- 
toire d'Entendement, expédié par la conclusion que nous 
avons dû citer sur la vertu de l'oraison et des sacrifices. Il 
restait donc h Entendement h produire les autres inter- 
rogatoires, comme il le dit, « par leurs ordres et lieux> 
» selon la poursuite de la matière des réponses â!Espjérance 
» (p. 371). » 

Voilà, indépendamment de toutes les autres considérations 
et en particulier du silence de Charité, la preuve matérielle 
en quelque sorte que l'ouvrage n'est pas terminé. Ajoutons 
qu'il n'y a pas de péroraison ; or, la péroraison est une 
espèce de devoir oratoire que l'auteur ne manque jamais de 
remplir dans ses autres ouvrages en prose. 

Combien ne devons-nous pas regretter que le penseur 
qui avait fait si bien parler Foy et Espérance n'ait pas 



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— 202 — 



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eu le temps d'accorder la parole à Charité et de lui faire 
dire le dernier mot sur tant de graves et hautes questions ! 
Que n'aurait-il pas eu à dire sur cette vertu de charité 
qu'on ne pratiquait guère de son temps, pas plus, hélas ! 
qu'on ne l'a fait plus tard? 

Si dans cette analyse, comme dans celles qui précèdent, on 
trouve que nous avons trop multiplié les citations, auxquelles 
cependant nous aurions pu en ajouter bien d'autres encore 
non moins importantes, c'est qu'il s'agissait pour nous 
d'appliquer à notre auteur les maximes suivantes, qui sont 
de véritables axiomes de l'art d'écrire : Oratio vultus 
animi est, pectus est quod disertos facit ; le style, c'est 
l'homme même ; c'est enfin parce que nous n'avons trouvé 
nulle part à un plus haut degré et d'une manière plus 
soutenue lame d'un honnête homme et d'un grand écrivain, 
auquel on n'a pas, selon nous, rendu toute la justice qu'il 
méritait. 

Il ne nous reste plus maintenant qu'à conclure, et nous 
pourrons le faire en très-peu de mots. 



CONCLUSION. 



Le travail que nous soumettons à nos juges n'est pas 
autre chose qu'un plaidoyer, un peu long peut-être, en 
faveur d'Alain Chartier ; nous ne voulons pas en disconvenir : 
mais on nous accordera du moins que la cause en valait la 
peine. Elle a été déjà jugée une première fois, et à l'una- 
nimité, par des maîtres dont on ne contestera pas la com- 
pétence, et qui ne faisaient que proclamer l'arrêt sans appel 
de la postérité, puisqu'un siècle entier les séparait de celui 
en faveur duquel ils le prononçaient sans qu'aucune voix 
s'élevât de leur temps pour les contredire. La Normandie 
avait raison, suivant Clément Marot, d'être fière d'avoir 
donné le jour au bien disant en rime et prose Alain, 
et Pasquier n'était que l'écho de tous ses contemporains 
lorsque, dans ce chapitre dont nous avons parlé et qu'il 
intitule des mots dorés et belles sentences de maistre 
Alain Chartier, il 1' 'appelle grand poète de son temps 
et encore pjlus grand orateur. Grand poète en effet, 
puisqu'il était l'égal des meilleurs de son temps dans les 
genres légers et qu'il les surpasse tous dans le genre didac- 
tique, grand orateur, puisqu'on ne lui connaissait pas de 
rival et qu'on le proclamait le Père de l'éloquence 
française ; ajoutons que les nombreux passages cités par 
Pasquier prouvent que cet orateur était aussi un penseur 
éminent et un écrivain digne d'être comparé à Sénèque. On 



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— 204 — 

ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu appel de ce jugement 
du XVI e siècle, et cependant il est évident que dans les 
deux siècles suivants, il avait cessé d'avoir pour lui l'autorité 
de la chose jugée, bien qu'il n'ait pas été positivement 
infirmé : .mais on n'en parle jamais que pour mémoire et 
• sans en tenir aucun compte, sans paraître même s'apercevoir 
qu'il s'agissait là pourtant d'une de nos gloires nationales. 
Cet injuste dédain a cessé heureusement au XIX e siècle, 
jaloux à juste titre de réparer sur ce point comme sur 
beaucoup d'autres quelques-unes des grandes injustices des 
deux siècles précédents, surtout à l'égard du XVI e siècle. 
La réparation a commencé en ce qui concerne Alain Chartier ; 
mais elle n'est pas encore, à beaucoup près, ce nous semble, 
aussi complète qu'elle devait l'être, comme nous en a con- 
vaincu une lecture attentive de ses ouvrages ; et c'est parce 
que cette lecture nous a prouvé que ses admirateurs n'avaient 
rien dit de trop en sa faveur, c'est parce qu'elle nous a fait 
partager leur admiration en nous replaçant à leur point de 
vue, que nous avons l'espoir de la faire partager également, 
avec les seules restrictions que comportent la différence 
des^ temps et les progrès de l'art et de la critique, aux 
maîtres les plus compétents de notre époque. 



APPENDICE. 



Lettre d'Alain Chartier à un prince étranger 



FIN DE JUILLET 1129. 



NOTA. — Nous croyons devoir joindre cette lettre aux pièces iné- 
dites de notre Appendice, en nous conformant au texte qu'en a donné 
M. Quicherat, dans son savant ouvrage sur les Procès de condamnation 
et de réhabilitation de Jeanne d'Arc ( t. I, p. 131 et suiv. ), et nous 
reproduisons également la Notice dont il la fait précéder, quoique 
nous ne partagions pas son opinion sur le personnage auquel la 
lettre est adressée. 



Cette pièce a été imprimée une seule fois par Lami, dans 
les Deliciœ Eruditorum (t. IV, p. 38), d'après un ma- 
nuscrit de la bibliothèque Ricardi, à Florence. Le ma- 
nuscrit 8,757 (latin) de notre bibliothèque royale en contient 
une autre leçon ; mais les deux textes sont tellement vicieux 
que même après les avoir modifiés l'un par l'autre, il faut 
renoncer à établir le sens de plusieurs passages. 

La lettre est sans adresse, sans souscription et sans date. 
On l'attribue à Alain Chartier, parce que les deux manus- 
crits où elle se trouve sont des recueils de lettres de cet 
homme célèbre. Lami conjectura qu'elle avait été écrite pour 
l'empereur Sigismond ; mais un secrétaire du roi de France 
écrivant à l'empereur d'Allemagne, ne l'aurait pas appelé 



■ 

I 






— 206 — 

illustrissime princeps. Il s'agit d'un prince qui avait 
envoyé un exprès à Bourges, pour prendre des informations 
sur laPucelle auprès de l'abbé de Saint- Antoine, enDau- 
phiné, ou de l'archevêque de Vienne. Le choix de ces deux 
dignitaires ecclésiastiques, tous deux appartenant à la même 
province, tous deux voisins de la Savoie, me semblerait 
devoir porter les conjectures de ce côté. Si Amédée VIII, 
duc de Savoie, n'est pas le personnage auquel s'adresse 
Alain Chartier, on pourra choisir entre son fils Louis, 
prince de Piémont, le marquis de Montferrat, le marquis 
de Saluées ou le duc de Milan. 






Illustrissime princeps, nuntius vester Corardus Bituris 
pridie me convenit; qui se a vobis in Galliam missum 
(asseruit), ut, cum abbate sancti Anthonii vel archiepiscopo 
Viennensi (1), quse de Puella dicerentur, litteris impetrare 
posset; sed neutro horum invento, rogavit me vehementer, 
ut si gratam, si jucundam rem vobis facere cuperem, has 
litteras de Puella conficerem. Ego vero splendore ac magni- 
tudine vestri commotus, libenter operam dedi, ne magnarum 
rerum atque illustrium, et quse vos scire magnopere cupitis, 
inanis vester nuntius vacuusque rediret. 

Primum, ut opinor, cuja sit Puella vultis scire. Si natio- 
nem quseritis, de regno est; si patriam, de Vallecolorum 
oppido, quod est prope flumen Meusse; parentibus nata 
qui agriculture pecoribusque vacarent. ^Etatem pueritiae 
ingressa, curas pecudum est posita. Ubi vero duodecimum 
annum attigit, voce ex nube nata, saepenumero admonita 
est uti regem adiret regnoque labenti succurreret. Sed 



(1) Remensi, dans l'édition de Lami. 



— 207 — 

quum Anglici, valido exercitu, validis castellis ac bastidiis 
Aurelianis obsedissent, non admonita tantum fuit Supero- 
rum oraculo, verum quoque minis adfecta, quod pœnam 
gravissimam lueret nisi raptira ad regem accederet. Inter- 
roganti (quomodo) proflcisceretur, quid vel perfectam (1) 
facere oporteret, responsura est : « Habitu muliebri depo- 
sito, virilem adsume (et sqcios) qui te comitentur ad regem 
et conducent a capitaneo Valliscolorura. Profecta ubi sis, et 
cum rege loquuta, fac libères Aurelianis ab obsidione. Hinc 
regem consecrandum Remis adducas ; coronato Parisius 
reddas regnumque restituas. » 

Non fuit in mora Puella; capitaneum adiit, comités 
accepit, virilem vestem induit, et ascendens equum, quod 
nusquam antea, iter adgreditur, atque per rura, per castra, 
per civitates hostiles et média hostium tela, ipsa incolumis 
et sociis salvis omnibus, progressa, tandem ubi rex erat 
advenit. At rex, audito adventu Puellae, perceptoque 
quamobrem veniat, quidve se facturam dictitaret, sapien- 
tissimi régis consilio usus, neque contemnendam eam, neque 
admittendam prius statuit, quam experimento adgnosceret 
quid illa haberet rei bonse aut malae, fictum vel verum, 
compositum aut pravum. Igitur Puella apud doctissimos 
viros, velut in pugnam, in examen adducitur, ubi de multis 
arduisque rébus humanis ac di virus, etiam atque etiam inter- 
rogata, nihil nisi egregium et dignum laude respondit; ut 
non in agris pecudes pavisse, sed in scholis litteras addi- 
dicisse videretur. Spectaculum profecto pulcherrimum : 
fœmina cum viris, indocta cum doctis, sola cum multis, 
intima de summis disputât! Sed quum rex accepit quibus 



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(1) Endroit visiblement altéré par les copistes. L'édition donne quod 
nïl vel, au lieu de quid vel. Je proposerais : quidve profectam. 



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— 208 






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verbis quave constantia uteretur, accersiri coram se jussit, 
loquentem audivit diligenter. Quid loquuta sit, nemo enim 
est qui sciât illud. Tamen manifestum est regem velut 
spiritu (1), non mediocri fuisse alacritate perfusum. 

Post haec Puella, quum divina arderet prsecepta adimplere, 
petiit confestim sibi dari exercitum quo Aurelianis suc- 
currat jam periclitanti : cui, ne quidquam temere ageretur, 
negatum principio, tandem est concessum. Quo accepto, cum 
ingenti copia victualium Aurelianis concedit. Transeuntes 
sub hostium castris nihil hostile percipiunt; hostes enim 
velut ex inimicis amici, ex viris mulieres facti aut cuncti 
ligati manibus forent, victualia in urbem transire aequo 
animo patiuntur. Delatis in urbem victualibus, ipsa castra 
aggrediens, quoddam miraculum quonam modo, vel quam 
brevi spatio, ceperit illa, praesertim quod in medio *** quasi 
pontis(2) erectum, ita validum erat et tam mu nitum omni- 
bus rébus ac vallatum, ut, si gentes, si nationes omnium 
oppugnassent non tamen posse capi crederetur. Oppugnat 
demum unum, demum aliud, ac tertium oppidum, quae 
ut erant circumamicta fluminibus, plena armatorum et 
praesidiis universis, nullo pacto expugnari posse videbantur. 
Quae quidem oppida victa hœc bellatrix velut tempestas 
obruit, ac dehinc audito Anglicos cum exercitu prope esse, 
exercitum et aciem ducit in hostes, magno animo invadit. 
Neque eo remota est quod essent hostes longe numéro supe- 
riores. Non potuerunt Anglici sustinere impetum Puellae, 
ita quod victi, in modum pecudum usque ad unum caesi sunt 
omnes. Posthaec pronuntiat non esse ignorandum advenisse 



(1) Spretum, dans l'édition de Lami. 

(2) L'édition et le manuscrit : Pontem, au lieu de powtis; l'une et 
l'autre indiquent par un blanc qu'il y a lacune entre medio et quasi. 



il 



— 209 — 

tempus quo suscipienda corona régi esset; eundum ergo 
Remis : quod multis, non tantum difficile, sed impossibile 
visum est, quippe quod ab hostibus per eas (?) oporteret 
civitates atque locos procedere. At ipsae civitates ultro se 
régi dabant. Igiturque ventum est Remis et rex, Puella 
duce, consecratus est. 

Cseterum ne longius progrediar et paucis, si possim, 
•multa perstringam : nemo mortalium est, qui si ipsam 
cogitet, non admiretur, dictis stupeat, factis et gestis, quse 
tam multa et mirabilia brevi tempore egerit. Sed quid 
mirum? Quid enim eorum est quse habere duces oportet in 
bellis, quod Puella non liabeat? An prudentiam militarem? 
Habet mirabilem. An fortitudinem? Habet animum excel- 
sum, superque omnes. An diligentiam? Vincit Superos. An 
justitiam? An virlutem? An felicitatem? Et his prseter 
caeteros est ornata. Et si est conflictura cum hoste, ipsa 
exercitum ducit, ipsa castra beat, ipsa prœlium, ipsa aciem 
instruit, et fortiter opéra militis utitur et quam pridem 
opéra ducis exsequitur. Dato enim signo, hostein rapit, 
raptum concutit, vibrât in hostes, et, tacto calcaribus equo, 
magno impetu in agmen irrumpit. 

Hsec est illa quse non aliunde terrarum profecta est, quae 
e cœlo demissa videtur ut ruentem Galliam cervice et 
humeris sustineret. Hsec regem in vasto gurgite procellis 
et tempestatibus laborantem in portum et littus evexit 
(et) erexit animos ad meliora sperandum. Hsea Anglicam 
ferociam comprimens, Gallicam excitavit audaciam, Gal- 
licam prohibuit ruinam, Gallicum excussit incendium. 
virginem singularem, omni gloria, omni laude dignam, 
dignam divinis honoribus! Tu regni decus, tu lilii lumen, 
tu lux, tu gloria non Gallorum tantum, sed Christianorum 
omnium. Non Hectore reminiscat et gaudeat Troja, exsultet 

14 



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— 210 — 

Grœcia Alexandro, Annibale Africa, Italia Cœsare et Ro- 
manis ducibus omnibus glorietur. Gallia etsi ex pristinis 
multos habeat, hac tamen una Puella contenta, audebit é se 
gloriari et laude bellica cseteris nationibus se comparare, 
verum quoque, si expediet, se anteponere. 

Haecsunt quae de Pueila inprajsentiarum habui ; quae si 
brevius dixi quam forte velitis, eo factum existimetis 
quia si ea fusius dixissem, non in litteras, sed in librum 
exiissent. 

Valete. 



■ 




Pièces inédites. 






Dans une notice sur Alain, Guillaume et Jean Chartier, 
insérée dans les Mémoires de la Société des Antiquaires 
de Normandie, 3 e série, VIII e volume, XXVIII e de la col- 
lection, l re livraison, pages 1 à 50, M. G. Dufresne de Beau- 
court a donné l'indication exacte et la date historique très- 
probable de plusieurs discours ou lettres d'Alain Chartier 
qui n'ont pas encore été publiés, et dont l'édition d'André 
Duchesne, ni les travaux des auteurs qui lui ont servi 
de guides, ne font aucune mention, mais qui se trouvent 
parmi les MSS latins de la Bibliothèque nationale, dans un 
ordre un peu confus et avec plus d'un double emploi. 

Voici la concordance des MSS latins dont cette notice 
nous fait connaître l'existence-: 

N" 5,961 N° 8,757 

1 à 13 13 à 24 

46 à 52 37 à 41 

52 à 58 13 à 15 

43 à 45 
47 à 53. 

Grâce à l'obligeance de M. Micheland, ancien professeur 
à la Faculté des lettres de Rennes, actuellement conser- 
vateur, sous-directeur-adjoint du département des manus- 
crits à la Bibliothèque nationale, qui a bien voulu rendre 
au fils de son ancien collègue ce service, dont nous le 
remercions de nouveau mon père et moi, j'ai pu avoir de 
ces manuscrits, d'après la concordance indiquée ci-dessus, 
et par les soins intelligents d'un employé à qui j'exprime ici 
sa part de mes remercîments, une copie exacte dans laquelle 
les pièces originales, qui avaient paru d'abord être au 
nombre de huit, se trouvent, par suite de plus d'un double 



1 






212 — 



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* 



I* 






emploi constaté, définitivement réduites à cinq, que l'on 
peut classer chronologiquement dans l'ordre suivant : 

1° Épître ou discours de félicitations à Charles VI, 
à l'occasion du maintien des libertés de l'Église gallicane, 
en latin (1418) ; 

2° Autre discours ou lettre en latin avec ce titre : Ha- 
rengue pour le roy de France à l'empereur pour 
l'exciter à paix et concorde; 

3° Discours sous ce titre : Ad regem Romanorum 
Sigismundum ab Alano oracio incipit; 

4° Harangue aux Hussites, également en latin, avec ce 
titre : Persuasio Alani Aurigœ ad Pragenses in fide 
déviantes, unde rorata prœsente Cesare ; 

Ces trois dernières pièces concernent la mission diploma- 
tique qu'eut à remplir en Allemagne Alain Chartier entre 
1423 et 1426 ; 

5° Lettre au roi d'Ecosse, auprès duquel Alain Chartier 
fut envoyé en 1428. 

Ces cinq pièces nous apprennent qu'Alain Chartier fut 
chargé plus d'une fois d'un rôle bien autrement sérieux 
que celui de poète de cour; quoiqu'elles ne répondent pas 
complètement à l'idée que nous nous sommes faite ailleurs 
du mérite littéraire de leur auteur, elles offrent un certain 
intérêt pour l'histoire. Aussi espérons-nous qu'on nous 
saura gré de compléter, en les publiant, le monument élevé ' 
par André Duchesne à la mémoire d'Alain Chartier. 

Nous avons cru devoir ne rien changer à l'orthographe, 
souvent plus que bizarre, de ces textes dont la copie, relevée 
avec le plus grand soin, ne comprend pas moins de dix-neuf 
feuilles in-4° d'une écriture très-serrée. Le seul changement 
que nous nous soyons permis dans le classement de ces 
feuilles, c'est d'y suivre l'ordre chronologique. 



— 213 



I 



N° 1. 



Épître ou discours de félicitations à Charles VI à l'occasion 
du maintien des libertés de l'Église gallicane. •• 



Christianissime rex ac excellentissime princeps, suprême 
domine noster, lege novi et veteris testamenti sacrorumque 
jurium auctoritate compellimur, patrum nostrorumque pre- 
decessorum exemplis salutaribus provocamur ut libertatis 
ecclesie materiam quam ex injuncto nobis ministerio jurato 
flrmato sana conscientia et absque gravissimarum censu- 
rarum pœna prastermittere non possumus, verbo, scriptis 
et nuntiis apud vestram regiam majestatem prosequamur, 
pro qua gloriosum martirii sanctorum plurimos legimus 
subisse triumphum, qui se murum flrmiter pro domo 
Domini opponentes, plus formidarunt eternum quam tem- 
poralem offendere principatum. Sed eo major obsecrandi 
nobis datur occasio quod experientia manifeste cognovimus 
vestram altitudinem, majoribus quam nunc oppressatn 
erumnis necessitatibusque depressam, nullatenus voluisse 
ut in libertate predicta quicquam ob te attemptaretur 
scandalosum, vestrorum christianorum vestigiis inherendo, 
qui pro quacumque adventicia necessitate, etiam captivi- 
tatis régie persone, tributariam facere ecclesiam nunc 
noluerunt; de quibus refert Gregorius in registro quod, 
propter libertatis ecclesie defensionem, amplificatum est eis 
regnum, concessa divinitus Victoria triumphalis, et ab omni 



214 



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clade celitus preservatio repromissa. Confidimus principem 
pauca habere brevi tacta compendio sufficient. 

In primis ergo ab eterna et divina lege per quam reges 
régnant et qua inviolabili sanctione ecclesie privilégia 
primitus sunt concessa sumentes exordium, id diximus 
commemorandum quod in Oenesi scribitur de Pharaone, 
qui >( 6ervituti subjectis omnibus, sacerdotes et possessiones 
in libertate divisit et eis de publico alimoniam ministravit, 
ex tune ut dicunt glose, domino pronunciante sacerdotes in 
omni génère liberos esse debere. Quod et rex Cirus secutus, 
ut legitur in Esdra, noluit sacerdotes etiam pro templi edifl- 
catione tributis onerari, ne in regem et in ejus filiolos divina 
ultio deseviret. Non arbitrandum igitur sub vestro dete- 
rioris condicionis effici sacerdotium imperio quam sub illis 
regibus qui divine legis noticiam non habent. Nam ut 
anima corpori et spiritualia terrestribus sunt preferenda, 
qui et angeli Domini exercituum dicuntur et dii, quandoque 
nuncupantur lege quasi propria mosaica ymno divina, 
potius cautum est ut eorum portio ab oneribus libéra per- 
maneret. Narrare libet illam diem ostensionis evidentiam 
contra Eliodorum, templi et sacerdotum perturbatorem. 
Igitur, princeps christianissime, quod qui cepit in vobis et 
gloriosissimis progenitoribus vestris opus bonum ecclesias- 
tice protectionis Deus omnipotens, in cujus manus cor régis, 
illud proficiet, et ab hoc sancto non permittet proposito 
declinare, nec a vestra regali memoria excidere illam 
sanctissimam et honestissimam professionem, vestro solemni 
et regali dyadematis et sanctissime unctionis susceptione 
jurato flrmatam, per quam libertatem ecclesiasticam et 
ecclesiasticorum privilégia promisistis perpetuis temporibus 
observare. Sanctam eya et sinceram devotionem vestram ad 
Deum et sanctam ecclesiam, que inter acerrimas quas regnum 



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— 215 — 

patitur molestias, singulare quoddam vobis solatium minis- 
trat et juvamen, sinceris cogimur mentibus exorare et 
pauca de multitudine auctoritatum scripture sacre et jurium 
ad vestre démentie memoriam reducere, et quasi ante oculos 
majestatis vestre non nos ipsos sed antiquos patres ; inter 
quos Ieremias déplorât ecclesiam fi'eri sub tributo ; immo et 
ipsam ecclesiam, ut ita dicamus, genua pervoluta instituere 
deprecantem, babundarent jura et sacrarum testimonia 
scripturarum allegare volentibus; sed que devotissimum 
et doctissimum alloquium acerrimum, qui templo domini 
irruenti, ut in libro Machaieorum legitur, aperuisse de 
cœlo fertur equus terribilem babens cessorem, et cum eo 
juvenes duo speciosi amictu, qui plagis multis afflictum 
Eliodorum et quasi exterminio palpitantem compulerunt 
régi divina magnalia demonstrare; ac cum rex alium 
mittere conaretur dixisse fertur Eliodorus : si quem ibi 
miseris, flagellum recipies; nam qui habitat in celis-visi- 
tator est templi et ministrorum, et violatores percutit et 
perdit. — Te quid in re bac statuant sanctiones placeat 
attendere. Non . enim unus pontifex sumus, sed tota 
universalis ecclesia in celeberrimo Lateranensi concilio sub 
anathematis pena talia exigi ab ecclesia inhibet tributa, 
exactores et factures premissa monicione decrevit excomu- 
nicationi eo ipso subjicere, a qua non nisi plenaria restitu- 
tione prebabita non veniunt absolvendi ; quod si ecclesiastici 
quicquam voluntarie duxerint conferendum rationum ponti- 
ficem statuit consulendum. Sunt et alia jura multa ibidem 
sentientia et sacrilegorum pénis decernentia taies perturba- 
tores existere puniendos. — Quid autem in legibus impera- 
torum cautum sit cuilibet breviter insinuendum occurrit. 
Omnis, inquit imperator Iustinianus, a clericis tributorum 
injuria et exactionis repellatur improbitas, et cum nego- 



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— 216 — 

ciatores ob necessitatem publicam ad exactionem vocantur 
a clencis omnis talis strepitus, omnis molestia penitus 
conqmescat, tantaque prerogativa succurrat ut sacerdotum 
mmistri immunes ab omnibus persévérant. Unde Constan- 
tinus et Valentinianus iraperatores plurima libertatum pri- 
vileg ]a condonantes dicebant gaudere et gloriari. Ex fide 
volumus scientes magis religionibus quam tributis vel 
labonbus nostram rempublicam conservari. Apud regiam 
vestram raajestatem persuasione non egit quid Carolus 
Magnus, Carolus Calvus, Robertus et Sanctus Ludovicus 
vestn chnstianissimi progenitores hac in re sencierunt' 
Tantis igitur auctoritatibus et exemplis commoniti, vestre 
régie cogimur dicere majestati quod Ambrosius ad impera- 
torem de ecclesiastica pertulit libertate. Nil legi (1) hono- 
nficentius quam quod fllius dicatur ecclesie. Quod non 
laetent *** hec plena illius affecius sunt, verboque débet 
sacerdos consulere régis saluti. Oportet ne quicquam potius 
quam ut ab ecclesie ecclesie cesset injuria. Sic beatus 
Ambrosius. 

Condolemus, princeps cbristianissime, regni vestri neces- 
sitatibus quam plurimum, quas ore vestro tam pro nobis 
cum summa animi benignitate détectas non sine magnis 
lacnmis et dolore audivimus. In vestro namque pericli- 
tamur penculo et in vestris ruinis corruimus. Sed ecce non 
nisi cumvitajubemur libertatem ecclesiasticam relinquere 
indefensam, nec pro transitoria pace mundi perdere sempi- 
ternam. Ac cum multitudine Victoria belli, sed de cœlo 



mffîh faUt , SanS doute Hre : ™9i- Nous avons dû laisser en blanc un mot 
dluabte sur le manuscrit, même pour le lecteur le plus exercé Nous 






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— 217 — 

fortitudo sit. Orante namque Moyso legimus vinxisse (1) 
populum et cessante succubuisse. Arma nostre milicie, 
lacrimas et oraciones, offerimus dicentes cum Psalmista : 
hii in curribus et hii in equis ; nos autem in nomine Do- 
mini invocabimus. Hortamur igitur et obsecramus vestram 
regiam majestatem per viscera domini Iesu Christi ut ad 
summe Trinitatis providentiam animum erigens et magis in 
Dei adjutorio et ecclesie precibus quam bellorum ducibus, 
libertatem ecclesie protegendo viribus confidens, Deum sibi 
querat propicium. Ingressuri namque Romani bella Deos 
sibi placatos reddere hostiarum immolatione studebant, si 
quid in templo illatum molestie , primitus reparantes. 
Narrât itaque Valerius eo maxime Dionysium, regem 
Sicilie, corruisse, quod nullam divino cultui et ministris 
servari prerogativam censuisset. Hanc nostram orationem 
regia vestra mansuetudo supportet et nostras preces cle- 
menter exaudiat, nec pro modica quantitate, que parum 
vobis emolumenti adjiciet, nondum apertam tam periculo- 
sam viam aperiat, ne modicum fermenti totam massam 
corrumpat. Deo igitur gratias agentes immensas, qui talem 
nobis dederit regem, qui pura mente, tanto caritatis fervore 
ecclesiam diligit ut omnes ecclesiasticos in divino cultu 
precellit. Obsecramus cunctipotentem ut qui spiritualem 
vos ecclesie protectorem elegit sua vos protectione custodiat 
et gressus vestros féliciter dirigat. Amen. 



(1) Vicitie (???). 






— 218 - 



N» 3. 



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Harengue pour le roy de France à l'empereur pour l'exciter 
à paix et concorde. 



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(8,757 lat.) 

Turbato dudum regno Israhel in senio David et exspectan- 
tibus populis successorem regem, adversus Salomonem 
fllium régis seditio orta est, suaseruntque malignis sermo- 
nibus Ioab et Abiacbar ut, relicto Salomone, Adoniam velut 
regem futurum populus sequeretur, Salomonemque régis 
fllium, a deo dilectum et Davidica sanctione regem institu- 
tum delinqueret. Audiens autem hoc Barsabe, Salomonis 
mater, et'filio condoluit, et regno consul uit vacillanti, ingres- 
saque legacionis more cubiculum David, adoravit prona in 
terram, utque orans discordantibus populis pacis remedium, 
et regno et domui Israël in filio suo stabilitatis presidium 
impetraret, regem his verbis affata est : « Domine, mi 
» rex, etc., etc.. » Nos eandem scripturse seriem insecuti, 
serenissime rex et semper auguste, et equitatis similis lega- 
tionis fungentes oflîcio, vestram majestatem Cesariam oculis 
nostre humilitatis intuemur, proni in terram et affectu de- 
vocionis inflixi, nec eandem tam digno honore quam sincero 
corde veneramur. Sed quid veneramur splendorem mundi, 
malignorum terrorem, fidei testamentum, stabilimentum 
pacis, fundamentum justiciae, orbis monarchiam? Quibus 
igitur oculis condigne tantam inspiciemus majestatem ? Qui- 



— 219 — 

bus congruis sermonibus tante dignitatis celsitudinemnostra 
débilitas alloquatur ? Magnitudinem expavescimus, de beni- 
gnitate speramus, et si nostra parvitas audientie pacienciam et 
inepti sermonis veniam non mererentur, mittentis tamen 
dignitas et cause equitas benevolentiam consiliabunt. Non 
igitur quid sumus, sed a quo venimus et quid gerimus 
attendatur. 

Venimus siquidem a gloriosissimaFrancorum domo regia ; 
a christianissimo Francorum rege, Karolo, fratre vestro et 
supremo domino nostro destinati, honoris, pacis et justicie 
verba deferimus. Hec verba sunt insignia que ante thronum 
démentie confidenter portare licitum est. Sed cum vestra 
caritas mentem naturali pietate sollicitet quatinus de statu 
hujus inclitissime domus, et fratris vestri bona audiatis, 
vestre serenitati referimus domum Francorum que domus 
Israhel est, et Israhel quasi Deum vidons merito nuncu- 
patur, et illi Bersabee, a cujus utero egressi sunt reges apte 
comparanda est, inter bellorum strepitus diem pacis expec- 
tare, et in labore sperare quietem, ceterum et vos amoris 
integritate amplecti, cordis occulis intueri, et fiducia fruc- 
tuose cooperacionis prestolari. Pro rege autem vobis dici- 
mus id quod scribit apostolus (ad Coloss. , 3° c.) : « Etsi 
» corpore absens sum, spiritu vobiscum sum gaudens. » 
Nomine igitur illius inclite domus Francorum, velut Ber- 
sabee fecundissimse matris , liliatorum regiorum ejusque 
filii régis nostri qui merito Israhel vocabitur, orationis hujus 
hec sumemus exordium : « Domine, mi rex. » 

Scribit enim perypateticorum princeps Aristotiles primo 
metaphorice, maximum a nobis illum sensum diligi qui est 
per oculos, quoniam perfectius nobis objecta représentât et 
différencias rerum plures ostendit ; sine ejus siquidem mi- 
nisterio non cognoscerentur mundi visibilia, cum ab eodem 






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— 220 — 

philosopho scriptum sit intellectum nostrum non nisi me- 
diante sensu cognoscere. Verura quemadmodum oculus 
intellectum pervenit, species rerum inde noticiam deferens, 
sic affectum subsequitur signa referens voluntatis. Ea 
propter scribitur (Ecclesiasiicus, 13° cap , vers. 31) : 
« Cor hominis immutat faciem ejus. » Quasi ex facie 
hominis judicetur cor, dignifîcatur hominis faciès in oculis, 
et eorum statu et motu signa animi protendit. Ideo oculus 
spericam flguram habet, que est figurarum perfectissima. 
Habet insuper motum proprium ad quatuor differentias posi- 
cionum que sunt seorsum, deorsum, dextrum et sinistrum, 
datumque est illi perfecte cognoscere et a maxima instantia 
judicare. Sic faciei verus décor est, et humani vultus ful- 
gur atque perfectio. Propterea cordis familiaris et ejus 
secreti conscius est ; ideo scribitur oculus hominis nuncius 
cordis : quasi enim per cordis fenestram, affectiones humane, 
quarum exemplares imagines in oculorum impressione le- 
guntur. Sed ne longius evagemur, et mensuris brevibus 
texta sit oracio, que sunt partes affectus humani aut circa 
que versantur attendamus, ut oculi ministerium in partes 
illas facilius commendemus. Habet quidem affectiva potentia 
partes très : racionabilem, que circa honestum versatur et 
vigilat, concupiscibilem, que in delectationibus versatur, 
irascibilem, que ad ardua vocat. Igitur ut nostri régis 
Christianissimi ex omni parte affectus manifestetur, et 
sincera in vestram majestatis voluntatem ac fldei semper 
intentio, ex tribus eandem nitemur ostendere. Primum 
quidem majestatem vestram quam veneramur colit et as- 
picit, aspectu honoris et ammiracionis quoad rationabilem ; 
aspectum (1) amorum et dilectionis seu dilectationis quoad 



(1) Il faut évidemment lire : aspectu 



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— 221 — 

concupiscibilem ; aspectu fervoris spei et expectationis, 
quoad irascibilem ; his affectibus subserviunt et oculi 
mentis et corporis oculi, principum atque plebis, potentum 
et parvulorum ; propterea a principio et usque nunc repe- 
timus : Domine mi rex ! Iuxta hec tria nostre orationis 
decursum in très particulas dividamus. Ad primam super 
honorum et admiracionis aspectu, pauca de multitudine, et 
exigua de magnitudine tanta dicemus. 

Quis igitur, serenissime rex, tantam raajestatem venera- 
bitur? Quis famam pro meritis, et laudes laboribus equas 
persolvet? Non nostra nitetur oracio tanti culmen honorum 
verborum composicione pertingere; voluisse satis est, et 
vestra serenitas nusquam ex sermonis inopia animum, sed 
ex animi copia oracionem concipiat. Régis christianissimi 
organa sumus non suse dignitati correspondentia, sed ejus- 
dem obedientia voluntati. Fréquenter et frequentius medi- 
tatur Rex ipse quanta sit imperii maj estas, quam célèbre 
nomen, in celo conditum, in terris divina bonitate demissum. 
Nascente imperio, pax terre climatibus concessa est, et cum 
Christus deus homo humilis in terra fieret, Octavianus, 
primus imperans, homo humilis super terras, monarcha 
sublimis effectus est, quatinus tune nascentem et christiane 
religionis humilem plantulam potestatis vigore protegeret, 
et cum altitudine magnificentie temporalis, cresceret fldei 
spiritualis humilitas. Adeo siquidem gladius vindicte Romano 
imperio concëssus est, et quemadmodum gladius spiritualis 
verbi dei et evangelice virtutis usque ad divisionem anime 
et spiritus attingit, sic gladius temporalis seu materialis, 
terrena dividens, impios a justis segregat, et a fidelibus 
séparât infidèles. Propterea Paulus ad Romanos scribens, 
Romanorum régi obediendum docuit, dicens : « Non enim 
» sine causa gladium portât ; Dei enim est minister et vindex 



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222 — 



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» in terra, » et Salvator in evangelio in duos gladios potes- 
tatem utriusque jurisdictionis ostendit, et sufflcit quod 
exponatur de temporali et spirituali jurisdictionibus. Cum 
Christo igitur natum est imperium ; pro Christo spiritua- 
libus armis munitum, et materialibus gladiis defensum a 
Christo adversus homicidas Salvatoris et salutis incredulos 
Iudeos ; virtuose temporibus Titi et Vespasiani exercitum 
sub Christo humili; tantum cum ecclesias Constantinus 
larga devocione ditavit, ne seculari potestate ecclesiastica 
in posterum calcaretur simplicitas; in Christo stabilitum, 
quod in exposicione Danielis in sanctissima visione decla- 
ratur. Nam post quatuor maxima régna, ut loquimur (1), 
consurget regnum sempiternum super populum sanctorum, 
hoc est christianorum fldelium. Habetur Danielis et claris- 
sime hoc ipsum ad Romanum imperium deferendum seu 
référendum, credimus, quod sub Christo omnis durationis 
et stabilitatis auctoritatem reges habituros institutum est. 
Unde et Virgilius seu vaticinio, seu spiritu quodam ductus, 
et celesti potestati stabilitatem Romani imperii referens ait 
in personam divinitatis : 

Imperium sine fine dedi. 

justicie fulgor et divine bonitatis in terris ymago! 
Cesarea celsitudo et orbis augusta potestas ! Quis inicium 
tue dignitatis coequabit? Quis ambitum tue plenitudinis 
comprehendet? Quis tue virtutis vires non tremescet? Ille 
tibi conditor est per quem reges régnant, et legum conditores 
juste, decernunt; ille instructor in quo sapientie et scientie 
thesauri sunt absconditi ; ille viviflcator in quo divina veritas 



(1) Sans doute : loqxntwr. 



— 223 — 

et vita ; qui super equitatis spiraculum et immense justicie 
sue vivulum te elegit, cum leges vite hominibus errantibus 
per te in terris effudit, quas tuus Iustinianus et ceteri impe- 
ratores, divine mentis instrumenta ediderunt, ac instituendo 
equitatis regulam et observando, tranquillitatis monstravere 
tutelam, tantaque lucerna vagantes populis (1) ad vite civilis 
humanitatem contraxit, que nullos unquam per dies extin- 
guetur. Vos autem, serenissime princeps , etsi imperialia 
décorant insignia tanteque dignitatis majestate splendentis 
luminis, tamen et virtutes claritate ingeminant, et tanto 
imperio dignus animus, et tanto principe dignum imperium, 
claritati, luci, splendorique communicant; et velut in auri 
puritate gemma, et in gemme claritate aurum hilarescit, sic 
vestra celsitudo, imperio decorata, hominis oculis ammeni- 
tatem et mentibus spem prosperitatis ostendit. Narrare 
possumus ecclesiampacificatam, et quodmultorum annorum 
induravit malignitas scisma cedatum, ulla exhausta régna 
peragrata, impugnatas î'nkereses (2), et laborum magnitu- 
dinem quos ferendi desiderium levés efficit ; sed verborum 
loquacitas tante rerum dignitati non sufflcit : res ipsa suae 
testimonium perhibet dignitati. Tacendum est igitur, ne 
laudis tante immensitatem recitacionis nostre paucitas 
exténuât. Hoc unum dicamus quod Ecclesiastici XLVIII 
scriptum est : « Ad insulas longe divulgatum est nomen 
» tuum, et dilectus es in patria tua. » Hec igitur amoris et 
ammirationum incitamenta sunt que régis nostri Christanis- 
simi affectus sinceros, mentis et corporis oculos in vos 
convertunt quibus vestram sinceritatem veneretur ammire- 
turque dignitatem; etiam et regni sui novitate consti- 



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(1) n faut sans doute lire : populos. 

(2) In, doit sans doute être supprimé. 



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— 224 — 



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tutus (1), quam a plurimis annis mentem concepit, opère 
vobis fraternum exhibet honorera. Hec vobis referimus, 
legacione fungentes, que cordi régis inscripta sunt, ac 
missorum verba mittentis comitatur affectio. Ceterum, regio 
nomine, regem, regnum, subditos viresque suas vestris 
beneplacitis offerimus, cum exultacione et fiducia faciem 
tante exellentie intuentes , verbumque recolimus quod 
Hester ad Assirum in trono sedentem, honoris debito et 
pavore ammirationis locuta est : « video te, domine, quasi 
» angelum dei, et turbatum est cor meum pre timoré glorie 
» tue; valde enim admirabihs es, domine, et faciès tua plena 
» est graciarum (Hester, c. XIIII). » Et hec prime nostre 
brevis licet inculta declaratio. 

Sed huic particule quedam honestatis requisita connec- 
titur. Quocirca, pie rex, obsecramus et hortamur in domino 
ut honorem christianissime Francorum domus, régis justi- 
ciam et patrie decus cordis zelo et operis solatio foveatis, et 
qui vos inviolato colit honore sentiat vestre honorificentie 
Vicissitudinem. Scriptum est enim in psalmo : « honôr régis 
» judicium diligit. » Honor siquidem régis est ut que digne 
aspiciat et que recta sunt existimet recte. Sed que domus in 
terris preclarior a vestra serenitate honorificatur ? Si fldei 
queritis honorem, hec illa de qua scribit Ieronimus : « sola 
* Gallia monstris caruit, » id est heresibus, « que vins for- 
» tibus habundavit. » Si sanctitatem et divinorum donorum 
eminentiam honoratis, reges Francorum a deo electos, et 
ampulla sacre unctionis celitus misse unctos quis dubitet ? 
Si virtutis efficatiam et signa fortitudinis exquiritis, gracia 
curationis egritudinum per imposicionem régis manus, et 






(1) Cette phrase prouve que ce discours a dû être prononcé pen de temps 
après l'avènement de Charles VII. 






1 



— 225 — 

scutum fortitudinis dei cum liliorum insignio régi Clodoveio 
angelica manu traditum testimonium perhibent. Si mérita 
et opéra memoranda pensatis, exstirpata tociens scismata, 
damnatas hereses, summos pontifices a Francorum regibus 
sedi restitutos, expugnatosque infidèles ab hujusmodi incli- 
tissima recolatis domo. Adhuc domus inclitissima genitura 
recolans flagellatur sepius ad misericordiam a divina justicia, 
ut annorum tempora probaverunt ; sed Dei semper miseri- 
cordia reservatur. Non igitur vilescat apud homines, si apud 
Deum corripitur ; correctio enim caritatis et gracie signa 
sunt, atque propiciacionis et beatitudinis majorum presagia 
certiora. Qui vero a Deo huiniliatos negligit, forsan cum 
exaltati fuerint a Deo humiliabuntur (1). Non hec nostra 
consideratio, serenissime rex, neque tam fortunae eventura 
quam honoris meritum cogitatis. Consentiat huic relacio 
Thomasi de Mardochco {2), qui certas honoris et bonitatis 
vestre erga regem exuberantias domino nostro régi intima- 
vit super quibus regia ex parte graciarum actiones referi- 
mus. Delegamur nempe eo prestantius ut viva voce et 
reddamus gracias et gratitudines animo présentes et verbo : 
cernere enim quod litteris committitur quasi oratio mortua 
est. Non tamen negligit rex in antea vestre serenitati variis 
litteris scribere, que si casu vel occasione vos latuerint 
ignoramus : ille tamen fervor honoris, etsi tegi aliquando 
potuit, extingui tamen in régis pectore nullo modo valebit. 
Hanc igitur nostram peticionem vestra serenitas exaudiat, 
cui illud in premium honoris adiciat dominus quod Baruh 4° 
scriptum est : nominabitur trinomine in perpetuum a Deo : 



(1) H faut sans doute lire : hirniiliàbitur. 

(2) Il faut lire sans doute : de Nardxwhio, un des ambassadeurs qui 
accompagnaient Alain Chartier. 

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— 226 — 

« in sempiternum pax justicie et honor pietatis. » Et hec de 
primo cum sua correlativa peticione. 

In secunda vero nostre orationis participa dicebamus 
oculos nostri régis vestram serenitatem affectu amoris et 
dilectionis intuere. Hoc autem in natura experimentum 
habet et in scriptura testimonium, quoniam dilectio cordis 
oculorum inspectione cognoscitur. Coretamorem desiderari 
zelans quasi extra se per amorem progreditur, et oculorum 
ministerio rei conjungitur amate. Propterea scriptum est : 
« oculi mei super dilectum, » et in psalmo : « oculus 
» domini super justos causa scilicet unionis et amoris. » 
Quanta enim sit dilectionis virtus et caritatis suprema 
perfectio ex Salvatore didiscimus, et ex rébus, et ex regum 
et populorum gestis, exemplis erudimur; quanta vis est 
amicicie concordieque ex destructionibus atque discordiis 
percipi potest. Amicicia siquidem corda conjungit, bona 
communicat, fîrmat opéra, virtutem roborat, spem vivificat, 
letificat prospéra, adversa solatur, amplificat régna! 
quesitaque servat. Dignum est relatu quod super ejus effi- 
catia scriptum est primo Machabeorum capitulo, quan- 
taque inimicicie. constantia Machabeus ruinam gentis sua? 
vitaverit ; et ait textus : « conservaverunt amicicias, et 
» obtinuerunt régna que erant proxima et que longe'; et 
» quicumque audiebat illorum nomen timebat illos! » 
Ceterum per sacre scripture discursum varia amiciciarum 
gênera, et diversas federis linguas invenimus, bas siquidem 
deo acceptas, illas autem cum maledictionis adjectione 
dampnatas. Très dampnatorum federum modos legisse 
memini, quibus ad iniquitatis ligas vitandas instruimur. 
Primus siquidem in Iosaphat, qui, lucricecatus amore, cum 
Octoria, rege pessimo, fedus percussit. Naves simul in 
Tarsis miserunt, quas vindicta divina pro tanti federis 






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— 227 — 

iniquitate delevit, ac per prophetam ipsi Iosaphat nunciatum 
est : « quia habuisti fedus cum Octoria, percussit dominus 
» opéra tua {Paralip. XX ). » Secundus vero dampnato- 
rum federum modus in eodem Iosaphat recolitur, qui cum 
Aga, rege dampnatissimo, sed potente, amicicie afflnitate 
conjonctus est, ut in successu fortitudine et amplitudine 
potestatis Agar, et non de Dei virtute gloriaretur, ac etiam 
prophetis, in nomine Dei prophetantibus, non crederet. 
Ecce tristis sequitur exitus : amborum exercitus a Deo 
conteriti sunt, et per prophetam causa tante afflictionis 
patefacta est dicentem : « impio prebes auxilium, et his 
» qui oderunt Dominum amicicia jungeris; ideo ira Dei 
» verberaris (Paralip. XIX ). » Sed in Ptholemeo, rege 
Egypti, tertius modus iniqui federis ostenditur, qui 
Demetrium, Alexandri adversarium, in fedus vocavit, ut 
crimen per eum adversus Alexandrum perpetratum Demetrii 
ope defenderet, quoniam Ptholemeus sibi, velut fido socero 
apertas, generis sui Alexandri urbes ingressus detinebat, 
concupierat fraude regnum ejus. Tertio vero die post 
acceptum regnum fraude, Ptholemeus infeliciter mortuus 
est (Primo Machab. IX capitulo). Ex his autem facile 
perpenditur quod non venalis utilitatis lucro, non ventôse 
prosperitatis inani gloria aut fortune intuitu, neque cum 
iniquis ad excusanda peccata et defendendas culpas amicicia 
habenda est. infelicia tempora ! instabiles ad virtutem 
animi ! Sunt nostris, proh dolor 1 annis qui amicicie leges 
ignorant, errant contrahendo, contractis abutuntur. Alii 
lucra, alii fortunas instabiles, et fata fortunarum, non 
honestatis et viris instituta sequuntur, aerque indignatur 
tante turpitudinis fedari relatu. Viros adversentur sedicione 
reos, vidimus, quorum manibus et Gallica tellus, et 
Gallicum nomen civili sanguine pollutum est; natali patrie 



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— 228 — 

adversari, et, ut scelerum penas effugiant, culpasque glo- 
rientur indemp'nes, non verentur liostium amiciciam 
calamitati patrie comparasse. Qui etsi nobis eorum 
verecundia adversentur, tamen erubescimus, pigetque 
patriam taies genuisse dégénères, qui sibi fameque notam 
dederunt, et pacem patrie abstulerunt. His tamen post tanta 
scelera non clausit, nec claudet regia Francorum clementia 
viscera caritatis et pacis. Fugiant bec vestre serenitatis 
invictissime aspectus : nam est sapientia vestra lucrorum 
contemptrix, victrix fortune et criminum iniquitatum 
rigidissima vindicatrix, neque bas amiciciarum fictas 
ymagines, immo potius fraudis latibula rex noster affectum 
prétendit aut oculorum flngit aspectum, et sicut scriptum 
est, non aspicit in vanitates nec insanias falsas ; est enim 
a natura bec innata eidem, vobis dilectio et secum ab utero 
congenita, habuitque in sanguinis et seminis unitate 
radicem, et communipnis benignitate stipitem, ramos 
integritate fidelis colligantie, flores in gravitatis et beni- 
volentie exibicione sincera, fructum in operum executione 
fructuosa. Quis enim nesciat conjunctas Francie et Boemie 
domos, quinetiam avos et progénitures habuisse communes ? 
Et quis tan ti jura sanguinis et nature vires violabit? Quis 
vos separabit a Cbristi caritate? An tribulatio ? An angustia? 
An persecutio ? « Certus sum quod neque mors, neque vita vos 
» separabit (ad Rom. VIII ). » Super est memorare quante 
humanitatis studio inclitissime recordacionis progenitor 
vester domum aulamque regiam visitaverit, nature vinculo 
et dulci stimulatus amore, nec a Gallorum recordatione 
abolitum estarmis potentem avum vestrum, cecum et senem, 
in defensione regni adversus Anglos bellantem dies clausisse 
gloriosesenectutis, cujusamicicie fortitudinisque constantiam 
Gallica posteritas verbis et scriptis in laudes extollit eternas. 



— 229 — 

Vos autem, rex clementissime, a patribus congenitos amores 
mente retinuistis; vidimus cum ad Francorum regiam 
fidem innata vos caritas attulit, laboris fatigationem (1) 
amoris suavitate devicta est. Vidistis Gallice turbacionis 
exordia, et compassionis lacrimas, et remedii opem, et 
consilia contulistis. Sed Dei manus adhuc extenta erat ut 
castigaret, nechumana consilia sineret prosperari. Defunctus 
tune rex inclitissimus noster flebilis egritudinis impedimento 
respersus erat; regem nostrum modernum curiositatis 
expers puerilis etas nutriebat; fremebant animi, ardebat 
civilis discordia; vota hominum in partes varias scinde- 
bantur ; principes autem bellum prostraverat aut captivitas 
detinebat. Et quis regni angustias aut errores régi sic 
ignoranti aut egrotanti imputabit? Vestre caritati laborum 
gratia reddenda est ; sed satis nostra impedimenta referuntur. 
Manet igitur et in evum manebit dilectionis amor et federis 
apud regem et vos illesa semper integritas, quam beneficio- 
rum vestrorum copia cumulavit, a pâtre accepit, et cum eo 
semper accrevit , et transibit in fllios etiam adversus 
fortunam caritatem vestre dilectionis potentius insurgere. 
Superatrix siquidem fortune est amicicia sola, que amicicia 
virtus inter adversa roboratur. Ait Ecclesiasticus : « non 
» agnoscitur in bonis amicus; » etiterum « in temptacione, 
» hoc est in adversitate posside illum. » Illi autem amici, 
siquidem fortune in prosperitate blandiuntur, in adversitate 
recedunt, et occasionem querunt cum volunt recedere ab 
amico. Amicus vere fidei, etiam si occasionem habuerit, ad 
amicum revertitur ; in necessitate enim amici amicicie cedit 
occasio; unde Ecclesiastici IX : « ad amicum siproduxeris 
» gladium, ne desperes ; est tantum regressus ad amicum ; 

(1) Il faut sans doute lire : fatigatio. 









— 230 — 



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» et si aparuerit os triste, ne timeas : est enim recordatio 
» ad amicum. » Quara subtilis et penetrans et construis 
efficatius exercetur et velut fabricantium igniculus aqua 
injecta vigoratur, sic amici doloribus amicicia (1) fortius 
invalescit laus. Altissimo non est regno et domui Francorum 
tanta fortune penuria ut de ipsa sperare et in se respirare 
non possit, et amicis ruutuo complacere; reliquit régi 
defuncto dominus successorem, defensorem domus sue et 
amicis gratiam reddentem (Ecclesiast. XXX ); dédit et 
régi nostro heredem filium gravem, quem natura speciosis- 
simum et décorum formavit infantem, et divina gratia nobis 
in angustia donavit solatium ac devotum tante amicitie 
successorem futurum. Restant vires, manent animi, et duris 
in rébus spectata virtus, quam longa paciencia flrmitate 
exercuit. Sunt lsetissime regiones, ample provincie, urbes 
opulentissime, oppida fortia, munitissima castra que regiam 
fidelitatem constanter observant; afflicti, non superati 
sumus ; ut est eventus bellorum, nunc hue nunc illud (2) 
consecuit gladius; etsi hostes in nobis strages fecerint, 
agendo tamen passi sunt; ut, cum nostra dampna letantur, 
sua defleant, adjecit fortuna viris felicibus ut détériora 
timeant, bec quoque lenimentum adversa fortuna concedit 
ut inter sinistra meliora sperentur ; semper enim cum vulnera 
nostra Dominus aggregavit, statim consolationis adjunxit 
medicinam, juxta illud in psalmo : « cum ceciderint non 
» collidentur quia Dominus supponit manum suam. » 
Respirabit, Domino concedente, christianissima domus hec, 
neque gentem sibi devotam, ebristiane religioni dedicati 
domum a Deo dilectam Dominus dereliquit. Est enim hec 



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(1) H faut sans cloute lire : emicicie. 

(2) Evidemment : illuc. 



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— 231 — 

nostra adversitas non malleus exterminans, sed virga 
castigans. Cum autem Deo dongjite convaluerit, est non 
ingrati régis, animo, sententia, beneficiorum vestrorum 
gratiam agnoscere, et tantarum domorum unitatem gra- 
tuitatis et recomplacentie studio confovere, arma viresque 
in vestre opis subsidium, si necesse est, potenter effundere; 
novit profecto quoniam divine providentie spiraculo et 
conglutinio Christi, domus iste armorum unitate invicte 
sunt, ut sunt columpne ad substentandam libertatera 
ecclesie, christiane fidei in mente invicem cohérentes ; juxta 
illud lob una uni conjungitur, nec spiraculum quidem 
incedat ; una alteri coherebit, et si tenentes nequaquam 
sperabuntur. Ut enim cementum eo tenatius quo vetustius, 
sic amicicie tenacitas, ab avis durata in filios, nulla poterit 
novitate disjungi. Ecclesiast. IX scriptum est : « non 
» derelinquas amicum antiquum : novus enim non erit ei 
» similis. » Aspicit ergo rex serenitatem vestram aspectu 
amoris et dilectionis; aspiciat, queso, utrumque regem 
dominus cum benedictionis et fidelitatis augmento juxta 
illud psalmi : « oculi mei ad fidèles terre. » 

Que est secunde particule declaratio, nunc subjungitur 
secunda petitio pro qua supponimus non latere tante majes- 
tatis noticiam qua industria Ludovicus pius Karoli magni 
filius, imperio romano et regno Francorum principans, 
filiis Lothario imperium, Karolo vero regnum partitus est, 
ea lege ut in fédère et pace perpetuis reges et régna perma- 
nerent. Preterea ab Alberto, Venclero, Henrico, Iohanne, 
Karolo et Vuencelao, aliique (1) tam Romanorum quam 
Boemie regibus antecessoribus vestris, intimus amor legiti- 
mumque fedus cum christianissima Francorum domo con- 



(1) Évidemment : aliisqite. 



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— 232 — 




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tractum est, cordibus impressum, cartulis inscriptum et 
sacramentis firmatum. Quid plura? Vestra demum serenitas 
ad imperii culmen assumpta, et fedus formavit, et sibi 
suisque successoribus sanxit observandum. Sed placide 
recolimus quasi divine- régis futuri presagio regem dominum 
nostrura sub puerili cultu adhuc latentem, in amicum et 
federatum vestrum inter tune regales designari principes. 
Congruit nunc recogitare quoniana tria federum gênera 
sacra scriptura recipit. Est fedus necessitatis periculique 
pulsu compositum, quemadmodum de Gabaonitis loquitur, 
qui ne delerentur a populo Israël terram promissionis 
ingrediente, in remotis regionibus habitare fingentes, ami- 
ciciam populi astutia retulerunt. Hoc autem federis genus 
non tam laudabile quam excusabile; sepius enim cogit 
nécessitas quod refugit voluntas, nec bonestatis ligas et 
perpétua fédéra aut attingit aut tollit. Sed est aliud fedus 
ad gloriam Dei et virtutis augmentum quesitum. Hoc modo 
fedus Salomonis cum rege Iram processif, quatinus in ligno 
et templi Dei lapide edificium régi Salomoni suffragaretur. 
Demum aliud fedus justicie gratia et defendende equitatis 
favore conflatum, quod (1) quo federum attractu romani in 
Macbabeos usi sunt, illos honore colentes et amore quoniam 
viriliter pro paternis legibus sueque gentis et populi salute 
viriliter decertabant. Duorum igitur posteriorum attractu 
venimus ; fedus querimus quod ad Dei edificandam ecclesiam 
legesque tuendas amicicia vestre serenitatis utamur. Non 
nova rogamus, sed ex scintilla veteris ignis elucente in 
flammam suscitare studemus, regia pro parte sufficienti 
potestate suffulti. Utiuam taie opus impleturi, ut digne 



(1) Évidemment à supprimer. 



— 233 — 

dicamus : « Dominus sit inter nos testis veritatis et fidei 
» (Ezech. XL°c.)! » 

Erit hoc pro secunda peticione. 

Sed nostra tertia divisionis portiuncula continebat quod 
christianissimus rex et dominus noster serenitatem vestram 
aspicit aspectu fervoris, confidentie et sperate expectationis ; 
nec mirum, nam spes hominis consolatio cordis est, et unde 
bona speramus, illuc oculorum figimus intuitum. Iuxta 
illud oculi omnium in te sperant, Domine ; spes enim in 
arduis et difficilibus que re distant conjuncta facit, nec sine 
aliqua nature unitate concipitur, cum secundum philosophos 
nihil alteri conjungatur, nisi in quantum est unum. Idcirco 
in altero confidere est (1) sperare, benivolentie et amicicie 
judicium est, ac de se ipso gratis in cordibus amicorum spem 
edificat, quia spe et fiducia eorum non se alienum reddide- 
rint. Sic ex régis nostri animo spes nunquam cecisse (2) 
poterit quin talem vos possit invenire sicut speret, qualem 
a natura et amicicia jura promittunt immobilia. Sed quis 
de clementia et nedum amicorum, sed alienorum suffragio 
in régis nostri justicia desperabit, cum barbarorum mentes 
illateinjusticiemoveatcompunctio, atrocitatemque scelerum 
etiam sceleratorum hominum conscientia criminatur. Pudet 
dicere quod homines fecisse non pudent ; homines exigui 
natu et animo pétulantes quos aula regia ditaverat et 
auxerat honoribus, plebana sedicione regium nomen delere 
moliti sunt et tanti splendoris extinguere lucernam ; imo 
post impias strages et abhominandas innocentum cèdes, 
regem suum benignissimum bostibus prodiderunt, et regni 
heredem, cruentis elapsum manibus, nephandissimo bello 



I 






(1) Sans doute 

(2) Cessisse. 



et. 



H 



■ 
■ 



I 



— 234 — 
prosequuti sunt; jamque etiam, ut immensum scelus ex- 
pleant, m hostes regnum transferre et domum perpetuam 
cehtus datam dyademate spoliare nituntur aut machi- 
nantur; deflemus quod ultra et ilK principes Gallici san- 
guims, quorum confidentes et faciles animi sunt, callida 
arte dinpiunt ut suis sceleribus auctoritatem attribuant 
Unde hmc tempori consonat quod scribitur ffœt. ultimo ■ 
« multi bonitate principum et honore qui in eos collocatus 
» est abusi sunt in superbia; » et non solum subditos 
regibus nituntur opprimere, sed datam sibi gloriam info, 
rentes, in eos qui dederunt moliuntur insidias, et 
sequitur, aures principis simplices et ex sua natura, sic 
ahos existimantes callida fraude decipiunt. 

Heccine est patrie et domino débita pietas, beneficiorum 
debitaque gratitudo? Audite, reges, et audite principes, et 
in tante temeritatis exemplo regnorum vestrorum pericula 
timeatis! Non desint vires, non desit consilium, et, ne tante 
pestis incendium ad vos evolet, inter vos, vestra ope pur- 
getur tanti facinoris occasio! Quid enim capitalior adversus 
leges et reges sentencia quam subditi malicia filium et here- 
dem regno exheredare paterno ? Scriptum est : « si filius, er- 
» go hères. » Per Deum quis ad conturbanda régna ingre'ssus 
facilior? Non dubium, si tam naturale dominium et gloriosam 
domum hujus iniquitatis tempestas violaverit, inter cetera 
régna facili motu prorumpere. Hec enim domus de manu Dei 
régis unctionem et honorabile potentie sceptrum suscepit, 
neque a stirpe hac post regni exordium ullos in dies dignitas 
corone translata est. Fuit etnunc invictissimus huic gloriose 
prosapie principatus naturale dominium non violentiain suos, 
neque tirannica in vicinos usurpacione notatum. Si tacue- 
nmus regalium principum laudes et opem necessitati vici- 
norum non.negatam commemorare voluerimus, nec nostra 




****.« 



— 235 — 

presens inflrmitas liberalitatis preterite delebit memoriam. 
Nemo regum, nemo principum injusto bello lacessitus, 
Francorum regum frustra speravit auxilium. Longum esset 
ejectos principes restitutos in*** (1), exules receptos, opibus 
et ope juvatos débiles enarrare, quoniam etiam in naturales 
hostes afflictos aut exules, humanitatis copia, credam, déesse 
non potuit. Commemorare reges et régna quibus tanta 
liberalitate regnum nostrum effluxit, ommittimus, ne 
magis turpiter aliis iraproperare quam nobis utiliter enar- 
rare videaraur. Speret ergo rex nec rébus discedat adver- 
sis, nam animos et favores sua justicia et tante doraus 
mérita possidebunt ; precipuam autem de vestra serenitate 
spem corroborât in qua casus solatur adversos : sperat et 
sperabit vestri consilii industriam et auxilii copiam; nam 
si nostra oracio non moneat, jura sanguinis et nature 
debitum exorabunt. Vestra enim causa agitur, neque vos 
decet domum Francorum pati ferre injuriam, a qua non 
parvam claritatis partem accipitis, ac quicumque tam glo- 
riosum semen dehonestaverit aut offenderit , de vestre 
majestatis commertio non erit innoxius. Rex neque consei- 
lla inhonesta, neque arma illicita postulat; non inju- 
rias fieri , sed factas reprimi , inceptas vetari. Ut autem 
Symon Machabeus régi Antiocho verba mandavit, sic inju- 
riantibus rex respondere poterit : « neque alienam terram 
» supersimus, neque alienam detinemus, sed patrum nostro- 
» rum hereditatem que ab inimicis aliquo tempore injuste 
» possessa est. Nos vero tempus habentes vindicamus here- 
» ditatem patrum nostrorum (Primo MachabeorumXV ) . » 
Ex his igitur tertiam peticionem inducamus, m qua vestra 
serenitas et animos inspiravit et verba. Si memini inter 



ma 



(1) H y a sans doute lacune de quelques mots faciles à suppléer. 



I 



IL^ 






— 236 — 
multa vestre caritatis pignora que régi nunciastis, vos pacis 
regni médium et paci repugnantium propugnaculum 
obtulistis. Dignis graciarum actionibus tanti beneficii culmen 
consequi non possumus; referimus tamen ut possumus et 
valemus, et hec in regiam mentem exhibere nos licebit quod 
et pacis consilia sequi et vestre caritatis auxilia imitari 
studebit. An quicumque hostes regni carius abstulerunt 
quam pacem abstulisse? Quantum régi nocueritpace caruisse 
testemque Deum, celum et terram invocamus, super hac 
ventate contestamur quod verba pacis portantem quacumque 
regiamansuetudo non neglexitaut contempsit, ymno omnes 
commonuit ita ut Deo et suae conscientije satisfactum exis- 
timent. Cum enim de pace sermo est, sua res suaque utilitas 
agitur ; sed nunc oculos fortius infligit et cor pacis desidera- 
tissimum jam totum effundit, ut in manu serenitatis vestre 
pacem et sui regni statum constituât, et tanti principis 
médius effectus prêter ceteros perveniat et super ceteros 
consequatur. Quanquam enim et mansuescentibus animis, et 
matnmoniorum aliarumque reconciliationum fide, jam inter 
regnum pacem credimusaffuturam, auxilium tamen vestra- 
rum virium semper cupimus, petimus et speramus, pacis 
concilmm et médium tranquillitatis regia pro parte deside- 
ranter acceptants, et ut in paucis multa claudamus, si, 
domino volente, pax his diebus regnum placuerit (1)' 
vestre tamen auctoritatis studio, et statim si facienda aut 
complenda restabit, vestra superioritas supremam manum et 
sohdam finem imponat, et prestantissimum reportabit 
honorera. Affirmamus nichil tara jocundum, nichil tara 
securum regi*ostro quam vestro medio sua agenda dirigi, 
aut acta in vim vestre prudentie ac dominationis robur 



(1) Placaverit (???) 



■ 



HHI IHBi 



— 237 — 

habere. Que sub exiguis licet verbis, grandi tamen desiderio 
referimus. Hanc igîtur nostre oracionis ineptiam régie 
pacientie mansuetudo su'pportet, nostrasque peticiones non 
tam loquentis exhortatione quam mittentis honore clemens 
exaudiat. Huic verba primo Paralipom. scripta subjungi- 
mus, et nostro themati convenientia : « queso aperiantur oculi 
» tui,etaurestueintenteflantadorationem. » Siautem vestra 
ope clariflcetur domus illa cbristianissima quam communi 
sanguinis'honore et amorum ardore vestram designavimas 
esse, dicamus quod Esdre VIII c. scribitur : « benedictus 
>Tdominus deus patrum nostrorum, qui voluntatem hanc 
» dédit in cor régis clarificare^domum suam. » Amen. 



I 



I 
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— 238 - 



N» 3. 



Ad regem Romanoruni Sigismundum ab Alano oracio 

incipit. 



Tecum, serenissime César, etsi facilem animum virtutum 
studiis omnium concesseris, nihil tamen liberali rege dignius 
est, nihil mansueto animo tuo decentius, quam veraei ami- 
cicie se dédisse totum et in eos quos te non deceat amicos 
habuisse jura servare. Sane, sicut de facilitate et humani- 
tatis quadam exuberantia gignitur amor, sic cordis constantia 
et tenendi propositi serenitate firmatur. Nos agili manu 
nodum stringiraus quem vix postea ferrum dissolvit. Sic 
et mansuetudine, et convivendi et ad virtutem cooperandi 
gratia fedus inimus quod adversitas nulla dissociât. Probatur 
in adversis amicicie legalis integritas, et amici fidem infidelis 
fortuna devolvit. Nam vincimur factis et superantur casibus 
terrena cetera ; sed superatrix fortune est amicicia que non 
nisi cum fructu exalatur ; illam vitam placidam , levés 
labores, tollerabiles inedias et sibi sufficientem efficit pauper- 
tatem cum alterius solatio et alterna sustentacione relevatur. 
Si vero quemquam amicicie dignitas suis legibus exemit, 
inhumanus est et, tanquam incivile animal, in altero orbe 
relegandus. Fuere quidam qui amicicie vires et unitatis admi- 
rati vigorem, precipuam esse rerum amiciciam posuerunt, 
quasi, sine amicicia nihil effici aut prestari , sed omnia lite 
dissolvi cognovissent. Verum etsi amicicia civilis virtus est 



I 



— 239 — 

et moraliter simul convivendi glutinium, recte et politica et 
legalis virtus arbitrabitur, cum nihil incivilius rege odioso, 
nihil tirannidi vicinius quam nec amare nec amari. Tutius 
est regnum et stabile solium ubi subditorum dilectione et 
amicorum fide (1) firmatur , sed regum et regnorum 
invicem dilectione fortificantur iraperia et gerainata potestas 
resistentiam conduplicat, et virtutes unité dispersis red- 
duntur fortiores. Crede mihi , bone rex > qui non diligit 
manet in morte, et dilectio quasi anime quaedam est vita, 
que gracioso commercio aliéna corda lucratur. Dum id 
emergat in opère, quod volui sigilli caracter, frugali molitur 
inîprimitus in mente. Sed habes tu ubi illas tue amicicie 
vires exerceas, unde fidelis animi nomen meritumque simul 
adaptes. Tune tue amicicie fidem, Gallia (2) fidelis im- 
ploret : tuus graciosus sanguis te tue stirpi commiscuit 
et Boemie (3) nobilitati inclitos adjecit honores; at illos 
reciproca communione progenitores tui matrimoniali fedus 
liliis rependerunt. Quid tali unione queritur, quo fine boni 
nexus sanguinis et vinculum federis tractatur, nisi ut labilis 
nostra humanitas et casibus subjecta sinistris, potentia ami- 



(1) Sigismond était très-aimé des peuples de l'Allemagne, qui lui avaient 
donné le titre de lumière du monde. 

(2) Sigismond avait reçu de France des troupes qui prirent part à la 
bataille de Nicopolis. 

(3) En 1419, la mort de Wenceslas, son frère, le rendit maître de la 
Bohême ; c'était avec l'aide des seigneurs de Bohême qu'il avait dissipé la 
ligue formée contre lui après son échec à Nicopolis. La phrase suivante, 
qui est fort obscure, fait sans doute allusion à la parenté de sa femme avec 
la maison des lys ; il avait épousé Marie, fille de Louijj-le-Grand, roi de 
Hongrie, de la première maison d'Anjou, sortie du frère do Saint-Louis. 

Mais la suite des idées nous semble tellement difficile à saisir que nous 
croirions volontiers le texte altéré. 

Il est probable que l'orateur veut rappeler à Sigismond les -liens qui 
l'unissent à la France, à la fois comme roi de Bohême et successeur de son 
frère Wenceslas, qui était venu à Paris en 1398 et comme mari d'une prin- 
cesse de la maison d'Anjou. 



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I 



— 240 — 

cicie robore fulta in necessitate sustentetur? Amicos enim 
non solum querimus ut nostre prosperitati blandientes 
arrideant, sed ut condolentes opitulentur in adversis, et 
conjuncta ferendi asperitates fortune delaniant. 

Infirma namque et insufficiens humane condicionis dilectio 
que utriusque fortunae partem amplectitur, neque tantum 
prodest prosperitati blandiens alacritas quantum noscet 
poscenti amico alixilii consiliique negata facultas, et monet 
eligendi doctrix et acceptandi consiliatrix prudentia amicos 
non ex voluntate sed ex virtute assumi. Non domum 
invenies, non regnum commemoraberis cujus tanta claruerit 
dignitas, cujus fides amiciciae tam inhonesta quam immacu- 
lata perstiterit. Nos vero quod graviter accipimus constanter 
retinemus. 

Alia prêter hoc occasio et fomentum racionis non te tam 
movet quam urget ut ad Francie prestanda subsidia convin- 
caris. Rex es et inter catholicos (1) diceris Augustus ; 
quo jure, quave intentione tam gloriosum nomem conse- 
cutùs es, nisi quod justiciam colueris et violentie scelera ac 
iniquas usurpaciones pravitatis abhorreas ; immo, non solum 
amicis petentibus sed, ubicumque justicia ledetur, etiam 
non vocatus, defensor assistas? Patitur regnum Francie, 
concutitur lilium, sacratissima domus offenditur. Vide tu 
quantam malam sequelam hujus offensionis trahat iniquitas ; 
appende in statera quanta régna, quante regiones cum hoc 
regni pondère deorsum déclinant ! Lugeat fides, ingemiscat 
honestas, jura tremiscant, cum inclitissima domus, archa 
fidei et juris testamentum affligitur! Ubi vero his diebus 
deesset compaciens ruinaque sequatur, non deerit in pos- 









■' 



(1) Sigismond s'employa de tontes ses forces à mettre un terme au grand 
schisme et à combattre les Hussites. 



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— 241 — 

ierius qui tanta régna defleat et regnorura ceterorum 
invadi daranet inertiam, cum in unius casu fides futuram 
compressionem percipient que in hoc evangelizata est ; ad 
hec aucta et per hec defensata citius et persistit, nec 
adversus hereses zelo, studiis et doctrinis contra persequu- 
tores et emulos (1) Christi viribus et armis nulla 
unquam potentius surrexere quam Gallia que monstris 
heresum caruisse predicatur. Attendat tua peritissiraa 
Serenitas quo iniquitatis impetu, quo tituli colore tam 
celeberrimus benefactis et gloriosa duratione longeva domus 
concutitur, nec accipies aliud quam naturali malignitate 
prava temptari ut hères legitimus et filius solio dejiciatur 
paterno, et tam generose prolis ordine longo aut longevo 
perdurata successio confundatur. Quid aliud tali tenditate 
perquiratur, nisi radicitus evelli leges, jura funditus 
aboleri, regnorumque deleri seriem et ignorari majestatem, 
cum nihil divina humanaque lege justius clariusve sanc- 
tiatur quam filium juribus paternis hereditatem possidere. 
Infert apostolus Paulus consequentie necessitate : filius 
ergo hères. Quo igitur pacto, qua necessaria sequela, si que 
per Deum stabiliuntur, contingenti et dubia temeritate per 
hominem poterunt immutari? Quid homines appellera tanti 
conseil (2) sceleris, quosque naturam et humanitatis metas, 
naturalem dominum cernimus abrogasse , ut violente 
tirannidi subjaceant, et Gallice fidelitatis obliti, se ipsos 
terre moribus et debito nature subjectionis effecerunt alienos? 
triste spectaculum, et perniciosum regibus et regnis 
conturbandis exemplum, si tanta temeritas impune prodeat, 



■ 



(1) Allusion au. zèle et à l'empressement avec lequel les chevaliers 
français vinrent combattre les Turcs. 

(2) Il faut sans doute lire : conscios, 

16 



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— 242 — 

et vassali frons inverecunda jura fidelitatis frangere et 
majestatis régie non erubescat tergivertere dignitatem- 
Providete, reges, et in hoc offendiculo vestra precogitate 
pencula, expiataque vestra ope tante impietatis offensa, 
vestra solia exempli timoré solidetis ! Tu autem, pie rex 
cm pacis cortsolidande et colende (1) justicie gratiâ 
iargita a domino desuper gloriose famé nomen erexit, simul 
et jura sanguinis et amicicie debitum et opem justicie 
conféras. Hec enim in amicitia lex posita est ut, sicut neque 
res turpes rogare, nec rogatas amicos facere decet, sic nec 
abnegare honestas aut inhonestis rébus adesse, immo neque 
dum rogemur exspectandum est, cum ipsa rei pérorât 
nécessitas, et se ipsam peroratrix perhibet honestas; et si 
forsan m amicorum rébus occasio se ingesserit elongandi 
et disphcens supervenerit rumorum aspersio que sintillam 
ignis réprimât, reviviscit tamen in adversis amorum vin- 
cuhs, et quasi flatu fortune ventilabroque compassionis 
reverberatus fortius incalescit. Monstret tua serenitas 
ammum tante constantie, non fortune casibus versatilem 
neque ad dissociandas amicicias tam facilem quam ad 
capessendas frugalem, ad conservandas liberalem, et ad 
requirendas permanente* ; âge igitur ut principe* decet 
serenum, et amiciciam cole, justiciamque servandam 
amplectere. Res enim orbis sic sunt ut omnium rerum et 
necessitudinum vicissitudo sit quibus amicicia suo tempore 
rependatur. Hec attende studiose et fldeliter implere, ac 
fldehter amicis opulentus et amicicia semper adjutus, vale 
in domino. 






À 



lei diff^T!?' très - versé - m ™> *™ la connaissance du droit concilia 
les différends des prmces allemands et ramena le calme danfrÊmpire 




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— 243 — 



N° 4. 



Persuasio Alaui Aurigrc ad Pragenses in Me déviantes, 
unde rorata (1) présente Cesare. 






Quanquam in fidei causa catholicus quisque et legitimus 
actor et monitor exaudibilis esse possit, ac in re de qua 
agitur doctissimorum virorum, utinam tam fructuosa quam 
studiosa, exhortacio superhabundaverit, nobis tamen, o fa- 
mosissimi regni incole et in Christi caritate dilecti, oppor- 
tunitas causas superajecit ut ad vos pro re fidei orationem 
habearaus. A christianissimo enim rege Francorum legati 
venimus, cui bénéficia proayorum titulum deffensoris legis 
concedunt ; sed et spiritualis vinculi quedam necessitudo nos 
exitat. Cum in fidei offensioneamicorum maculam doleamus, 
apud vos suasione non indiget nos non tam ut christianos 
audiri licere sed docere ut amicos, cum régna utraque et 
copiosis amiciciis et operosis beneficiis sint conjuncta, neque 
nos dedecet ab amicis et criminis notam et casus periculum 
oratione opeque propulsare. Utinam atque utinam docilitas 
bone mentis semper fateri suadeat quicquid patrum ves- 
trorum nostrorumque sincera religio voluit profiteri, neque 
ex egroti animi judicio , sed ex ecclesie auctoritate et 
cetere multitudinis recta existimacione vobis consulatis ! 
Prima siquidem et fundamentalis edificii Christi petra 
est humilitas que gratia dignos efïicit atque dociles et 
divini mandati digne capaces, quoniam Deus superbis 






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(1) Sans doute 



iterum orata. 







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— 244 — 
resistit, humilibus autem dat gratiam : « ser vum 
» autem domini non oportet litiguare , sed mansuetum 
» esse et ad omnes docibilem. » Ad Titum 2° capitulo. Et 
Salomonis proverbium 3» capitulo : « Habe flduciam in 
» Domino, in toto corde tuo et ne innitaris prudencie tue » 
Et parum post in alio capitulo : « abhominatio Domini est 
» omnis arrogans. » 

Audite queso, et ne refugite moneri. Quis adeo de se 
confidat ut veterum patrum suorumque majorum digni- 
tatem, ipsamque ecclesiam a quibus fidem accepimus in fide 
corripiat, et se plus illis scisse presumpserit, quos sacra 
doctnna doctorum, consiliorum celebritas et claritas mira- 
culorum illustrissimos et in fide probatos reliquit? Ve nostri 
temporis hominibus, quos neque doctrina, neque vita tanti 
fecit ut eciam imitacione digni sint, si eos a quibus legem 
mores et exempla probitatis accepimus, fragili ingenio, vite 
tamen disparitate corrodant ! Sed de auditoribus nove non 
doctrine sed temerarie adinvencionis admiramur, qui pro 
paucis, non dico numéro, sed vita et scientia viris, tanto 
sanguine, tanta virtute, tantaque auctoritate sibi traditam 
fidem neglexerint! Verum et si de hominibus illis aliquid 
bone existimacionis habebatur, vincere tamen debuit ecclesie 
ceterorumque regnorum in perfectafideifirmitate reputacio 
neque pro uno solo regno, in bac eciam noya supersticione 
diviso, melius presumendum quam pro ceteris orthodoxe 
fidei cultonbusregnis, que et doctoribus et libris exubérant 
ac ingénus, studio et vita non inveniuntur posteriora 
Rectedocuit Paulus Thessalonicences, proindeque perdidit 
adinvencionum levitatem, cum ad eos in epistola secunda* 
sic ait : « rogamus vos, fratres, per adventum Domini nostri 
» Ihesu-Christi et nostre congreguacionis in id ipsum, ut 
» cito non moveamini a nostro sensu. » Et subjunxit ; 




BH 



— 245 — 

« itaque, fratres, state et tenete traditiones quas didicistis. » 
Hoc ipsum sapientissimus Salomon, Proverbiorum primo, 
fecunde et luculenter admonuit, legem patrum et majorum 
in cordibus filiorum confirmans, cum ait : « audi, fili mi, 
» doctrinam patris tui, et ne dimittas legem matris tue, ut 
» addatur gracia capiti tuo et torques collo tuo. » Quorum 
doctrinam cum opère consecuti sunt Machabei, pie semper 
memorandi, qui pro legibus paternis sese libère obtulerunt 
morti, ostendentes quam sincère de Deo legeque, quamque 
pie de parentum zelo senciendum sit. Quod ipse Salvator 
noster recte edocuit qui parvulos in fide parentum in numéro 
salvandorum suscepit baptizatos. Licet enim dixerit eum qui 
crediderit et baptizatus fuerit salvandum, ipsique parvuli 
nullam nisi in fide parentum fidem habuerint, eos tamen 
in illa fide, ut aiunt, doctores recepit, et in meritis parentum 
voluit ejus mansuetudo placari. Quod sacra scriptura multis 
passibus apparuit ubi eciam patres diffisi, viribus et meritis 
parentum pérorant : « mémento, inquit scriptura, Abraham, 
» Ysaac et Iacob ! » Ac multis in aliis passibus meritis et 
fide parentum nos armamus. 

Opus Christiani est non cervicem erigere,- sed Christi 
jugo colla exhibere submissa, non questiones aut argumen- 
taciones in lege infaillibilis Dei et patrum doctrina exqui- 
rere, sed sub potenti manu Dei et quasi intellectum et 
omnem mundanam prudenciam in obsequium fidei captivare. 
Scribit Paulus 2° ad Corinthios : « arma nostre milicie 
» non carnàlia sunt, sed potentia Deo ad destructionem 
» municionum consilia destruencium, et omnem altitudi- 
» nem se extollentem adversus scientiam Dei, et in capti- 
» vitatem reducentes omnem intellectum in obsequium 

» Christi. » 

Sed, proh dolor, sincerum sepe intellectum viciatus 



I 






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— 246 — 
trahit affectus, et concupiscente passiones animi pervertunt ! 
Veremur, sicque fama loquitur, in emulacionis avaricieque 
tenebris mali tanti fomitem latuisse, ac populo novitatis 
amaton etsemper suis majoribus emulanti dédisse materiam. 
Hn enim sunt errorum obscurissimi calles et tortuosa 
itmera, quod Scriptura pulcre ostendit dicens : « radix 
» omnium malorum cupiditas. » Quam quidem sectantes 
erraverunta fide, seque miscuerunt multis dûloribus. Intra- 
vit pariter in médium adinventorum tante novitas (1) 
vana superbia, qui volentes sapereplus quam sapere, neque 
scientes sapere ad sobrietatem, se ipsos populumque fragi- 
lem sub nube ignorancie, cupidinis et livoris stimulo per 
dévia deduxerunt. Conversi enim sunt in vaniloquium 
volentes esse legis doctores, non intelligentes neque qua3 
loquuntur, neque de quibus affirmant. (Ad Timotheum 
pnmo capitulo.) Quorum ex affectibus intencio facile judi- 
catur, qui et sibi ipsis et régula, et lex, et doctrina esse 
presumunt, et a nomine se pasciuntur recta doceri. Hii in 
Salomonis incidunt judicium decernentis quoniam « inicium 
» superbie est apostatare a Deo qui fecit illum. » 

Heccine est christiane professionis spiritualis integritas? 
Heccine est in zelo Domus Dei constans propositum, et 
Christiani tremebunda semper et de suo sensu merito dîffi- 
dens humilitas ? Non est profecto, non est caritatis indicium, 
non est fervor fldei, sed infirme irreverentisque mentis 
signum. Est humanis desideriis fidem miscere maculandam, 
cujus deffensioni eciam immortalia regum odia ex veteribus 
liistoriis cessisse perleguntur. Iusticia autem neque odia, 
neque favores aut terrenas contagiones secum collutari per- 
mictit. Unde de ipso Habraam, in exemplar justicie scrip- 

(1) Il faut sans doute lire : novitatis. 






— 247 — 

tum est quod filio suo non pepercit, ut nulla in parte fidei 
repugnaret. Ideo scribitur : « Credidit Abraham Domino et 
» sibi repuctatum est ad Iusticiam. » Potuit fortasse illo 
in regno sicut in ceteris iniquitas habundare, et in utroque 
statu, hominum vanitatem superfluitate crassari ; sed neque 
fidei deformitate pûrgari debuit, neque sedicione sed aucto- 
ritate reprobari, et si in operibus legis errorem fecerit ini- 
quitas, lex tamen que perpétua constans et infaillibilis a Deo 
édita est ledi aut offendi non debuit. Scriptum est enim 
quia Iustus ex fide vivit, sed ex operibus si extra fidem 
fuit, moriificatur impius, fides tamen ipsa stabilis persé- 
vérât. Tantus est honor fidei, tan ta virtutis sublimitas ut 
omnia possit, et sine ea impossibile sit placere Deo. Cujus 
dignitatem neque verbisin inmensam efferre satis erit, neque 
operibus cuiquam permissum est ejus intraneam fedare 
claritatem. Ad opéra autem quibus dijudicatur cor verba 
convertamus. Ecce regnum opulentissimum longevaque 
pace beatum, se ipso proprieque geniture insolentia com- 
primitur, et tante pacis ingratitudine divinorumque 
donorum abusu in se conversum est. Sane non tam hominis 
arbitrio quantum Dei judicio flagellatur. Romam in hac 
parte sentencie exemplum habemus, que post orbem 
devictum congestasque divicias luxu et babundancia de- 
liciarum devicta est. Et forsan nos ipsi qui loquimur 
eciam hujus in nobis divine correctionis experimentum 
habemus. Scribit super hoc Apostolus (Epistola beati Pauli 
apostoli ad Romanos, caput I, vers. 21-22) : « res ettem- 
» pora in vobismet ipsis devolvite, et scietis non vos homi- 
» nis judicia, sed Dei judicia novitatis studiis animasse. » 
Dijudicabitis et vos ipsi si sane pensaveritis non esse 
Christiano dignum quod ille ad invenciones nove facfendum 
precipiunt. 



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— 248 — 

Soient Christiani sacris monitis, oracione, obsecracione ac 
jejunio ad veritatis cognicionem proficere, et cum de man- 
date) Christi pio animo perquiritur, non est sanguini aut cedi 
locus. Legem enim misericordie in caritate proximi funda- 
tam profitemur, neque liberius quicquam est quara christia- 
num est, aut major servitus quam peccati. Iamque autem 
paganorum ritus, non Christi scolam insequimur, si cum 
sanguine, cède et vagina legem nostram aut clarificare, aut 
pocius confusionibus supervacuis offuscare studemus. Nemo 
enim proximi sanguinem effundens audeat se publiée fateri 
Christianum, sed ridiculum et sane menti adversum videtur 
fidei pietatem impiis operibus profiteri ; ac si tantus novitatis 
amor mentis (1) Boemi populi commoverat ut cleri lasciviam 
aut majorum corruptos mores ferre non valerent, debuitini- 
quitas virtute reprimi; non scelere neque tumultu populari 
novitates sunt introducende, sed auctoritate et gerendi gravi- 
tate tractande. Simplex siquidem populus sepius habuit unde 
suis de majoribus quereretur, sed remédia petere, non dare 
debuerat. Tanta enim est populi sine moderamine et absque 
legitimo ductore simplicitas, ut cum aliéna dampnat, se 
ipsum in dampno reddat dampnabilem, et si prima intencione 
recte moveatur, rectitudinem mentis ex operis obliquitate 
dempnat. Propterea ad regem vestrum et clementissimum 
Cesarem recurri opportuit, illucoue remédia queri ubi 
consilii stabilitas et auctoritas jurisdicendi in simper augusta 
majestate residebat. Quam et si divina majestas tonto honore 
dignita est ut in ejus manu ecclesie pacem multisque regnis 
tranquillitatem concederet, de vestra salute et publico statu 
tanta sub magestate sperare merito potuistis. Si Apostolos 
volumus legis nostre prestantissimos doctores accipere, non 



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(1) Sans doute : mentes. 



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— 249 — 

aliud quicquam terrene doctrine strictius mandatum accepi- 
mus quam regibus obedire. Scriptum est : « Deum timete, 
» Regem honorifîcate. » Et alibi : « omnis anima superiori 
» potestati subdita sit, régi tanquam precellenti, et ducibus 
» tanquam ab eo missis, neque tantum et modestis, sed etiam 
» discolis. » Et quis cum illis crediderit qui ex Christi divino 
fonte salubres hausere doctrinas, viris carnalibus, tumultus 
populares, pacique et discipline contrarie monentibus, aures 
faciles prebuerit ; aut quo pacto de vestra stabilitate quispiam 
bene speraverit , si et sine lege et sine rege consistere presu- 
matis, cum illa in salutem animos, ille corpora in pace 
confoveat? 

Hortamur et monemus, et in Christi caritate obsecramur 
ut vos ipsos circumspiciatis, et hujus tempestatis exitum pro- 
vide magis quam superbe contemplemini. In vos ipsos occu- 
los convertite, et non tam aliéna quam vestra judicetis. Iam 
enim Boemi regni corpus furiosi viri morem gerit, qui pre 
insania parentes et dulces propinquos ignorans, suis dentibus 
in propria membra deseviat, et se ipsum sibi dederit lace- 
randum. Regnum illud in contrarios scinditur ritus, et ad 
corrigendos homines preceps multitudo in varias partes 
decisa est que inter se neque consenciant, sed furiosa tem- 
pestate hominum mortem et patrie desolacionem perquirant. 
Nihil restât nisi in Boemia tôt esse sectas quot animos, om- 
nique ecclesiastica et temporali spreta potestate, unicuique 
licere quod libeat, quod et ruyne et exterminii presagium 
apud doctos et graves facile judicatur. Audite Paulum quid 
dixeritad Galatas (V. 15) : « si invicem mordetis et come- 
» ditis, videte ne ad invicem consummamini. » Et ad 
Corinthios scribens ut scismata et scissuras doctrine provi- 
dencia preveniret, ait (1, I, 10) : « obsecro vos, fratres, per 
» nomen Domini nostri Ihesu Christi ut in id ipsum dicatis 



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— 250 — 

» omnes, et non sint in vobis scismata ; sitig autem perfecti 
» in eodem sensu et in eadem sciencia. » Ex judicio autem 
doctissimi Gamalienis in Actibus Apostolorum facile dis- 
cernées non divina illuminacione, sed humana aut pocius 
maligni spiritus suasione novitates assertionum quibus vexa- 
mini in corda pénétrasse. Ostendit enim sectam que ex 
Deo non est per se ipsam dispergi et sua varietate per se 
consumi. Non pensatis quod inter vos ipsos in Ma eciam 
admissa novitate jam non consentitis. Quo pacto igitur con- 
tradicentibus et penitus alienis persuadere speratis ? Non 
articulorum illorum disputaciones ingredimur, nobisque 
magis onus exitande compunctionis incumbit, quam dispu- 
tande questionis : satis est si ecclesiam sequamur, cujus 
sanctissimis statutis nulla humane mentis elacio se preponat. 
Amicorum autem morem gerimus, quibus arguere, obsecrari 
et increpare in omni paciencia et dectrina officium est. Ubi 
non buic obscuritati tantisque inde natis anxietatibus con- 
dolemus exterius, vos interius compunctionis motus incuciat, 
et, animabus seductis, patrieque perverti, dum locus est, 
miseremini, neque vestris prioribus dégénères, posteris 
famé notam reliqueritis. Sepius autem mutasse pudet quod 
fecisse piget. Sed preterita argui possunt non tolli; futuro- 
rum cum meliori consilio sapiens preterita reformabit. Scri- 
bit Augustinus in libro de consciencia : « quoniam velle 
» peccare malum, peccare pejus, in peccato perseverare 
» pessimum, noli (1) penitere mortale; neque est rubori 
» verecundieque locus ubi recte agitur, minor vero ubi ad 
» rectitudinem animus revocatur. Non enim tam invere- 
» cundum est errasse redeuntem, quam errantem nolle 
» redire ; humanitatis est peccatis incidisse, sedDei supremi 



(1) Il faut évidemment lire : nolle. 



— 251 — 

» proprium misericorditer indulgere. » Postulamus autem 
a vobis hoc in meliorem partem accipi, et magis ad carita- 
tem quam ad iracundiam provocare. Nostre enim amicicie 
jura reddimus que etsi asperitatis notentur aculeô, non ideo 
aspernenda sunt, magisque pensandus est zelus quam stimu- 
lus, et, ut scribit Salomon, « meliora sunt vulnera diligentis 
» quam fraudulenta odientis oscula. » Malumus enim vobis- 
cum oracione quam armis decertare ; quibus utinam in hac 
causa uti non deceat, neque vobis et regno nostro sint 
adversus vos in hac parte licita, cum inter amicos merito sint 
molesta. Doctrinis igitur variis et peregrinis nolite abduci. 
Optimum enim est gracia stabiliri (Or. ad Ebreos XIII). 
Melius enim erat non cognoscere viam justicie, quam post 
retrorsum converti ab eo quod traditum est sancto mandate 
(2 e Pétri 3°). Sed Dominum nostrum Ihesum Christum 
sanctiflcate in corporibus vestris, parati semper ad sanctiffi- 
cationem. Omni poscenti vos racionem de ea que in vobis est 
spe et fide, sed cum modestia et timoré conscientiam haben- 
tes bonam (Prime Pétri 3°), exhibete eciam vosmet ipsos 
salubribus dirigendos consiliis, ut sitis docibiles Dei. Quod 
si feceritis, neque errasse sponte voletis, neque in posterum 
errare poteritis. Valete, si consiliis obtemperatis non peri- 

turi. 

Cbristianissimi régis Francorum ad Cesaream majestatem 
oratores destinati Ar. abbas sancti Anthonii, Guillelmus 
Saigneti (1), miles, Alanus Aurigeet Thomas de Narduchio. 



(1) Ce dernier avait été armé chevalier par l'empereur d'Allemagne, 
pendant son voyage à Paris en 1416. 




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— 252 — 



N»5. 



Discours au roi d'Ecosse. 



Dura ad me ipsum reversus, sensus penuriam, inopiam 
sermonis et mee tenuitatis indignitatem meditatus sum, qua 
audatia in tantam majestatem oculos convertam , quibusve 
vocibus loqui aggrediar nescio. Os in celum ponam, et can- 
delulam inter solis splendores efferam, dum regiam sapien- 
ciam et doctissimorum audientiam rudi et indocto sermone 
fatigabo? Iam ego diffisus viribus, operis resilirem si non 
mittentis digna gratitudo, ac rei de qua agitur honestas 
daret fîduciam , vestra regalis clementia, serenissime 
princeps et rex illustrissime, audaciam confortaret, cujus 
sola mansuetudo parvitatem non contempnere et simpliciter 
dicta in melius. Ubi vero de fratris et amici rébus loquar, 
amicitia supplebit ornatum et orationem'reddet graciosam. 
Potuissent autem narrationi adesse gravitas et gracia si ore 
reverendi (1), etc.. verba émanassent, etactumplacuitejus 
reverentie, a vobis sepius audita ut sue sapientie verba hac 
voce continere; sed si fluat ut os eloquium meum, arduo vis 
operum sufficio. Cogitavi idcirco ex verbis ordiri que non 
loquentis studio, sed sua propria suavitate grata sint, in- 
dignumque os loquentis dignificent. Ejusmodi sunt verba 

• 

(1) n faut sans doute suppléer ici les noms et les titres de Eegnault de 
Chartres, archevêque de Reims, et de Jean Stuart, comte d'Évreux, qui 
faisaient partie de la même ambassade. 



- 




— 253 — 

salutis, quibus nichil excellentes proferri, nichil alcius 
potest hominum intelligencia meditari. Domini enim est 
salus, et opus.hujus legationis ore régi et regno salutare. 
At sunt etiam, ut nunc canit ecclesia, tempus accepta et dies 
salutis. Nomine igitur christianissimi Francorum régis, 
fratris, consanguine! et confederati carissimi, serenitatem 
vestram excellentissimam alloquor verbo salutis quo Achi- 
mias nuntius allocutus est David, dicens : « Salve, rex 

» (R. XVIII). » 

Hec brevis oratio duo complectitur : verbum quod inter 
spirituales actus sanctus resonat cum dicitur Salve, et 
nomen virtutis in terris celsitudineni enuncians temporalem, 
dum subjungitur Rex. Sic in ista complexione spiritualia 
dona temporalibus imperiis infundi monstrantur, hocque 
veritati consonat : nam et rex ymago divine bonitatis in 
terris est et celestis fulgoris inter terre nebulas radius 
fulgens, in corporalibus spiritualem représentai vigorem. 
Quippe vox illa Rex, si infimum hominem licet de tanta 
immensitate loqui, trine perfectionis titulus est. Est enim 
nomen potestatis; nomen dignitatis, nomen majestatis, teste 
Apostolo {ad Rom. XIII ) : « princeps Dei minister est, et 
» vindex in iram. » Et iterum : « omnis anima potestatibus 
» subdida sit. » Non enim potestas nisi a Deo est; que autem 
a Deo sunt, ordinata sunt ; itaque qui resistit et Deo resîstit 
(prime Pétri, II ). « Servi subditi estote omni humane 
» créature propter Deum : sive régi tanquam precellenti, 
» sive ducibus tanquam ab eo missis. » Et subjungit non 
solum bonis et modestis, sed etiam discolis esse parendum. 
Nomen etiam dignitatis est rex, nam ex veteri testimonio 
reges Christos appellamus (p° Reg. XXIII°) : « non 
» extendam manum meam in dominum meum regem quia 
» Ghristus Domini est. » Christus autem unctus interpre- 



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254 



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tatur, que unctio gracie infusionem signiflcat, et in electis- 
sima atque ideo dignificata creatura benedictionis affluentiam 
singularem. Insuper et majestâtis nomen estxex; et quid in 
majestate comprehendimus nisi magnitudinis gloriose pavo- 
rem reprobis, piis ubertatem graciarum et démentie babun- 
dantiam elegantem, omnibus autem admirationem? Recte 
Hester ad Assuerum in throno sedentem loquens hec duo et 
elucidavit clare, et seriose observavit, cum tremore admira- 
tionis et fiducia benignitatis sic locuta est : « Vidite, Domine, 
» sicut angelum Dei, et turbatum est cor meum pre multi- 
» tudineglorie tue. Yalde admirabilis es, domine, et faciès 
» tua plena gratiarum. » Trinam banc preeminentiam 
aptissime figurât psalmista cum institucione regni David, in 
personam divinitatis sic loquitur : « Tronus ejus sicut sol in 
» conspectu meo. » Novem scripseruntpbilosophi nostri solem 
per tria aliis supereminere planetis : primum quod ab eo 
ceteri planetse tanquam fonte lucis lumen recipiunt; 
secundum quod per rectam lineam que ecliptica dicitur, sine 
diversione ad banc vel ad illam partem perpetuo moveatur ; 
tertio quod suo calore et vigore nebulas dissipât, ventos 
tempérât, et arboribus flores omnibusque animantibus 
vivendi et spiritus hilaritatem inducit, aviculis cantus. In 
primo régis figuratur preclara potestas qui ceteros sua 
serenitate illustrât, et velut sol in celis divini luminis 
splendor est et admirabilis omnipotentie Dei spectaculum, sic 
in terris rex divini vigoris resultantia est atque exemplar, 
et spectaculum potestatis, unde in doctrina Aristotelis ad 
Alexandrum scribitur : « componitur orbis régis ad 
» exemplum. » Pro secundo dignitas.ordinata et rectitudo 
régis in sole designantur. In medio enim virtus consistit; 
nullum quoque illo rectiorem esse decet qui alienum metrum 
est et mensura. In tercio per solem régis effigiatur majestas, 



— 255 — 

ad quam spectat suo conspectu terrere reprobos, violentos 
frangere, justis vero fructum sui operis, et bene meritis 
honorum flores, ac fidelibus subditis rite leges et tranquil- 
litatis stabilire quietem. Unde de reproborura terrore 
habemus proverbiorum XX° : « Rex qui sedet in solio 
» judicis, intuitu suo dissipât omne odiura. » De consolacione 
autein justorum in psahnor. : « Letifîcabis eum in gaudio in 
» vultu tuo. » Per primum gradum qui dicitur potestatis, 
accipitur rex ut Dei vicarius et divinus homo ; et huic gradui 
correspondet salus, de qua in psahno : « in potentatibus 
» salus dextere tue. » Iuxta secundum" intelligitur rex ut 
moralis bomo, in se virtutis dignitate compositus, domui 
recte disponens, familia insignis et proie generosus; cui 
respondet salus de qua in psahno : « Nonne cognovi quia 
» salvum fecit dominus cbristum suum ? » Hoc est David 
regem, domumque et semen et familiam ejus. Sed in tertio 
gradu rex habendus est tanquam politicus, reipublice caput 
et universe legis stabilimentum, raerces justorum et afflic- 
tionis presidium, et buic parti respondet salus de qua in 
Reg. IIP : « in manu servi mei David salvabo populum 
» meum Israël. » Vestre igitur régie Serenitatis nornine 
ejusdem amantissimi fratris vestri et régis vestri(l) christia- 
nissimi, juxta tria hec fraternos honores regios atque ami- 
cicie et caritatis intimas gratitudines exhibemus cum desi- 
derato triplici sainte atque felicitate vestre régie potestatis 
dignitatis et majestatis, dicentes : « Salve, Rex. » Iamque 
videatur in quo consistât régie potestatis institutio sanc- 
tissima, resultetque preciosa salus quam nostri régis hono- 
rificentia serenitatis vestre et exhibet et optât. 

Nos ergo, quantum humana fragilitas attributa proprie- 



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(1) Peut-être faut-il lire iwstri '.' 



256 — 



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tatesque divinas eloqui sufficit, ipsum Deum in primis unura, 
Yerum atque bonum esse concipimus, barumque trium 
illuminatione perfectionum très divinas in terris effluxisse 
virtutes : prima fides, que ab unico et solo Deo omnia et 
esse et constare sine hesitacione profltetur régula, spes que 
ipsum creatorem verum, infaillibilem, et verissima equitate 
justis premia, iniquis supplicia parcientem expavet ; exspec- 
tat tertia caritatem que velut bonitatis diem vestigium novit 
et amore et pietate prodesse. Ex bis autem tribus directis- 
sime dependet catbolici régis institucio, sicque potens et 
salvus persévérât cum religioni fldelis, in domino spërans, 
private et publiée utilitatis pius cultor probatus est. Si 
exempla volumus, invenimus Abrabam per fidem justifica- 
tum, indeque promissione divina semen ejus et régna posse- 
disse. Scriptum est : « Credidit Abrabam Domino, et repu- 
» tatum est ei ad justiciam in generacione et generaciones. » 
Quotiens per spei virtutem salvatus sit David et regnum 
ejus potentissime stabilitum légère potest qui snovam psal- 
morum meditatur sententias ; de expectatione divini auxilii 
et de spei consolacione et firmitate omni parte contextus, ait 
enim : « expectans expectavi Dominum et intendit mihi. » 
Quid preterea dédit Matbatbie dominium, potestatem, et 
Macbabeis filiis ejus armorum vires prebuit, ut mediocris 
familia virique pauci dominium Israël et potentiam domus 
David restaurarent, nisi zelans caritas qua paternas leges 
populique ii communem salutem dilexerunt? Impotentia 
siquidem et instabilitate infldelium ac eorum qui sperant in 
vahitatibus, seu qui publicam caritatem privata ambicione 
perturbant decretum dédit David cum ait : « vidi imperium 
» exaltatum sicut cedros Libani; et ecce transivi et non 
» erat. » Aspiciat queso tota proies fidelis, universusque 
orbis comprebendat bujus veritatis extrabere testimonium, 







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— 257 — 

quam ex captivitate in regnum, et confusione in ordinatam 
polliceri seriem, et ex doloribus publicis in crimen solatium 
omnipotens féliciter restituit. Spero equidem in vobis, pie 
rex, verificatum evangelii verbum : « fides tua te salvura 
» fecit. » Quodque illa medicinalis spes, que presidium et 
solatium est in adversis, vestram virtutem infractam pre- 
servavit, ultra sicut inter adversos casus prospéra pacienter 
expectatis, jani in prosperis crescente caritate vestre publiée 
rei et potenter presidetis et sollicite providetis. Laus altis- 
simo qui illustri Scotorum regno, armipotenti proli, genti 
fideli, constantissime et animose nacioni tantum taleque 
regni presidium restituit! Letetur Scotia gratia divine bene- 
dictionis ! In tanto dono comprebendat ! Consoletur Fran- 
corum cbristianissima domus, tanti amici et fratris libertate 
hilarior, ac in conjunctissimi regni convalescentia preteritos 
dolores dirimat, et in se jam resurger-e incipiens, fraterna 
tamen prosperitate meliora speret! Verum ut congratula- 
cionis leticie dulcia pignora vestre serenitati nostri régis 
fraternitas perbiberet, major et gravior attendebat legatio 
destinata, cujtjs nos particulam faciebamus indignam; sed 
magnâtes qui eidem preerant. De quorum adventu brevis- 
sime moreque causa ad partem dicemus cum de bis tribus 
divinis virtutibus dixerimus que régis apud Deum instituunt 
et salvant potestatem. Quos parties virtutem perducant 
huic nostro proposito satis attinet declarare. Illustratus 
igitur animus, per fidem in Deum, quasi quadam ipsius cum 
fldei resultantia, virtutemque, ûducia inter homines opera- 
tur. Preterea tota mente sperans in Deo suo jam quecumque, 
humana neque fortuna territus, neque prosperitate aliena- 
tus, prospectatque, et virtus bec firma exspectatio nuncu- 
patur ; exspectatio quasi enim ex spe stalio derivata est. 
Iterum ex caritate divina amicicias, fédéra, aliasque bu- 

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— 258 — 
mane unitatis simultates a caritate dependentes firmavimus, 
ut sicut divinitus per très personas régis instituit (1) sal- 
vaturque potestas, sic humanitas per très posteriores in 
terra prosperatur. 

Hic, gloriosissime princeps, paululum immoremur, atten- 
datque vestra pietas quam grandis fiducia inter duo régna 
Francie et Scotie ab attavis in nlios-filiorum usque dura- 
verit, quod innata et naturalis ab utero cum infantibus 
nasceretur, unaque dornus idemque populus (2) habeatur, 
et nos fidem Scotorum rébus in asperis experti, nationem 
fidelem, gentem amicicia et fama dignissimam, virtutepro- 
batam, neque satis venerari, neque dignis laudibus attollere 
sufficimus. Maneat, quesuraus, apud vos, et accrescat illa 
eademque fiducie sinceritas, et de régis nostri animo deque 
regni sui integritate ac communione cordium et bonorum 
fraterna, semper existimacionem habeatis, prout illam 
eandem de vestra serenitate, nec immerito, et animo tenet 
et opère servare studebit ; refertur et semper ad vos verbum 
fiducie quod Iosaphat, rex Iuda, Ioram, regem Israël scri- 
bitur protulisse (IIII Reg. III c.) : « Qui m^usettuus est 
» populus; meus populus tuus. » Ultra hec vestre spei 
infixa de rébus Gallicis sperandis bona semper et non diffidens 
expectacio. Sperandum indubie a Domino quod christianis- 
simam prolem, domum Deo dedicatam, gentem religiosam, 
populumquehumilitatis et pietatis, justicie studiis intentum, 
non ingratum amicis, vicinis non infestum nequaquam 
relinquetin prodicionem, neque Gallica hec contricio existi- 
manda velut judicis maliens exterminans, sedpatris 



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(1) Sans doute : vnstituitw. 

(2) Allusion au mariage projeté. 



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— 259 — 

virga castigans (1), qua fîlios et doctrine, vite et feliciori 
restituet. Et jam, quod non ad jactantiam, sed ad vestram 
leticiam refero, victoriose miseracionis et restauration is 
propinque spem altissimus inspiravit, prout audisse latius 
potuistis. Ceterum obsecramus vestram in Domino et amici- 
ciam, fedusque duorum regnorum progenito more recolatis 
quam velut quoniam sanguine infusam ut ossibus annexam 
reges Francorum viventes temere et morientes filiis heredi- 
tario quasi jure reliquerunt. Non enim amicicie observantia 
parum interest ad regu'm stabilienda régna salvandasque 
potestates. Et de Machabeis hoc ipsum legimus : quoniam 
conservaverunt amicicias obtinuérunt régna, et quicumque 
audiebat famam eorum timebat eos, prœsertim autem illi 
amicicie observande, studendumque vetustate dilectionis et 
antiquorum patrum viventiumque virtute filiorum firmatu. 
Unde sapiens : « non derelinquas antiquum amicum ; novus 
» enim non erit nlius illi. » Hac autem amicicia quid viva- 
tius, que velut testimonium sempiternum jam per succes- 
siones extenditur? Neque enim liga hec jam in carta pellis 
ovine designata, sed hominum carni et cuti non atramenta, 
ymmo sanguine mixtim fuso scripta est. Impenderunt 
generosi et magnanimes domini, proceres, nobiles, alieque 
Scotorum valide acies huic amicicie ; non solum res, sed 
vitam et sanguinem pro salute amicorum fuderunt; quod 
in memoriale perpetui amoris, ad eorum laudes eternas, 
federisque robur et zelantissirne nacionis Scotorum famam 
et graciam recoletur in evum. Non nunc tantis beneficiis 
graciarum reddimus actiones; commemoraribreviter decuit, 
ne ingrata oblivione prescisi videamur. Verum dum venerint 



* 



(1) Nous avons déjà vu la môme idée et presque les mêmes expressions 
dans le discours à Sigismond. 



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— 260 — 

quibus spectant hujus legacionis honores (1), intégra legacio 
super predictis omnibus injunctum onus honestius explebit : 
Et hoc quoad primum postulat nostre divisionis ordo ut hoc 
loco de regum dignitate et dignitati conveniente salute quod 
dicamus. 

Exquirenti equidem mihi hujus dignitatis originem, hanc 
invenio duplicis bonitatis divine participacione fundatam. 
Deo etenim sapientiam attribuimus et decorem unde se 
ipsam sapientiam ait : « Ego Sapientia in altissimisbabito. » 
Et de décore psalmista : « domine, dilexi decorem domus 
» tue. » Voluit autem Dominus deus ministros virtutis sue 
reges imaginis divine conformari deo. Humanam sapien- 
tiam quam nos prudentiam appellamus ac honoris decus, cui 
nobilitatis nomen tribuimus, .regibus adaptavit. Audiamus 
jam sapientiam predicantem quomodo régie dignitati con- 
veniat. « Per me, inquit, reges régnant. » Unde conside- 
randum quod in sapientia sua omnia ordinavit et ornavit 
Deus, et ejus sapientia décor rex processit, cujus exemplo " 
in sapientia régis decus, honestas et nobilitas regalis magni- 
flcantur, ac domus proies et familia décore atque venustate 
ornant. Quid Salomone dignius? Quid illius generacione 
clarius? Quid ejus domo et familia splendidius? Nonne ex 
femore suo egressi sunt reges a generacione in genera- 
cionem ? Numquid pacem dédit in circuitu populo suo diebus 
suis? Numquid et gloria et magnificentia supergressus 
omnes reges terre? Certe hoc ideo quia sapientiam postu- 
lavit a Domino. Dignum enim donum est Dei sapientia, que 
regum sacratissima corda digniflcat, eisque rectitudine sua 
salutem préparât et pacem ipso largiente qui- salvos facit 



(1) Les deux principaux membres de l'ambassade, Eegnaultde Chartres 
et Jean Stuart, n'étaient pas encore arrivés. 



+ 



— 261 — 

rectos corde. Addamus quod tangit Scriptura : « Sapientia, 
inquit, edificavit sibi domum, sub cujus nomine proles ; 
familia, ac régie magnificentie et nobilitatis amplitudo claris- 
sima continentur. » Quando edificat sibi domum sapientia 
régis, profecto ex. fundamento, muro et tecto résultat edifi- 
cium : erit fundamentum preteritorum memoriaque primum 
exemplariasapientum, qui licet, velut fundamenta, tumulati 
in terra jacent, eorum tamen doctrinis et institutis domus 
et successores non dégénères in paternis semitis instruun- 
tur; stabit pro muro intelligentia rerum presentium, qui 
mûri admodum domum circumdant, et hominem unde- 
quaque vallatum circumspectioni exacuunt ; habetur denique 
pro tecto futurorum provisio, et velut tectum adversum 
imbres, ventos eî supervenientes tempestates instauratur, 
sic provisio futurorum regem premunitum contra fortune 
et malicie insultus futuros preservabit et salvabit. Demum ma- 
teria queretur ex lapide coctili, trabibus rectis et altis quibus 
duratura palatia construuntur, hoc est ex amicis igné cari- 
tatis probatis, ex potentum et justarum domorum unica 
communicatione propinquitatis, semento federis mixta, 
sanguine adunata ? Quid sementum eo tenatius est quo 
vetustius. Sed ornatus, tentoria et picture, ex magnificentia 
et liberalitate parabuntur, que videntium oculos in venera- 
cionem et corda subditorum trahunt ad favorern. Nunc ut 
ad vos revertar, rex prudentissime, quoniam admirabilis 
sapientia vestra, quam décora domus, quam aflluenter 
benedictionibus sapientie et decoris vestra regia dignitas 
emorescit, universa régna loquuntur sine dono gratie et 
benedictionis spiritualis; estimantes videtisbrevi spacio post 
tempestates pacem in circuitu vestro; gaudetis in prolis 
generose fecunditate spem glorie et exultacionis regni con- 
templando , ut dici possit verbum scriptum Ecclesias- 









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— 262 — 

tici XLVIP : « ad insulas longe divulgatum est nomen 

» ejus et dilectus est in pace sua. beata terra cujus rex 

» estnobilis! » Ecclesiast. X° : « Beata et felix profecto 

» a Deo dilecta terra est que talem adepta regem dulci 

» imperio naturali, votiva prosperitate gubernatur! » 

Assero constater quoniam rex noster sapientiam tantam 

ymago gratiam sepe admiratus est et in décore domushujus 

peramplius delectatus, accrescente jugiter amicitie zelo 

domum Scotie regiam singulari communione et com- 

mixtione, ut domino annuente patebit. Vos autem dignis- 

sime dicere potestis post exaltatam per vos dignitatem regni 

verbum gratitudinis David : « Saks tua Deus suscepit 

» me. » Et hoc pro secundo. 

Restât in majestate régis et eidem cum digna salute pro- 
positum opusculum complere . Contemplemur igitur ex di vinis 
in Deo providentiam esse que suo tempore creaturis et mérita 
partitur et supplicia, scilicet quod apud Deum et victorie et 
fortitudinis omnis residere vigorem, et ob hoc dominum. 
virtutum et Deum exercituum invocari. Quin ymmo fra- 
gilis humanitas fontem divine bonitatis nonnisi per rivu- 
lum gustare et lumen solis in solo radio lustrare sufficit. 
Idcirco per regu'm médium illam Dei providentiam in rébus 
humanis sentimus et virtutem omnipotentis cujus sunt vic- 
torie , manibus regiis infusam admiramur. Est enim provi- 
dentie Dei vicegerens in terra justicia regi s ; terrena parciens 
ac penarum premiorumque distribucioni intenta. Fortitudo 
vero regis virtutis Dei executrix est et quasi justiciam sub- 
sequens injusticie repressiva. Preterea dicebat Aristoteles 
fortitudinem perire et antecellere justiciam. Si enim, ut ait, 
omnes essemus justi, fortitudine non egeremus quam ipsé 
celestem virtutem, et super hesperum etLuciferum ab astris 
dempsam descripserunt. Est autem justicie fortitudo ; sed 



— 263 — 

violentia non virtus sed maligna agressio dicatur; sic neque 
qui hac usi sunt régis nomine magnifîcantur, sed tiranni 
vocabulo (1) infelicique exitu infamantur. Décent igitur 
regiam majestatem justicia et fortitudo. Iusticia et veritas 
custodiunt regem, et stabilitur clementia thronus ejus. For- 
titudinem autem consequuntur magnanimitas cordis, lon- 
ganimitas affectionis, constantia propositi , perseverantia 
actionis, ex quibus salvatur régis majestas juxta psalmum : 
« Salvabit sibi dexteram ejus et brachium sanctum ejus. ■» 
Quid de fortitudine exponitur. Non presumo, rex invic- 
tissirae, de vestre majestatis refulgentia ejusque per vos 
parata salutare quicquam dicere, nec verborum exilitas tan- 
tarum rerum gloriam extenuet , neque verbis locus est ubi 
res se ipsa elucescit. Nam et justicia vestra et pax osculate 
sunt, et manu potente et brachioexelsopossidetis terram. Ad 
régis et regni Francorum famosissimi verba converto finera 
orationifacturus. Si igitur circa justiciam cura regum est, si 
virtus et. fortitudo regum ad repellendas iniquitates, violen- 
tias, dedicata sit, adest ubi justicie zelum et fortitudinis 
robur exerceatis, ac simul et amicicie officium et justicie mis- 
terium impendatis inquietum. Fraterna Francorum domus 
invaditur, regnum amicorum, et communis hostis singularia 
bella in Francia molitur. Sed quibus molitur vestris fede- 
ratis fidelibus populis, christianissimo regno, domui a Deo 
electe et ad fidei presidium consecrate, non est popularis 
autem patrie, sed communis fidelium causa, qui ex illius regni 
claritate et vigore fldem et elucidatam et protectam senserunt. 
Ex ipsius detrimento christianitatis quod absit*** (2) visuri 
vos reges universos hec regum régula ad arma excitât, et in 



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(1) Allusion au roi d'Angleterre. 

(2) H y a lacune dans le texte. 



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— 264 — 

régis nostri auxilio et exemplo regnorum vestrorum pericu- 
Ium consulatis. Non enim sine pernicioso super reges scandalo 
doraus sacra, tanta radice firmata, posset supplantari quam 
jam divina miseratio in melius dédit, datamque poscit auxilio 
communis justicie spiritualis caritas, et opère vestram rex 
noster sentiat et justicie et amicicie affuisse, animosaque 
virtus Scotorum que primos belli impetus sustinuit victoris 
letisque honoris et rerum jam prope capiendis non desit, 
eisque pro parte régis nostri dicatur verbum eciam Para- 
lip. XVI scriptum : « confortamini et non spoliantur manus 
» vestre; erit enim merces operi vestro. » Venimus igitur 
ut super omnibus que amiciciam , honorem , propinquitatem et 
dilectionis incrementum inter vestras regias domus, régna et 
populos conspiciunt cum vestre serenitatis beneplacito com- 
mitemus. Pervenimus ut ambaxiatam futuram cujus nos pars 
indigna sumus de mora excusemus ac presentemus, et in spe 
jam representemus futuram ut vestram etiam ad vires corpus 
instaurandas et arma in auxilium régis nostri properanda 
excitemus et animemus, quatenus adveniente intégra am- 
baxiata res de quibus diximus et communicaturi sumus 
effectuose perfectioni demendentur.Quod ad utriusqueregni, 
domus prolis et successionis futuram gloriam et bonorem, 
subdrtorumque supremam leticiam etlongevampacem redun- 
dare speramns, ipso largiente qui dat salutem regibus, ac 
vi?i< et régnât benedictus Deus. 

Expliciunt Alani epistole cujus anima requiescat in pace. 
Aroen. 



À 



TABLE. 



Pages 
Avant- propos. — g 1. — Aperçu historique et état actuel 

de la question v 

§2. — Aperçu bibliographique xin 

g 3. — Sur l'Histoire de Charles VII 
attribuée faussement à Alain 
Chartier par Duchesne, qui 
place cette histoire en tête de 

son édition de 1617 xvi 

LIVRE PREMIER. — La vie et les ouvrages d'Alain 

Chartier 21 

Chapitre I er . — Sa naissance, sa famille, 

ses études à l'Université de Paris. ... 22 
Chapitre IL — Jeunesse d'Alain Chartier 

à la cour et ses premières poésies 30 

Chapitre III. — Rôle politique d'Alain 
Chartier, tel que nous le font connaître 
ses ouvrages latins en particulier. — 
Lettres à Charles VII, à l'Université de 
Paris, de deteslatione belli Gallici et sua- 
sione pacis, Dialogus familiaris amici et 

sodalis 52 

g 1 er . — Lettres à Charles VII et à 

l'Université de Paris 52 

8 2. — Lettre de deteslatione belli 

Gallici et suasione pacis 58 

§ 3. — Dialogus familiaris amici et 
sodalis, super deploralione Gallicx 
calamilalis 64 

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Pages 
Chapitre IV. — Suite du rôle politique. 
— Ouvrages français et ouvrages latins 
à ce sujet : le Quadrilogue, le Lay de 
Paix au duc de Bourgogne, Missions di- 
plomatiques en Allemagne et en Ecosse, 
le Livre de l'Espérance ou Consolation des 
Trois Vertus, la Lettre latine sur Jeanne 

d'Arc 69 

g 1 er . — NLe Quadrilogue 69 

g 2. — Le Lay de Paix adressé au dite 

de Bourgogne 75 

g 3. — Mission diplomatique en Alle- 
magne 79 

g 4. — Mission diplomatique en Ecosse. 89 
g 5. — Du livre intitulé : Espérance 
ou Consolation des Trois Vertus, et 
de la disgrâce qu'Alain Chartier 

appelle son Dolent Exil 92 

g 6. — Lettre sur Jeanne d'Arc 98 

Chapitre V. — Alain Chartier à la cour 
après l'arrivée en France de Marguerite 
d'Ecosse. — La Lettre à un Ami ingrat, 
le Curial\.e Bréviaire des Nobles, la Bal- 
lade de Fougères. — Fin de la partie bio- 
graphique et du premier livre 104 

g 1 er . — Retour à la cour ; faveur 
dont il y jouit, malgré quelques 
inimitiés attestées par la Lettre 

à un Ami ingrat 104 

g 2. - Le Curial 107 

g 3. — Le Bréviaire des Nobles 113 

g 4. — La Ballade de Fougères 115 



— 267 — 



■ 



Pages 
LIVRE DEUXIÈME. — Observations préliminaires et plan 

général du deuxième livre 121 

Chapitre I er . — Tableau général de la 
littérature française dans la première 

moitié du XV"> siècle 123 

Chapitre II. — De la poésie française 
au XV e siècle, dans les quatre grands 
genres : 1° le genre épique, 2° le 
genre lyrique, 3° le genre drama- 
tique, 4° le genre didactique. — De 
la place qu'a prise Alain Chartier dans 

chacun de ces genres 129 

g 1er. — Où en est la poésie fran- 
çaise dans le genre épique, au 

temps d'Alain Cliartier 129 

g 2. — De la poésie lyrique 134 

g 3. — De la poésie dramatique et 
des qualités propres à ce genre, 
qui se rencontrent dans les poé- 
sies d'Alain Chartier, à défaut 
d'ouvrages dramatiques propre- 
ment dits 139 

g 4. — De la poésie didactique et 

du Bréviaire des Nobles 142 

jj 5. _ Conclusions pour la poésie. . 152 

Chapitre III. — De la prose française 

en général dans les différents genres 

au moyen-âge , et des caractères 

propres à celle d'Alain Chartier en 

particulier 158 

g 1er. — De la prose en général, de 
ses caractères et de ses progrès 

dans les différents genres 158 

g 2. — Alain Chartier prosateur. . . 160 
Chapitre IV. — L'Espérance ou Consola- 
tion des Trois Vertus, ou autrement, le 
Livre de l'Exil 170 



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— 208 — 

étranger 

Pièces inédites 

I. - Ëpilreou discours de félicitations à 
Charles VI 

II. - Harengue pour le roy 'de' France 
a l empereur pour l'exciter à paix et 
concorde . . 

Trr . , '"" • 218 

*W. - Ad regem Romanorum Sigismun- 

dum ab Alano oracio incipit 2 38 

IV. — Persuasio Alani Aurigas ad Pra 
denses in fide déviantes, unde rorala 

présente César e 

V. — Discours au roi d'Ecosse .......... [ 2 52 ' 



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Typ. Oberlhiir et fils, à Rennes. 





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